INTRODUCTION
Batisfiedt de ses explications, l'autorisa à venir résider à Chartres, et peu après à Paris, où il se fixa. Les soucis et Texil, en altérant sa santé , n'avaient point affaibli la vigueur de son esprit. A ^eine rendu à une vie plus calme, on le vit reprendre ses anciens travaux avec autant d'activité que jamais ^ Il publia de nouveaux traités contre les protestants, continua ses Essais de morale» produisit im système de la grâce qu'il eut à défendre .contre Arnauld et le P. Quesnel ; réfuta les principales erreurs du quiétisme, et prit môme part à la controverse de Tabbé de Bancé et de Mabilloh sur les études monastiques. La mort le saisit au milieu de ses travaux, le 1 1 octobre 1695, à l'âge de soixante-dix ans.
Quelques jours après, Madame de Sévigné écrivait à sa fille : « Nous perdons M. Nicole ; c'était le dernier des Romains^. >» Tous les grands hommes de Port-Royal avaient disparu en effet de la scène ; Lancelot , Sainte- Marthe; dé Saci, étaient morts depuis plusieurs années; Arnauld venait d'expirer à Liège, et Nicole, allant les rejoindre, emportait avec lui les derniers restes de cette vertueuse, savante et illustre société.
(t) Voici les titres des principaux ouvrages écrits par Nicole pendant les dernières années de sa vie : Les prétendus Réformés convaincus de schisme^ Paris, in-12, 1684;— De l'Unité de l'Église, Ibid., iQ-t2, 1687 ; — Essais de morale sur les Épitres et les Évangiles des dimtuicAeSf etc., Ibîd.94 vol. in-12, 1687;— J^cnV^ en faveur de la grâce générale (publiés en 17 15, 2 vol. in*12) i^— Mémoire sur la dispute entre le P. Mabillon et JIft de Rancé au sujet des études monastiques ; — Réfutation des princi" pales erreurs des quiétistes, Paris, 1696, in-12.
(2) Lettre du 24 novembre 1696, tome XI, page 241, de Védition de M» Gauld de Sainl-Germain.
ÏNTRC^UCTION.
La vie de Nicole, cette existence retirée et cependaut si active, si agitée même, donne une assez juste image du caractère de l'homme^ moins entreprenant que laborieux» moins courageux que résigné, infatigable au travail, ferme dans ses devoirs et dans sa foi , pieux et honnête , mais modeste, soumis, indulgent, ami du repos pour les autres
et pour lui-même, et ne possédant ni Ténergie ni la déci-
sion qui distinguaient le grand Amauld.
Que si on considère chez Nicole les tendances de la pensée, on reconnaît aisément, à sa religieuse pitié pour la condition de l'homme, le disciple fidèle de saint Au^stin, de Jansénius et de Port-Royal. De quelque part qu'il envisage la nature humaine, il n y aperçoit que d'inexprimables infirmités , et du côté de l'esprit un aveuglement, et dans la volonté une impuissance qui rendent la vie semblable, selon ses termes, à une image qui passe, à une vapeur qui se dissipe. Non-seulement Dieu est le principe de notre être , mais toutes les déterminations de nos facultés procèdent directement du concours efficace de sa grâce. C'est d'elle que nous viennent nos actes et nos idées ; sans elle nous ne pourrions ni connaître ni agir; nous ne serions que faiblesse et néant ^. Nicole ne cherchait pas dans cette pensée un thème plus ou moins ^ond de déclamations éloquentes ; comme Pascal, il la port|it au fond de son cœur ; elle était la plus chère de ses cckn« victions. Il n'y a pas renoncé, il ne Ta même pas modifiée^
(1) Voyez le Irailé De la Faiblesse de l'homme^ passim.
