CHAPITRE PREMIER
Eii quoi cousiste Tinjustice des jugements téméraires. Ce qai en augmente on
diminae le péché.
Les jugements téméraires étant toujours accompagnés d'ignorance et de défaut de lumière, enferment une injustice manifeste et une usurpation présomptueuse de Tautorité de Dieu ; car il n'appartient qu'à la vérité déjuger, selon ce que Jésus- Christ dit dans l'Évangile, «que le Père a donné tout jugement à son Fils", » parce qu'il est la vérité même. De sorto que les hommes ne peuvent se mêler de juger qu'autant que ce Fils leur en donne le droit en les éclairant par la vérité ; et entreprendre de juger sans la connaître, c'est renverser l'ordre de Dieu , c'est usurper injustement la fonction de Jésus-Christ, et l'exercer d'une manière essentiellement contraire à la loi éternelle, puisque Jésus-Christ même n'est le juge des hommes, que parce qu'il est la vérité en tant que Dieu, et qu'il a été rempli, en tant qu'homtne, de grâce et de vérité*.
Ainsi le jugement téméraire est du nombre des actions qui sont essentiellement mauvaises et qu'aucunes circonstances ne sauraient rendre excusables, parce qu'il est directement opposé à la justice éternelle. Ce péché peut néanmoins recevoir différents degrés, et être tantôt plu's grand et tantôt moindre, selon la qualité
(a) Joan., v, 27. (é) |6., i, U,
DES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES. m
de son objet, solon les causes dont il natt et les effets qu'il produit.
La qualité de l'objet Paugmente ou le diminue, parce que, plus les choses sont importantes, plus on est obligé d'être retenu et réservé dans les jugements que Ton en fait ; et ainsi on est plus coupable d'en juger témérairement.
Les causes dont il natt le rendent plus ou moins grand, parce que l'ignorance , qui en est inséparable , est plus ou moins mauvaise, selon les causes qui la produisent , qui peuvent être fort différentes.
On y tombe quelquefois par une simple précipitation, qui fait prendre pour certain ce qui ne Test pas. Quelquefois c'est par une attache présomptueuse à nos sentiments, qui empêche de les examiner avec le soin qui serait nécessaire pour discerner la vérité d'avec l'erreur. Mais la plus ordinaire source de cette ignorance, toujours jointe aux jugements téméraires, c'est la malignité et l'aversion particulière qu'on se trouve avoir pour ceux dont on juge de la sorte.
Car c'est cette disposition qui nous fait voir en eux des taches et des défauts qu'un œil simple n'y découvrirait jamais.
C'est elle qui applique notre esprit à toutes les choses qui le peuvent porter à en faire un jugement désavantageux , et qui le détourne de tout ce qui nous en pourrait faire juger favorablement. Cest elle qui nous fait sentir vivement les moindres conjectures et qui grossit à nos yeux les apparences les plus légères. C'est elle qui nous fait deviner leurs intentions cachées et pénétrer le fond de leurs cœurs. Nous les croyons coupables, parce que nous serions bien aises qu'ils le fussent, et que tout ce qui tend à nous en persuader, nous platt et nous entre aisément dans l'esprit. Or qui doute qu'une source si corrompue n'empoisonne tout ce qui en sort, et ne rende, et notre ignorance et les jugements qui en naissent, beaucoup plus mauvais et plus désagréables à Dieu que s'ils avaient un autre principe?
Mais ce qui met encore une plus grande inégalité entre les jugements, c'est qu'il y en a dont les suites sont terribles. Car les divisions et les haines qui troublent la société humaine et éteignent la charité ne viennent d'ordinaire que de quelques paroles indiscrètes qui nous échappent, et ces paroles indiscrètes viennent des jugements téméraires qu'on a formés intérieurement dans son esprit. On commence par juger témérairement du prochain , ce qui est déjà un très grand mal; ensuite, par une effusion natu-
relie à Phomme, on en parle témérairement; et ces paroles, se communiquant des uns aux autres, corrompent souvent par un malheureux progrès une infinité d'esprits. De sorte qu'un seul jugement téméraire sera peut-être la première cause de ladamnatioa de plusieurs personnes.
Il faut remarquer de plus que nous n'en demeurons pas d'ordinaire aux simples jugements. Nous passons des pensées de l'esprit aux mouvements du cœur. Nous concevons de l'aversion et du mépris pour ceux que nous avons légèrement condamnés, et nous inspirons ces mêmes sentiments aux autres. Ainsi nous éteignons quelquefois en eux et en nous la «harité, qui est la vie de nos âmes.
Ce n'est pas encore tout; nous ne nuisons pas seulement par là à ceux qui entrent dans nos sentiments et qui les approuvent, mais nous faisons souvent encore plus de mal à ceux qui ne les approuvent pas, quand ils y sont intéressés ; car lorsqu'ils viennent à connaître ces jugements, notre injustice les irrite et leur donne une violente aversion contre ceux qui les approuvent.