CHAPITRE III
Comme on se cache i soi-même ses jugements téméraires. Remède de ce mal. Ne pas Toir ce qui ne nous est pas nécessaire.
La manière dont on se cache à soi-même la témérité de ses jugements est très fine et très difficile à éviter; car c'est par le mauvais usage qu'on fait d'une maxime véritable en soi, quand on la regarde en général, mais dont on abuse en particulier d'une manière imperceptible. Cette maxime est qu'il est bien défendu de juger, mais qu'il n'est pas défendu de voir, c'est-à-dire de se rendre à l'évidence. Ainsi, en prenant nos jugements pour des vues et des évidences, nous nous croyons à couvert de tout ce que l'on dit contre la témérité des jugements. Nous ne jugeons jamais, nous voyons ; toutes nos imaginations sont des vérités évidentes; et par là nous étouffons tous les reproches que notre conscience nous pourrait faire.
Mais si Tamour-propro ne nous rendait point aveugles, il serait bien facile de nous faire entrer dans une juste défiance d& cette évidence prétendue; car il ne serait besoin pour cela que de nous obliger à faire réflexion sur ceux que nous croyons coupables de témérité dans les jugements qu'ils font de nous, et de nous y faire remarquer toutes les mêmes dispositions sur lesquelles nous prétendons nous justifier. Ils prennent aussi bien que nous leurs jugements les plus téméraires pour des vues d'une vérité évidente. Qui nous assurera donc que nous n'en fassions pas de même, et que nous soyons les seuls exempts de cette illusion commune ?
La juste crainte que nous devons avoir de nous tromper aussi bien que les autres nous oblige donc de prendre pour nous-mêmes les avis que nous donnerions à ceux qui se laissent aller à des
jugements téméraires, sous prétexte qu'il est permis de voir, quoiqu'il ne soit pas permis de juger. Nous leur dirions sans doute que, puisqu'il y a une infinité de gens qui se trompent en s'imaginant qu'ils ne jugent pas, et qu'ils ne font que voir ce qui est, la prudence chrétienne veut qu'on évite ces mômes vues lorsqu'elles ne sont pas nécessaires, parce qu'elle défend de s'exposer témérairement au danger. Celui qui croit voir peut se tromper, en prenant pour vue ce qui n'est en effet qu'un jugement téméraire ; mais celui qui ne voit point et qui ne s'applique point à voir, ne se trompe point, parce qu'il ne juge point. Il faut donc prendre ce parti toutes les fois que nous ne sommes pas obligés de voir.
On dira sans doute qu'il ne dépend point de nous de voir ou de ne voir pas ; que c'est un effet nécessaire des objets qui frappent ribtre esprit, et qui y font quelquefois une impression si vive qu'il est impossible qu'il y résiste; mais cela n'est pas généralement véritable, ou plutôt il est rare qu'il le soit, parce qu'il n'y a que peu d'objets dont l'esprit soit si vivement frappé, qu'il soit forcé de prendre parti et de juger. Il faut au contraire le plus souvent quMl s'applique à considérer les choses, et c'est celte application volontaire aux défauts des autres que la prudence chrétienne doit retrancher dans les personnes qui ne sont pas obligées par leur charge de veiller à les corriger.
Or quiconque sera fidèle à ne laisser pas aller son esprit à ces réflexions inutiles sur les actions d'autrui, sera rarement en état de ne se pouvoir défendre d'en juger ; car il y a des raisons générales qui nous portent à douter des choses que nous n'avons pas examinées avec soin ; et comme c'est une réponse fort raisonnable que de dire à ceux qui nous en demanderaient n<yre avis, que nous n'y avjons pas assez pensé, il n'est pas moins raisonnable de nous le dire à nous-mômes et de suspendre notre jugement par cette considération générale qu'il ne faut juger qu'après avoir pesé toutes choses, et que nous ne l'avons pas fait.
On peut donc déjà convaincre d'un grand défaut ceux qui se défendent par cette prétendue maxime qu'il est permis de voir, quoiqu'il ne soit pas permis de juger, en leur montrant qu'il sont • téméraires de s'être appliqués à considérer ce qu'ils prétendent voir dans les autres, et que la charité qu'ils se doivent à euxmêmes les obligeait d'en détourner la vue, afin de pouvoir suspendre leur jugement.
Mais il y encore un autre devoir plus certain et plus palpable qui retranche une grande partie des maux qui causent les juge*-
ments téméraired. C'est que, quelque évidence que nous eroyons avoir des défauts du prochain, la prudence chrétienne nous défend de les faire connaître aux autres lorsque nous n'y sommes point engagés par notre charge ou qu'il n'y a point d'utilité évidente qui nous y oblige. Par ce moyen, quand nous en aurions jugé témérairement, nous n'aurions à rendre compte que de notre témé* rite, sans nous rendre encore coupables des mauvais effets qu'elle peut produire dans les autres.
Cette pratique ne va pas seulement à régler les paroles et à retrancher les suites des jugements téméraires, elle sert encore infiniment à régler l'esprit et à corriger la témérité de ses jugements dans la source même ; car on ne permet guère à son esprit déjuger des défauts des autres que pour en parler ; et si l'on n'en parlait point on cesserait insensiblement de s'appliquer à en juger. Oufre qu'en parlant on s'y intéresse, on s'engage à soutenir ce qu'on en a dit, et l'on se rend par là moins susceptible de tout ce qui pourrait servir à détromper.