nmoDucmoif. xj
comme on a pu le crcHre, mais plutôt extgérëe dans le débat qa*il eat but la fin de ses jours avec Amauld. Examinant comment Dieu distribue ses dons, si Iliumanité entière y participe, oq s'ils restent le privilège d*un petit nombre d'élQs> il soutint que la Providence non-seulement prépare» mais accorde effectivement à tous les hommes oertaines grâces actuelles, intérieures et surnaturelles qui dispoeenl la volonté i Taccomplissement de ses devoirs. Mais pourquoi ces gr&ees géniales 1 parce que» si ellea nous manqaaie&t dans la condition où le péché nous a ré» dûts» nous manquerions du pouvoir physique de faire le bien. Ainsi Nicole déniait i l'âme» privée de ses autres |Mrérogatives» la force même de produire une détermination» cette fim;e que, malgré son jansénisme^ Amauld déclarait aussi ins^nrable de la hberté que l'idée d une montagne peut l'être de celle d'une vaïïée ^. Au lieu de relever l'homme» Nicole achevait de l'abaisser, et s'il apportait quelque tempérament au dogme rigoureux de la prédestination^ il rendait l'empire de la grâce plus absolu et plus accablant»
Un sentiment aussi profond de la faiblesse de Thomme devait entretenir dans l'esprit de Nicole des préventions dé&vorables à la philosophie. Quelle confiance, en eflet,
(1) Nicole, Traité de la Grâce générale^ 1716, tome I, pages 162, 169» iSS» 231, etc., Cf. Àrnauld, Pu Pouvotr jfhjrskfttê, fMvLvr& coùk* plètes, Lausanne» 1775, m-4*» tome X, pages 459,498, SOl^etc «N'allons pas chercher ailleurs que dans nous-mêmes, dit admirablement Arnauld (page 49€), la notion et Fidée de la liberté. Gardons-nous bien de la vou« loir écUireir p«r des eoinparaiso&s prises d'autres cboses. EUe est unique en son espèee, et celte propriété de notre nature intelligente n*a rien ailleurs qui lui ressemble. Arrêtons- nous donc au sentiment intérieur que nous en avons; nous en apprendrons plus par la que par toale autre voie.»
xij INTRODUCTION,
peuvent mériter les libres efforts de TinteUigence dans la recherche de*la vérité, s'il est avéré que Tintelligence est un pouvoir aveugle et si la nature entière de Thomme est frappée d'impuissance? Le meilleur parti, assurément, est de renoncer à des études aussi laborieuses que stériles, et d aller puiser à des sources plus hautes, par des voies plus sûres que la science des hommes, les seules connaissances qui nous importent, celle de Dieu et celle de nous-mêmes. Il n'est donc pas étonnant que, sans parler de Montaigne, dont la légèreté ne pouvait trouver grâce devant le génie austère de Port-Royal, les philosophes soient en général jugés par Nicole avec une sévérité vraiment excessive. S'il faut en croire ce censeur rigoureux de la raison, «la plus grande partie de la philosophie humaine n'est qu'un amas d'obscurités et d'incertitudes, ou même de faussetés^ .» M Le plus grand fruit qu'on puisse tirer des ouvrages des philosophes est d'y apprendre que la philosophie est un vain amusement, et que ce que les hommes en savent n'est presque rien*. »• — •< La plus solide philosophie est bien plus propre à détromper ceux qui se flattent de leur science qu'à instruire ceux qui désirent d'apprendre quelque chose d'assuré et de certain 3. »
Nicole lie pardonne même pas à cette grande philosophie cartésienne, qui comptait parmi ses chefs ou ses partisans les esprits les plus vigoureux et les plus sains, et que lui-même avait enseignée dans les écoles de Port- Royal. *• De quelque éloge qu'on relève la philosophie de M. Descartes, dit-il, il faut néanmoins reconnaître que ce
(M Faiblesse de Vliomme^ chapitre VU. (2) Ibid, ibid, . (3) lettres^ LXXXUJi Essais^ Komt VHI, page 200.
INTRODUCTION. uij
qa elle a de plus réel, est qa'elle fidt très bien comprendre
que tous les gens qui ont passé leur vie à philosopher sur
la nature , n avaient entretenu le monde et ne s'étaient
entretenus eux-mêmes que de songes et de chimères^. «•
Ailleurs : » J'ai vu tant de vanité et tant de présomption
parmi ceux qui font métier de philosophie et qui soutien**
nent même la plus solide, que si j'avais à revivre, il me
semble que j'éviterais de fiiire paraître de l'inclination pour
aucun de ces partis, et que je ferais en sorte qu'on ne me
mettrait pas au nombre des cartésiens non plus qu'en celui des autres 2. «•
Un pas de plus, Nicole arrivait au scepticisme, où s'é«
garèrent le génie <]e Pascal et l'érudition de Huet. Mais en*
gagé sAr cette pente périlleuse par sa foi théologique, il fut
préservé par sa modération naturelle et par l'esprit général
de son époque. Mémorable exemple des vicissitudes de
l'opinion et de l'ascendant d'un grand homme! Le dix-.
septième siècle, préparé pour le scepticisme par cinquante
(1) Lettres, Ibîd., page 200.
