INTRODUCTION
Pierre Nicole naquit à Chartres, au mois d'octobre 1625. Son père, avocat au parlement de Paris, s'était acquis, par d'élégants plaidoyers, la réputation d'un orateur fa* cile, brillant et instruit. Ami des lettres et bel esprit, il employait ses loisirs à étudier les anciens ou à composer des vers dont la gaieté un peu libre contrastait avec la gra^ vite de sa profession. Lorsqu'il mourut, un libraire songea à publier le recueil de ses poésies ; mais la piétéaustère dela&mille s'alarma; elle adressa une requête à l'autorité ecclésiastique, et l'édition projetée n'eut pas lieu.
L'enfance de Nicole se passa dans la maison et sous les yeux de son père qui voulut lui-même le former à la connaissance des littératur|p anciennes. Grâce à une vive pénétration, aidée de la mémoire la plus heureuse, il avait terminé à quatorze ans le cours de ses humanités. Ayant quitté la ville de Chartres vers la fin de 1642, il vint à Paris, au collège d'Harcourt, faire sa philosophie, fut reçu maître ès-arts en 1644, et commença l'étude de la théologie. Ses premiers maîtres dans cette science délicate furent M. de Saint-Beuve, le casuiste le plus célèbre et sans contredit le plus judicieux de ce temps, et un docteur qui n'a pas laissé de nom, M. Lemoine. Celui-ci, zélé moliniste, avait écrit un ouvrage contre Janséniuâ, tandis que son collègue professait les opinions
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de saint Augustin sur la grâce, et penchait secrètement pour l'évêque d'Ypres. Par un de ces hasards si fréquents aux époques de dissensions religieuses, Nicole se trouvait ainsi jeté, au sortir de sa première jeunesse, dans la controverse la plus embarrassée qui ait peut-être divisé l'Église. Il prit dès-lors un parti qui décida de son avenir, et se rangea du côté des défenseurs dé la grâce.
La tournure naturellement religieuse die son caractère put contribuer à sa résolution ; mais elle tenait aussi à des causes plus particulières. Dès son arrivée à Paris, il avait fréquenté la maison de Port-Royal, où une de ses tantes, la mère Marie-aux- Anges , venait de se retirer, après avoir réformé Tabbaye de Maubuisson. Il assistait régulièrement aux instructions de l'abbé Singlin, confesseur du monastère, et voyait Synte-Marthe, de Saci, Arnauld, dont les entretiens devaient exercer une influence profonde sur son esprit. Il se laissa bientôt gagner à leur exemple, et accepta un emploi de maître dans les écoles que la société avait fondées depuis peu, pour élever loin dumonde, dans la pratique des vertus chrétiennes, quelques jeunes gens sortis de familles pieuses. Ouvertes ime première fois à côté de la maison de Paris, transportées peu après à Port-Royal-des-Champs, et de là au Chesfiai, près Versailles, ces écoles étaient établies, vers 1646, dans la rue SaintrDominique-d'Enfer *. Ce fut là que Nicole fit l'apprentissage de son emploi de maître, sous la direction de M. Wallon de Beaupuis. Il était le col- Ci) Besoigne raconte «vee détail Thistoire de ees écoletf Mist. dg It'oè^ baje de Port'Royol^ tome IV| Cf. Gouget, Vie de X^kokt 2* partie, cba* |dîreui«
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lègue de Lancelot, et il eut pour disciple Thistorien Le Nain de Tillemont, à qui il enseigna les belles-lettres et la philosophie. Doué du talent de narrer avec art, il en* tremêlait habilement les idées et les faits, le précepte et l'exemple, ne dictait aucun cahier et exerçait plus volontiers le jugement que la mémoire de ses élèves. Ses leçons, dégagées de tout appareil scolastique, se réduisaient à une conversation instructive ou les difficultés s aplanissaient par la discussion, et qui ne se terminait pas sans que la raison du disciple ne fut éclairée et cpn* vaincue. Elles ont fourni la matière d*un ouvrage excellent, l'Art de penser, rédigé par Amauld en 1 662, et com« piété par Nicole qui y lyouta successivement deux discours préliminaires, ainsi que plusieurs chapitres ^.
