‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 77 sur 174 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De l’unité ou multiplicité des êtres.

On appelle unité ce qui fait qu'un »Hre est dit un, et non plusieurs : la notion de l'unùé est un de ces points d'ailleurs où les plus habiles ont coutume d’avouer que l’esprit se perd , supposant qu’il est impossible de le bien expliquer.

232. Je tombe d’accord avec eux qu’il est difficile d'expliquer ce que c’est qu’ unité : j’ajoute qu’il est impossible do l’expliquer; mais pourquoi? Est-ce parce qu’il est difficile ou impossible de la concevoir? Tout au contraire; c’est parce rien n’est si facile. Comme c’est l'idée la plus simple et qui est venue peut-être la première à l’esprit, savoir que j’étais un et non pas deux hommes, j’ai attaché d'abord à cette idée un terme qui, exprimant l’idée la plus simple et la plus aisée, ne saurait par conséquent être expliqué. L’explication consiste à développer une idée par l’analyse des idées plus simples dont elle est composée ; or, toute idée qui est parfaitement simple ne saurait être dév eloppée par une idée plus simple, et par conséquent ne saurait être expliquée. Je puis très-bien expliquer à qui ne le saura pas ce que c'est que mille, disant que c’est dix fois cent, et lui expliquer cent, lui disant que c'est dix fois dix; et s’il ignore ce que c’est que dix, le lui expliquer encore en lui montrant sur ses dix doigts dix unités, et une unité à chaque doigt : mais s'il demande que je lui explique ce que c’est que d’être un et une unité , alors toute mon explication . et celle du plus ingénieux homme du monde, tarit tout à coup, parce qu’il n'y a plus rien à expliquer, n’y ayant plus d’idées composées , et par conséquent plus rien qui puisse faire une idée et une expression plus nette et plus aisée que celle d’unité.

En effet , quand vous aurez défini Y unité avec le commun des philosophes, ce qui, n'étant jtoint divisé en soi, est divisé

de toute autre chose, il no so trouvera dans cotte définition aucune idée plus claire ni plus distincte que l’unité même qui est définie. Or. si l'idée de la chose ne devient pas plus claire par l'explication, ce n'est point là une explication, ni par conséquent une définition; la définition n’étant qu’un discours qui explique la nature d’une chose.

233. D’ailleurs, qu’aucun des termes ou idées de la définition ne soit plus clair que le terme même d’untïé, c'est ce qui parait évident. Sais-je mieux ce que c’est que d’être divise de toute autre chose, sans être divisé en soi-même, que je ne sais ce que c’est qu unité? Et ne peut-on pas demander avec autant de raison et de besoin ce que c’est que de n'être point divisé en soi-même, que l’on demande ce que c’est que d'être un? N’est-il pas même plus difficile de démêler le premier que le second ? oui , sans doute ; la plupart des hommes ne comprendront pas seulement ce qu’on leur veut dire quand on leur parlera de ce qui n'est point divisé en soi; et s'ils viennent jamais à le bien comprendre, ils ne pourraient jamais mieux l’expliquer qu’en disant que n’être point divisé en soi-même c'est être un. Que si l’on veut aller au delà , il est manifeste qu'on embrouillera plus la chose qu’on ne l’éclaircira, parce que l’idée (comme, je l’ai déjà dit) la plus simple et la plus aisée que nous puissions former est celle d'unité, et elle ne saurait être exposée que par des expressions plus composées et plus obscures , et par conséquent l’idée d’unité ne se peut expliquer ni se définir.

234. Mais si l’idée de l’unité est si aisée, pourquoi demande-t-on tous les jours ce que c’est, et en quoi elle consiste? A cela je réponds que l'on s’embarrasse mal à propos. Est-il rien de plus frivole que de s’efforcer à rendre plus clair ce qui est souverainement clair? Quelle est en nous la souveraine clarté, la source de toutes les autres, et que tout le monde convient être telle? c'est le sentiment et la connaissance qu’on a de sa propre existence, laquelle fait 'dire à chacun de nous, avec une souveraine clarté, j'existe, je

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