(2) Lettres, Ibid., page 203. Voyez aussi un autre passage sur Des« cartes : « On avait philosophé trois mille ans durant sur divers principes et il s'élève dans un coin de la terre un homme qui change toute la face de la philosophie, et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus ^ant lui n*ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses ; car il faut avouer que ce nou* veau venu donne plus de lumière sur la connaissance des choses nato» relies que tous les autres ensemble n'en avaient donné. Cependant quelque bonheur .qu'il ait eu à faire voir le peu de solidité des principes de la philosophie commune, il laisse encore dans les siens beaucoup d'obscu-rités impénétrables à l'esprit humain. Ce qu'il nous dit, par exemple, de l'espace et de la nature de la matière, est sujet à d'étranges difficultés, et l'ai bien peur qu'il n'y ait plus de passion que de lumière dans ceux qui paraissent n'en être pas effrayés. Quel plus grand exemple peut-on avoir de l'esprit humain!... » De la Faiblesse de l'homme , chapilrc vux.
ttir INTRODUCTION,
années de difleordes eiviies et parle saccës populaitt dev Uvres de Montaigne et de Charron, se ralUa comme par encbantemen t aux nouvelles et salutaires doctrines du Dis^ eofum de la Méthode. Pendant que Ridbelîeit consolidait ks bases de la société politique^ Descartes, râTonnateur en philofiopiiie, ranima les croyances étantes et rendit à la raison le sentiment de ses forées* La eertitiide de mm eonnaissanoes est un terrain sur lequel se soiat alors ren-osntrés les esprits les plus divers, Amattld> Féntbn^ Bossuet, Makbrancbe, Leibnitz, ^>inoaa» tous opposés de caractère et d'opinions, mais tous fermement dogm»* tiques. Moins confiant peut-^tre dans l'excellenee des faenltés humaines que ces graves et illustres génies, Nicole cependant répudiait^ à leur exemple, les dépkdrablls doctrines du doute. Que peut-on écrire de plus fort contre le scepticisme que ces lignes : « Le p3rrrbomsme est une extravagance de Tesprit humain , qui, paraissant contraire à la témérité de ceux qui croient et déédent de tout, vient néanmoins de la même source qui est le défaut d'attention ; car» comme le& uns ne veulent pas se donner la peine de dtseemer les erreurs,les autres n e veulent pas prendre celle d'envisager la vérité avec le soin nécessaire pour en apprô^ ibndir Tévideiice. « -^ •* Les vaines raison» des py rrhonienf^ continue Nicole,ne détruisent pas l'assurance que Ton a des choses certaines, non pas même dans lesprit de ceux qui les proposent* Personne ne douta jamais sérieusement qu'il y eût une terre, un soleil et une lune, ni si lé tout est plus grand que la partie. On peut faire dire extérieurement à sa bouche qu'on en doute, parce que l'on peut mentir; mais on ne le peut faire dire à son esprit. Ainsi
ofrioiwciioii. XV
le pyrrhonisnie n'est pas une lectede gens pMsiMidés da ee qu'ib dkttrt; nus e'est «ne seele de mentaws K »
MaisNkote akiseéimeproteatatioD plusdnecte, a'iiaa peut 9 et moîtts acerbe qne cette dore aoitle oontie k mo^ songe OQ l'erreiBr du acqptieisine; neu Tenions pailtf d'nn £seonrs contenant en abrégé les pienves naturelles de l'csiateDee de IMen et à» rûnmeirtalité de f &ine. Nîeele dislmgne les prenves métaphysîqnes tbéea des concept tîons delà raison, et celles qne fournît la considératkm de Tordre du monde; il s'attaelie snrtont au dernières qn'il juge mîeax proportionDées à la plupart des esqarits, et en qndqnea pages substantielles et qnelquef<tts éloquentes, îl établit, à la seule lumière de la raison, ces deux grandes vârités, le fondeinent des devoirs et des espérances de l'homme et le M eonunun de la philosophie et de la théo* logie» FexîstMice d'un premier être et la vie future. Com« bien nous sommes loin des sombres tristesses et des plains tes désespérées de Pascal sur la fiûblesse de l'homme, inca<» paUe, dit-il, de coonaStreGe queDieuest, nimêmefld ilest^.