Au milieu de ses autres occupations, Nicole poursuivait rétude de la théologie. Il obtint le grade de bachelier en 16 19, et il se préparait sérieusement à prendre sa licence, lorsque la censure des fiEuneuses propositions de Jansénius par la Sorbonne jeta un nouveau germe de division dans les esprits. A la veille d'une lutte dont personne ne pouvait prévoir l'issue , Nicole renonça aux honneurs disputés de lacarriëre ecclésiastique pour vivre dans le silence
(1) Les liistoriens de Port-Royal ne sont pas d'accord sur la part que nfetU €l AnattU ont prise 4 ^Ah de penser. Suivant Besoigne {Ibid, , Vf, p. 231)9 lîicoie • Vil l^auteur de tout ce qui regarde les règles, et Arnauld de la quatrième partie qui traite de la méthode, > Suivant Moréri, au contraire (art. Nicole) ^ « la première el la seconde partie de la pre* mière édition sont de M. Amattld,^ et les antres parties, les préfoees et antres additions qui se trouvent daos la seconde édition et les quatre soi* vantes, sont de M. Nicole.» L*opinion que nous émettons se fonde sur deux noiM de rabfoé Goujet que nous avons reproduites ailleurs (Ctfiut^. phiL i^ArtwMt iMrodiietion, page xj).
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et la méditation . Mais la solitude de Port-Royal où il se re-* ' tira ne lui offrit pas le repos qu il y cherchait. Arnauld, que menaçait un puissant parti, ayant réclamé le secours de sa plume pour la défense de la cause commune, le sentiment du devoir l'emporta chez Nicole sur Tamour de la paix. Il se résigna aux inquiètes agitations de la polémique religieuse, et ses journées se passèrent à préparer ou à revoir cette foule de traités, de lettres et d'apologies qui sortaient de Port-Royal et allaient jeter la confusion dans le camp opposé. Parmi les ouvrages innombrables où il coopéra, on cite les Provinciales, dont il retoucha plusieurs> ébaucha quelques autres, et publia une excellente traduction latine et un commentaire sous le pseudonyme de Guillaume Wendrock, docteur en théologie de F Université de Salzbourg. Peu d'années après, il composa, à l'imitation du chef-d'œuvre de Pascal, dix-huit Z^^/r^s sur Vhkrksie imaginaire, satire parfois ingénieuse, plus souvent diffuse de quelques adversaires du jansénisme, entre autres du sieur Desmarets de Saint-Sorlin, qui, de poëte et de romancier, s'était fait théologien. Nicole rappelait par où ce nouvel allié des jésuites avait commencé « à se faire connaître dans le monde; » et, à cette occasion, il s'élevait avec énergie contre les auteurs dramatiques. « Un faiseur de romans et un poëte de théâtre, disait-il, est un empoisonneur public... qui doit se regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les
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âmes simples et innocentes ^ » Racine, que cette violente satire concernait pour le moins autant que Desmarets, sentit son amour-propre et sa dignité vivement blessés ; il répondit par deux lettres pleines d*amertume,de hauteur et d'esprit; e^ sans l'intervention pacifique de Boileau, qui joua dans cette af&ire le rôle de médiateur, un débat animé entre le jeune auteur à'Andromaque^ élève de Port-Royal, et ses austères précepteurs, aurait agrandi le terrain déjà si large des controverses religieuses.
Après la paix de Clément IX, à laquelle il eut beaucoup de part, Nicole, rendu au repos et à la liberté, se livra à des occupations moins stériles pour VEglise que les tristes querelles du jansénisme. Athlète habile et heureux de l'orthodoxie, il engagea contre Claude et Jurieu une mémorable controverse qui avait pour objet le dogme de la transsubstantiation et dont le principal monument fut le traité de la Perpétuité de la foi de F Église sur V Eucharistie*. Ce chef-d'œuvre d'érudition et de raisonnement, qui aida à la conversion de Turenne, avait coûté à Taateur d'immenses recherches. Mais «* Vous êtes prêtre et docteur, dit-il à Arnauld, et moi je ne suis que simple derc; il est convenable que l'on n'envisage que vous dans un travail où il faut parler au nom de TÉgUse et défendre la foi dans des points si importants. » L'ouvrage parut donc sous le nom d' Arnauld qui reçut de toutes parts des
(1) Les Visionnaires, ou seconde partie des Lettres sur l'hérésie imU'» ginaire, Liège, 1667, in- 18, page 5.
(2) Le 1«' volume parut en 1669, le 2« en 1672, le 3« en 1676. Nicole avait déjà public en 1664, sous le même titre et sur le même sujet, un petit volume in* 12 qu*on nomme ordinairement la Petite perpétuité }^vw bi fUftio|ver du grand ouvrage.
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félicitations, et Nicole se contenta de jonir secrètement du
succès.
Un ouvrage d'un genre différent qui appartient aussi à cette époque de sa vie est le recueil intitulé Essais de Mo* rale,ûont le premier volume parut en 1 675. I^oujours aussi pressé de fîiir la gloire que d'autres delà rechercher, il se cacha de nouveau, non cette fois sous le nom d'un ami, mais sous celui de Cbanteresne, qu'il garda dans les volumes suivants : rare exemple de modestie de la part d'un écri^ vain ; car les pl)ilosophes mêmes, dit Cicéron, inscrivent leur nom au bas des traités qu'ilscomposentcontre lagloire.
