DEUXIÈME PARTIE. — CÜAP. XIV
là, le parfait ne sera antre chose que le bien infini, puisqu'il n'y a que ce bien q quoi l'on ne puisse rien ajouter ni désirer; et, comme nous avons vu que Y infini est un objet où notre esprit ne peut rien concevoir, il ne nous sera pas plus aisé de concevoir le parfait.
273. Après ces définitions, il ne nous reste plus qu’à examiner celle qu'on apporte communément dans les écoles, quand on dit que le parfait est ce qui en soi vaut mieux que son contraire ou qw"sa privation. Mais quand on parle ainsi de perfections, il est clair qu’on parle de qualités dont l une est préférable à l’autre. Or, je demande, est-ce seulement par certains rapports ou en certaines occasions que l'une est préférable à l'autre? Si une qualité ne se trouve ainsi perfection que par certains rapports, elle ne sera plus perfection en soi et par sa propre nature; ce qui par sa nature et en soi est tel , ne pouvant cesser d’être tel en quelque occasion et par quelque rapport que ce soit. Mais si indépendamment de toute occasion, de toute supposition et de tout rapport, on demande lequel vaut mieux en soi du repos ou du mouvement, de l’action ou de l’inaction, il me semble que la question sera incompréhensible ou frivole, puisque l’action ou l’inaction ne sont préférables l’une à l'autre que par rapporta certains êtres, certains temps, certains lieux, certaines circonstances où se peuvent trouver l’action ou l'inaction, le mouvement ou le repos. A l’égard de certains êtres ou de certains temps, l’action ou le mouvement vaudront mieux, et ils vaudront moins par rapport à certains autres êtres et à certains autres temps. 11 faut donc trouver des qualités telles, qu’indépcndamment de tout rapport et de toute occasion particulière , elles valent mieux que leurs contraires. Or, il est certain d'abord qu’il n’y en a point de ce caractère dans les choses corporelles prises en général, à l’égard desquelles il ne vaut pas mieux en soi être mou que dur, long que large, dans le mouvement que dans le repos, otc. Ainsi , il faut avouer qu’à leur égard il n’y a que
des perfections relatives par rapport à l'usage qu'on en veut faire , ou à une estime arbitraire qu’en font les hommes.
27i. A l’égard des esprits, il paraît d’abord qu'il est des qualités qu'il vaut mieux avoir que de n’avoir pas; mais si Ton y prend garde , on trouvera qu'excepté une seule , elles sont telles par rapport à une autre qualité , qui est la seule qu'il vaut mieux absolument avoir que de ne point avoir, quelque supposition que l’on puisse faire et en quelques circonstances qu’on veuille la considérer. Cette qualité, c’est d'être heureux, autant et aussi long-temps qu’on puisse l’étre. Telle est , dis-je , la seule perfection absolue , qui vaut mieux que son contraire; à l’égard de tous, par quelque rapport , en quelque occasion ou conjoncture qu’on puisse la considérer.
■27b. Si l’on demande, par exemple , s’il vaut mieux pour un esprit être immortel que mortel , je répondrai d’abord que oui ; par la disposition où sont lys hommes, de joindre l’idée de la mort à celle du malheur , parce que dans l’état où ils se trouvent, c’est en effet pour eux une peine et un malheur de mourir, étant attachés à une vie qu’ils aiment; par là aussi ils joignent l’idée de l’immortalité à celle du bonheur. Mais si l’on joint l’idée du malheur avec l’immortalité,. alors je change de pensée , et la mienne s'ajuste naturellement à l’oracle -de Jésus-Christ au sujet d’un réprouvé ; et je dirai alors après la vérité incarnée , qu’il vaudrait mieux pour cet homme, non-seulement qu’il ne fût pas immortel, mais même qu’il n’eût jamais été : Mcliùs ci esselsi natus non füisset. Puis donc que l’immortalité , par certain rapport , peut devenir beaucoup plus funeste que la mortalité, il n’est pas vrai que l’immortalité regardée précisément et absolument en elle-même vaille mieux que la mortalité : ce qui est tel en soi absolument ne pouvant jamais cesser d'être tel , en quelque circonstance et par quelque rapport que ce soit.