Malgré la sévérité >de ses reprochés contre la philoso* pUe, Nicole réservait donc les droits de la raisM, etsavaifc au besoin les revendiquer et s'en servir. Il voulait que l'honune , à la vue de ses misères, apprît à se montrer humble devant Dieu, défiant envers hn-màne, indulgent pour ses semblables ; il condamnait la {MréaomptioD » Far^ rogaaee, l'opinifttrelA^ cet air tmndmnt et décisif qui naît de la haute opinion de sa propre Taleur; il n'aimait paa
(1) Jrt de penser^ 1er discours.
(2) Du Pensées de Pascal, par M. V. Cousia, (Mge 25 8« Ci., Wd., page 171 et suiv. ; lotrod,, page xxi.
xvj INTRODUCTION.
être régenté, comme il le dit «, et il ne voulait pas régen-=i ter les autres; mais il ne prêchait ni le découragement ni le scepticisme ; il ne prétendait pas que la vérité nous échappât entièrement, ni même que la foi fat le seul moyen d'y parvenir. Il est vrai que Tétude sérieuse de la philosophie demande quelque chose de plus, je veux dire la conscience de sa force et un espoir patient qui ne faiblit pas devant les écueils et qui attend de l'avenir ce que le présent ne peut donner. Nicole n*avait pas cette ferme assurance ; aussi la philosophie n'a-t-elle occupé que de courts moments dans sa vie. Apres lavoir professée durant quel* ques années aux écoles de Port-Royal, il cessa dans la suite de la cultiver, et si Ton excepte la part qu'il prit à XArt de penser^ il n'a laissé aucun ouvrage qui puisse être comparé, le génie même mis à part , à la Connaissance de Dieu et de soi-^même ou au traité Des vraies et des fatisses idées. Sa correspondance o&e cependant quelques faibles vestiges de ses opinions sur différents points de métaphysique, entre autres sur la controverse dé Malebranche et d' Amauid, relative à la vision en Dieu. Yoici un passage où il établit d'une manière assez ingénieuse que nous n'aurions aucune connaissance des corps , si nous ne les apercevions que dans l'intelligence divine.
« Le père Malebranche dit que nous voyons les créa*tures, mais que nous ne les voyons pas en elles-mêmes. Je dis que c'est une défeûte, et que œ qui ne se voit pas en soi-même, c'est-à-dire par une idée distincte qui ait la chose pour objet, ne se voit point du tout.
' (1) Lettres, LXXXVIIT, Essais^ tome VIH, page 243, Cf. De la eon* naissance de soi-même^ 2* parlie, chapiire.xi ; Du scandée, $.14.
INTRODUCTION. xvij
« Saint Augustin dit qu un signe y proUer rem quam exhibet sensUms^ aimd animo represerUat.
• Il &nt donc deux idées pour un signe , Tune pour le signe représentant, l'autre pour la chose représentée, que Ton conniat par le signe. Le signe excite Tesprit, mais il faut qu'en vertu de cette excitation, il se forme une idée distmcte de la chose représentée ;*et si on n*a qu'une seule idée, on ne voit point du tout la chose, représentée, parce que l'on ne voit point le signe comme signe , mais comme chose.
• Si le P. Malebranche disait donc, qu'ayant connu l'étendue intelligible comme représentant les créatures, nous nous formons une perception distincte des créatures, qui les a pour objet, il admettrait en effet que nous connaissons les créatures, mais il aurait tort de dire que nous ne les connaissons pas en elles-mêmes. Je connais le pape par son portrait, mais en suite de ce portrait je me forme une idée du pape, qui a le pape même pour objet.
