‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 120 sur 196 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jugements téméraires, sources de préventions. Mauvais effets de ces préventions.

Tout le monde s'imagine en être exempt.

Les jugements téméraires sont leà sources de ce qu'on appelle préventions, ou plutôt les préventions ne sont que des jugements téméraires que l'on fait de l'esprit, de la dis^sition ou des intentions des autres, dont on se laisse fortement préoccuper ; car au lieu qu'il n'y a point de peintre qui voulût entreprendre de faire le portrait d'un visage sur la description qu'on lui en ferait en passant, nous nous formons souvent en nous-mêmes le portrait des gens sur des discours inconsidérés qu'on aura faits devant nous, ou sur quelque action passagère; et après avoir conçu ces impressions, nous y ajoutons ensuite toutes les autres actions, et cette idée nous sert de clef pour expliquer tout le reste de leur conduite, etde règle pour nous conduire à leur égard. Ainsi, comme nous avons mal jugé, nous nous conduisons aussi mal en leur endroit, et nous les traitons d'une manière qui leur fait connaître notre prévention, et qui leur donne à leur tour de l'éloignemeot de nous ^.

Ces préventions causent partout de grands désordres ; mais il n'y a point de lieux où elles soient si sensibles que dans les menas-

TÉMÉRAIRES. tés

tères; ear comme les personnes qui s'y sont mirées sont séparées de la plupart des objets du monde, elles s'appliquent aussi plus que les autres à ce petit nombre d'objets qui leur sont présents, et elles sentent d'une manière bien plus vive les jugements désavantageux que ceux de leur société font d'elles, parce qu'elles sont moins distraites et moins partagées, et que ce qu'elles ont d'amourpropre se réi^init tout entier contre cet objet qui les choque. C'est ce qui fait souvent que les discours qui occuperaient peu des gens du monde, remplissent entièrement l'esprit des personnes retirées et les affligent sensiblement. Une religieuse qui croit que sa supé* rleure est prévenue contre elle, en est quelquefois plus touchée que les gens de la cour ne le sont lorsqu'ils croient que le roi est prévenu contre eux.

C'est une des plus grandes peines et des plus grandes tentations de toutes les sociétés, et contre laquelle ceux qui s'y engagent devraient le plus se fortifier par des réflexions et des prières continuelles ; car s'ils sont si sensibles quand ils s'imaginent qu'on est prévenu contre eux, et si cela leur renverse l'esprit et les jette dans rabattement, il y a souvent beaucoup de péril pour eux dans ces asiles mêmes et dans ces villes de refuge où ils se retirent pour éviter les périls du monde, parce qu'il est difficile qu'ils évitent ces inconvénients, et qu'il est si ordinaire aux personnes même vertueuses de se prévenir, que nous ne devons pas nous promettre qu'ils ne le seront jamais contre nous. De sorte qu'il vaat beaucoup mieux faire son compte sur cela, et se préparer à souffrir leurs préventions.

Mais quoiqu'il y ait beaucoup de faute dans ceux qui sont trop ébranlés par l'imagination qu'on est prévenu contre eux, il y en a encore plus dans ceux qui se préviennent effectivement, puisqu'ils sont chargés de leur propre faute et de celle des autres, et qu'ils donnent par là occasion à de grands désordres, surtout dans les maisons religieuses; car souvent les froideurs y dégénèrent en aversions, les aversions en cabales, et les cabales en divisions, qui aboutissent à un renversement entier de toutes choses.

Peut-on assez appréhender un péché qui fait de si étranges ravages; et y a-t-il personne qui n'ait sujet de craindre qu'à l'heure de la mort Dieu ne loi impute une suite malheureuse de crimes qui ne seront que l'effet des jugements téméraires qu'il aura faits ? CepeDdaat la vérité est qu'il y a peu de fautes qu'on appréhende moins que celle&-là. Chacun agit comme s'il était infaillible et incapable de se prévmir et de se tromper; et au

364 DBS JUGEMENTS

même temps qu'on reconnaît combien ce défaut est commun, et qu'on en accuse fort souvent les autres, on s'imagine presque toujours en être exempt. La raison en est qu'il est presque toujours aussi caché à ceux qui y tombent à l'égard des autres, comme il leur*est visible quand on y tombe à leur égard ; parce que Tamourpropre produit également ces deux effets, de nous le cacher en nous et de nous le découvrir dans les autres. Ainsi, comme les discours généraux que Ton fait incommodent peu la cupidité parce qu'elle ne s'y croit pas intéressée, ils servent aussi fort peu, parce que nous les appliquons toujours plutôt aux autres qu'à nous.

Page 1