CHAPITRE XIV
De ce qui est parfait ou imparfait.
, 267. A entendre quelques philosophes, rien n'est plus na-
turel à l'esprit que l’idée de perfection, et elle est si claire que nul ne ()eul s’y méprendre. Pour croire qu’ils pensent juste, il faudrait au moins qu’on les vit apporter quelque soin à démêler d’abord certaines ambiguïtés qui se rencontrent manifestement dans le mot parfait ou perfection.
268. Personne, ce me semble, ne disconviendra que le sens le plus propre du mot parfait, est d’exprimer lp caractère d’un ouvrage qui a en soi de quoi remplir la fonction à laquelle son auteur l'a destiné. Ainsi, des vers faits j>our plaire sont parfaits, s'ils plaisent en effet; une maison faite pour loger commodément est parfaite , si effectivement elle est commode à loger. Ainsi , l’homme créé pour s’employer . tout entier à connaître et à servir Dieu, est parfait, s'il est tout occupé de ce divin exercice.
269. Mais cette définition du parfait, la plus nette peutêtre et la plus précise, qui puisse être donnée, ne convient nullement à Dieu; car, 1°. Dieu n’est point un ouvrage. 2°. Il n’est point créé; il n’est point destiné par son auteur, n’ayant point d’auteur; quelque chose qu’i| fasse ou puisse faire, c'est toujours ïi quoi il est destiné (si l’on peut parler ainsi) , et pour parler juste, il ne faut nullement parler ainsi. 11 faudra donc chercher, par rapport à Dieu , une idée de perfection qui n’èst nullement l'idée la plus commune et la plus plausible attachée à ce mot parfait.
270. On appelle dans Dieu perfection, chacune des qualités que nous estimons et que nous croyons y devoir supposer. On pourrait encore plus précisément appeler perfection en Dieu , l amas de toutes ses qualités ; car, si l'on en roji-
eevait quelqu'une «"‘parée des autres, on ne trouverait pas la perfection dans Dieu. Voilà donc encore en Dieu même deux idées de perfection. Enfin nous supposons toutes ces qualités en Dieu à un degré si élevé, qu'il passe tout ce que nous en pouvons concevoir : voilà encore une troisième idée de perfection en Dieu. Ces idées de perfection ne sont donc pas si aisées et si simples que quelques-uns voudraient se l’ima- » giner; car, dans une idée simple, il n’y a rien à distinguer, rien à démêler, et tout ce qu’on y veut distinguer ou démêler ne fait que l’ embarrasser et la confondre.
271. Au reste, ce que les trois idées de perfection que nous avons distinguées en Dieu, ont de commun, est à remarquer, savoir : que nous supposons qu’elles doivent être en Dieu. Ceci même nous fournit de la perfection une idée assez juste et assez plausible; la voici : nous appelons perfection tout ce que nous supposons qui doit être en chaque chose, et qui y convient.
Ainsi , en supposant qu’un cercle doit être composé d’une ligne partout également distante du centre, nous appelons parfait un cercle qui effectivement se trouve de la sorte.
En supposant qu’un homme doit avoir deux mains, et cinq doigts à chaque main , nous ne le trouvons point parfait s’il n’a qu’une main ou s’il en a trois. Par là', en supposant qu’un monstre doit avoir quelque chose de fort extraordinaire, si un homme se trouvait avoir cent bras, comme Briarée, et des yeux par tout le corps, comme Argus, ou quelque chose encore de plus effrayant, il faudrait dire alors que c’est là une perfection , à la vérité j>erfection de monstre, mais toujours une perfection , puisque nous trouverions dans le monstre tout ce que nous supposons qui y doit être et qui lui convient. ' .
272. Quelques-uns croient éclaircir l’idée de perfection prise en général, disant que le parfait est un avantage tel qu’on n’v peut rien désirer ni ajouter, c’est-à-dire que nul êti'e n’y peut rien désirer ni rien ajouter; mais en ce sens-