« Mais il semble qu'il ne veut pas que cela soit ainsi; il dit qae nous ne connaissons que l'étendue intelligible, qui est Dieu même. C'est la seule idée qu'il admet. Et si nous ne connaissons que cette idée, il ne faut pas dire que nous'ne connaissons point les créatures en elles-mêmes : il faut dire que nous ne les connaissons point du tout.
tt Et si nous ne les connaissons point du tout, nous ne les nommons point du tout, c'est-àrdire que les mots ne les signifient point du tout. Car ils ne signifient que ce que nous connaissonsi et nous ne connaissons point les créatures.
^ Donc te mot de soleil signifie Dieu» et de même celui
xyu} INTRODUCnC»!.
de César, de Pompée et tous les autres. Et slls signifient Dieu, tout ce qui ne convient point à Dieu est iknx. Il est faux que César ait vaincu Pompée : car Dieu n a point vaincu Dieu. Cela fait un si grand nombre d^hérésies et d'erreurs dans la religion et dans tous les discours des hommes , que Ton peut dire que c'est un renvensement total de la raison ft. »
Mais si la théorie de la vision en Dieu, appliquée A la connaissance des corps, paraissait à Nicole un rêve dangereux, il n'allait pas aussi loin qu' Amauld, qui la rejetait
sous toutes les formes. Il concédait à Malebranéhe que
l'entendement divin est le centre des vérités étemelles, ou plutôt que ces vérités ne sont autre chose que Dieu mêtiMi se révélant è l'intelligence humaine. Dieu est présent à tous les esprits par les idées de justice universellement répandues, par ces maximes et ces règles que tous les hommes connaissent sans les avoir apprises et qui sont les mêmes au nord et au midi, chez les peuplades barbares et chez les nations civilisées. Nicole conclut de là qu on peut avoir en cette vie une double connaissance de Dieu : lune (jui est celle que tout le monde conçoit^ par laquelle nous connaisscms qu'il y a un Dieu tout-puissant» créateur, etc.; Fautre, par laquelle nous le connaissons comme vérité, comme justice, comme chasteté, piété, etc., quoique nous .ignorions que cette vérité, cette sagesse, etc.» soient Dieu >
Il serait supefftu de multiplier les citations dans le but
(1) Nouvelles lettres. Essais, suite du tome VIII, page 131.
(2) Traité- J^i la Grâce générale, tome II, page 81. Nicole suit ici
lOTRODUCTH»!. lis
frivcde de faire connaître toutes leu opinjons de Nicole boê lea plus hautes questions de la philosophie. Ces ébauches imparfaites d un s^ème qu'il ne formula jamais impor^ t^it assez peu» même à sa gloire, appuyée plus solidement sur de nombreux et d'excellents travaux en morale. La connaissance des règles de la vie humaine est si importante que, par un bienfait du Créateur, tous les hommes la possèdent à quelque degré; mais elle est en même temps si vaste qu'elle ne cessera de fournir au philosophe un sujet inépuisable d'utiles méditations. Nicole occupe une place éminente parmi les écrivains qui se sont livrés avec le plus de succès à une étude aussi grave*. On ne voit pas sans regret qu'il y ait porté ses préjugés contre la spéculation, et cette manière de voir un peu étroite qui lui faisait trouver plus d'avantage à se tromper en philosophie qu'à juger important de se détromper * ; car il devait résulter de là qu'il négligerait toutes les questions un peu généraleSi desquelles, après tout, les autres dépendent. Il a, par exemple, une opinion p^r&itement arrêtée sur les bases de la morale ; la distinction du bien et du mal , celle de l'honnête et de l'utile; mais ces vérités et beaucoup d'autres sont à ses yeux des principes que le moraliste emprunte à la conscience, à la religion, au sens commun , et dont la lumineuse évidence s'obscurcirait parla discussion. Mais si Nicole a peut-être le tort de se renfermer trop exclusivement dans les questions particulières, il faut convenir que peu d'écrivains ont mieux connu que lui Tar^ difficile d'instruire les hommes de leurs devoirs. Plusieurs des opuscules de momie qu'il a réunis sous le titre à'Esscùùt
(t) lêttns, tXXXIl, M^smêt tms TIII, pags tSS.
