DEUXIÈME PARTIE. — CIUP. XVI
quo la disposition des parties soit une juste disposition? De plus, i'arrangçment n'est que l'action ou la situation par laquelle l’ordre est mis quelque part ; il faut donc savoir ce que c’est qu’ ordre pour bien entendre ce que c’est qu’urrangcment. D’ailleurs, la juste disposition des choses n'est que leur arrangement; il faut donc savoir ce que c’est que V arrangement des clioses, pour connaître leur juste disposition. Je croirai donner une plus juste notion de l’ordre en disant que c’est la disposition mise entre des parties différentes d'un tout, laquelle est propre pour atteindre à la fin qu'une intelligence s’est proposée.
288. Par là on voit que l’ordre suppose une intelligence; car ôtant l’idée d’intelligence vous ôtez l’idée de fin. A l'égard des choses purement matérielles qu’on supposerait n’avoir nul rapport à aucune intelligence, mettez le dessus au bas et le dehors au dedans; dés qu’on ne se propose aucune fin pn ces diverses situations , l’une est aussi bien ordonnée que l’autre, et toutes sont également à leur place, étant toutes également sans aucune destination , puisque les choses matérielles sont par leur nature incapables de s’en donner.
289. Mais quand je vois un grand nombre d’êtres ou de parties différentes que je connais avoir pu exister indépendamment l’une de l’autre, et qui se trouvent assorties entre elles d’une manière propre à atteindre une fin utile ou agréable qiio s’est proposée ou qu’a pu se proposer une intelligence , alors que j’y trouve manifestement de l’ordre , et je ne sache aucune personne sensée qui n’en trouve avec moi.
290. Ainsi , lorsque je me propose de persuader les esprits, ou de faire quelque impression sur eux par un discours d’une heure; si toutes les parties, les phrases ou les mots du discours sont placés de la manière la plus propre à |>ersuader ou à faire l’impression que je prétends sur ceux qui entendront ou liront ce discours, il s’v trouve de l’ordre, car ce sont des parties disposées pour atteindre à une fin.
De même si un architecte bâtit un palais où se trouvent
toutes les parties et les dispositions nécessaires ou utiles pour lt* logement d’un prince et de sa cour, il se trouve de l’ordre en cet édifice.
291. Lors donc que je vois un poème imprimé, tel que V Enéide de Virgile , qui résulte de la juste situation de plus de quatre ou cinq cent mille caractères, il m’est impossible de ne pas concevoir par cet ordre une intelligence qui l’a formé; et quand on me dira que ï Enéide peut avoir été faite par le hasard, c’est comme si l’on disait qu’elle s’est formée par quelque chose où l’on ne comprend rien , et dont on n’a aucune idée.
292. L’ordre marque une intelligence d’une manière incomparablement plus sensible , dans un sujet successif ; tel que serait une horloge qui durant le cours des années entières continuerait à montrer régulièrement le partage des mois ou des heures. Car, de juger sérieusement qu’une horloge se fût formée par ce défaut de causes ou d'idées que l’on désigne dans le mot hasard, c'est quelque chose d’aussi manifestement insensé, que de juger qu’on ne pense pas quand on pense. C’est donc là une de ces premières notions ou premières vérités qui n’en peuvent avoir nulle autre antérieure : car à un homme qui demandera qu’on lui prouve que c’est une intelligence, et non le pur hasard, qui a formé et qui entretient la régularité d’une horloge, pour toute preuve on ne lui répond rien , et l'on dit seulement ou plus haut ou plus bas : 1 uilà un fuu.
293. Cette première vérité, toute simple qu’elle est, se trouve pourtant très-propre à résoudre plusieurs difficultés dans les sujets les plus importants ; et je ue sais si avec cet unique secours je n'arrèteraispoint tout d’un coup un homme qui entreprendrait la défense du système de Spinosa , pourvu qu’il entendit bien ce qu’il dirait.