Ces ouvrages et une foule d'autres furent composés par Nicole dans les loisirs que lui laissèrent plusieurs voyages dans l'intérieur de la France. En 1669, il se rendit à Troyesoù il établit des écoles pour l'éducation des jeunes fiUes.En 1 67 1> il accompagna Amauld à Angers. En 1676, il visita Avignon, Nîmes, Montpellier, Carcassonne; vît l'évêque d'Alet, Pavillon ; passa à Grenoble ; se rendit au tombeau de Saint-François de Sales, à Annedy ; revint par Lyon, et fat de retour à Paris la même année.
Il semble qu'il fut dans ta destinée de Nicole de fuir par caractère les contestations et les embarras , et d'y être sans cesse rejeté pa» les circonstances ou par des démarches irréfléchies. En 1677, au milieu du calme apparent de l'Église, il s'était prêté à rédiger, au nom des évêques d'Arras et de Saint- Pons, une lettre aiipape Innocent XI, où ces prélats dénonçaient au Saint-Siège certaines propositions des casuistes modernes, nom qtii désignait les écrivains de la Compagnie de Jésus. Cette lettre, accueillie avec faveur par le souverain pwtiie, ne
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poavait que renouveler en France les querelles assoupies par la paix de Clément IX. Louis XIV la lut avec dépit; il enjoignit aux autres évèques de ne pas la signer, et, lorsque la mort de la duchesse de Longueville eut enlevé an jansénisme le seul appui qu'il eut à la cour, de sourdes menaces firent redouter de nouvelles persécutions contré Port-Royal. Amauid et Nicole, menacés de perdre la liberté» se résignèrent alors à quitter la France et à se réfugier à Bruxelles. Amauid, dont le courage ne savait pas faiblir, supporta aisément les ennuis de Texil; mais il n'en fut pas de même de Nicole , moins préparé à de si rudes éfMreuves. Lui-même raconte avec une tristesse pleine de vérité toutes les peines que lui causa cette fuite précipitée sur une terre étrangère et inconnue. « Rien n est plus contraire à mon humeur, écrit*il,que les changements de lieu, les visages nouveaux, les nouvelles connaissances. Il a fallu essuyer ces changements plus d une fois cependant tous les mois, et je ne me suis point vu en un lieu d'où je n'eusse un sujet raisonnable de craindre d*ètre forcé de sortir. On me disait en un endroit qu'il j avait un piésidentqui me pourrait fisâre pièce ; ailleurs, on me faisait appréhender le gouverneur... Au lieu des personnes que je voyais à Paris, j'ai été réduit,premièrement, à des péisonnes auprès de qui ni mon latin, ni mon français, ni tout ce que je pouvais savoir en quelque art et en quelque science que ce fut, ne me servait de rien. Ensuite, j'ai été assez longtemps avec des charrons et des bateliers pour apprendre leurs mœurs et leurs coutumes *. »»
(1) Lettres de Nicole, XXY ^ Essai4 de morale^ Paris, 1733, tome Vif, page 170,
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Le départ d'Amauld pour la Hollande ajouta encore aux embarras de Nicole qui se trouva dans la plus corn» plète solitude: « réduit, comme il le diti, à n'avoir de conversation qu avec les hêtres et les chênes » Il se lassa bientôt dun pareil genre de vie; et avisant aux moyens d'en sortir, il écrivit à Farchevêque de Paris pour lui expliquer la part qu'il avait eue dans la lettre au pape Innocent XL Cette apologie, que le prélat s empressa de rendre publique, fut regardée à Port-Royal comme une insigne faiblesse. Nicole reçut de tous côtés des lettres où on lui rappelait durement qu'un repos et une liberté que Ion acquiert en abandonnant la vérité et les intérêts de r£glise ne saurait produire qu'un effroyable trouble et une honteuse servitude ; que le désir de conserver ua repos humain et une liberté charnelle est trompeur et pernicieux; que ce serait semer dans la chair que d'employer son esprit à recueillir le fruit d'un misérable repos *. Aniauld se montra moins sévère ; il eut égard aux services et aux vertus d'un ami ; et, tout en jugeant la démarche de Nicole inopportune, il se plaignit qu'on le traitât comme un esclave qui n'aurait pas la liberté de faire ce qui lui plaît 3.
Nicole, ainsi condamné par la plupart, excusé par quelques-uns, cherchait à justifier sa conduite à ses propres yeux et à ceux des autres , lorsque M. de Harlay,
(1) UUrts de Nicole^ XXV, Eum de morale^ Paris, 1733, tome VH, page 170.
(2) Nouvelles lettres de M. Nicole, Lm, Essais, suite du lome VUl, page 286.
(3) YiçJe Niçolç, par Goujet, 2« partie, page (10.