\x INTRODUCTION,
à Texemple de Montaigne, sont, en leur genre, des chefsd'œuvre d'analyse psychologique et de sagesse pratique. On ne saurait lire ces excellents traités sans y admirer la parfaite connaissance des ressorts qui font mouvoir le cœur humain, le discernement le plus habile des prétextes cachés que Tamour-propre invente pour pallier ses fautes à ses propres yeux, une richesse inépuisable d'aperçus, et le précieux talent de renouveler des questions qui paraissaient usées, à force de les creuser et de les approfondir; une discussion calme, méthodique, lumineuse, qui éclaire douce* ment la raison, sans l'éblouir; le souvenir des imperfections de la nature humaine venant se mêler au sentiment de ses devoirs, non pour Taffiiiblir, mais pour le régler et le modérer; la morale fondée tout à la fois sur la loi de Dieu et sur l'intérêt, sans que la charité ait à se plaindre de cette alliance avec l'égoïsme; en un mot, une profon* deur, une abondance, une rectitude incomparables. Tous les sujets que traite Nicole n'ont pas la même importance ;
mais il n'en est pas un seul qu'il «n'éclaire d'un jour inespéré. Soit qu'il enseigne les moyens de conserver la paix avec les hommes dans un traité que madame de Sévigné lisait avec ravissement^, et auquel Voltaire ne trouvait
(1) « Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève , surtout je suis cliarmée du troisième traité des moyens de conserver la paix avec les hommes; lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait nettement voir le cœur humain, et comme chacun s*y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin ; ce qui s*ap« pelle cherclier dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours et que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer^ en un mot, je n'ai jamais %'u écrire comme ces messieurs-là. • Lettre du 30 septembre 1671 , tome II, . page 340 de l'édition Ue Oault de 3Mi|t-Q«rima. ^^ Y«m «avçji c|u« fi
INtRÔDUCTiON. ixj
rien dé compairable dans Tantiquité^; sôit qu'il recom-* mande la connaissance de soi-même, la soumission à la volonté de Dieu et la crainte de ses jugements ; soit enfin qu'il descende de ces hauteurs pour poser les fondements et les règles de la civilité chrétienne, il n est jamais inférieur à lui-mCT(ie; c'est toujours la même clarté, la même abondance, une justesse irréprochable. Nicole conserve ces précieuses qualités jusque dans les matières qui paraissent le plus en dehors des habitudes de son talent. Toute la première partie de son Traita do la grandeur est employée à scruter les fcmdements de la société politique, afin de déduire de là les devoirs des inférieurs envers leurs che& ; or, il serait difficile de motiver par de meilleurs arguments Tordre hiérarchique des états, de faire mieux comprendre les inappréciables avantages que chacun en retire, de prêcher le respect des pouvoirs établis avec plus de force et moins de préjugés. Nicole semble deviner tout ce que Rousseau écrira cinquante ans plus tard contre Tinégalité des conditions, et il oppose par avance une réponse pleine de sens et de calme aux éloquentes invectives du Contrai social. Malgré la distance qui nous sépare de Tépoque où elles furent écrites, ses jurais toujours un peu enlêlée de mes lectures ; ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s*agit présentement, c*est cette morale de Nicole ; il y a un traité sur les moyens d*entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit ; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni n plein d*esprit et de lumière ; si voys ne Tavez pas lu, lisex-le ; et si Toas Vavez lu, relisez-le avec une nouvelle attention ; je crois que tout l6 nonde i^y trouve ; pour moi, je suis persuadée qu*il a été dit à mon intention ; j*espère aussi d*en profiter ; j'y ferai tous mes efforts. » LbUi'^ du 7 octobre 1671, Ibid.^ page 262. .
(t) Cdiahfitc df4 écriyimi du rièçh d$ Lm9 XIV,
xxti INTRODUCTION.
diciecifies r^exions n'ont rien perdu dé leur utilité ; car quel est le régime constitutionnel ou absolu sous lequel la hiénurchie et la subordination ne sdent pas la prenûère condition du bonheur et de l'existence des sociétés t
Nicole n a pas su éviter les défauts voisins de ses qualités. L'abondance touche de près à la prolixité et s'allie rarement avec la précision. A force de vouloir être complet, Nicole devient prolixe et lourd. Il ne possède ni la piquante vivadté 4e La Bruyère , ni l'énergie de Pascal , ni Venjouement et la bonhomie de Montaigne. Sa diction, facile et pure, mais traînante et ladie, manque de ces saillies imprévues qui réveillent l'esprit et gravent profondément les préceptes dans la mémoire. On le quitte sans regret après Savoir lu et on l'oublie aisément.
Cependant, malgré la monotonie qui est le défaut gé* néral de la prose de Nicole, elle offre de côté et d'autre des traits heureux qui révèlent un habile écrivain non-seulement exact, mais ingénieux et même concis. Nous citerons au hasard quelques phrases :
« On ne dit pas la vérité aux grands, parce qu'on a intérêt de la leur cacher; et on ne la dit pas non plus aux petits, parce qu'on n'a pas assez d'intérêt de la leur dire ^ »
M La multitude ne manque Jamais de donner l'avantage de la raison à ceux qui ont l'avantage de la parole^, n
- Chacun se croit capable de tout et ne borne ses prétentions que par Timpuissance où il se trouve de s'élever p)ushaut^ n
(1) JD» i« CoimaiiêmMê éh ê^^mànè, i— partie, diapitre t. (3) Det moyens d$ conserver la pma patmi tes hommes^ f* partie, chapitre t. (3) De tm Cammssênee 4ê soi^mêmey 1** partie, chapitre fs.
INTRODUCTION* Miîj
« Les hommes, ne pouvant toujours attacher la force à la justice, ont attaché la justice à la force en faisant passer pour juste ce qui est le plus fort ^. »
« L'utilité des &utes est de nous affermir et de nous raidir contre les défauts qui nous f ont engagés, et elles font d'antaat plus cet affist, que noua y pensons davaD* tagc*. »
« n faut souffrir l'humiliation de n'être pas cru quand on n'a pas le tal^t de se faire croire'. •
En résumé, Nicole ne saurait être donné ni comme un écrivain, ni comme un philosophe du premier ordre; mais il occupe un rang honorable parmi les esprits souples et droits qui remplacent l'originalité par la rectitude, Tinvention par le savoir, Téclat et Ténergie par la facilité. Solides et instructifs, ses ouvrages renfermant un si grand nombre de vérités supérieurement exposées, que la lecture en sent toujours exœUente pour le cœur et pour la raison. Le xvn* siècle les accueillit avec une faveur singulière, et ils ne sont point au-dessous de la popularité qu ils ont conservée jusqu à nos jours , malgré les vicissitudes de lopinion.
(1) Pensées diverses, ucxxiu.
(2) Pensées diverses y lxix. •
(3) Dangers d€S contestations, xvxix.
Les Essais de morale de Nicole ne forment pas moins de vingts six volâmes qui n'ont pas été réimprimés depuis 1744. Cette précieuse collection comprend : Divers opuscules de morale, 6 vol.; — Lettres sur différents sujets , 3 vol.; — Réflexions morales sur les Épîtres et Évangiles , 5 vol;~ Ktecie Nicole, tirée de ses écrits, par Tabbé Goujet, 1 vol.; — Instructions théologiques et morales sur les sacrements, 2 vol.; — sur le Symbole, 2 vol.; — sur le Décalogue, 2 vol.; — sur VOraison dominicale, 1 vol.; — Traité de la prière, 2 vol; — Uesprit de Nicole , ou Instructions tirées de ses ouvrages, par Tabbé Cerveau, 1 vol. — Nous avons choisi, parmi les opuscules, ceux qui se rapportaient le plus directement à la philosophie et à la morale, et nous les avons disposés d'après l'analogie des matières, sans nous astreindre à Tordre suivi dans les anciennes éditions. Nous donnons également quelques-unes des Pensées diverses, qui terminent le sixième volume des Essais. Nous aurions pu y joindre divers morceaux de VArt de penser, attribués à Nicole ; mais il nous a semblé que ces fragments perdraient de leur prix, détachés de l'ouvrage auquel ils appartiennent.