DE LA
I. La première des règles que Ton peut donner sur la manière d'étudier chrétiennement, et qui est le fondement de toutes les autres, est de regarder Tétude, non comme une occupation indifférente, mais comme une action très importante dans notre vie, et qui, étant bien ou mal faite, peut beaucoup contribuer à imtre salut ou à notre perte. Et il est bon avant toutes choses de Ren s'affermir dans ce principe, et d'en considérer les raisons.
II. L'étude n'est pas une action courte et passagère ; c'est une action longue et qui se renouvelle souvent. Il est d'une extrême conséquence qu'elle soit bien réglée, et que le temps que nous y employons ne soit pas perdu. Car s'il n'est pas permis de dissiper inutilement son bien, et si c'est un grand péché de perdre une somme considérable d'argent au jeu, ou à quelque autre chose non nécessaire, parce que les biens temporels nous sont donnés de Dieu, pour être la matière de nos bonnes œuvres, et non pas de nos vains divertissements, il est encore moins permis de consumer inutilement le temps qui nous est donné pour acquérir l'éternité, et dont la perte est plus irréparabb que celle de toutes les autres choses temporelles.
III. Nous devons considérer que le temps que nous employons à l'étude est non seulement le prix de l'éternité, mais que c'est encore un présent que nous recevons toujours de la main de Dieu, et dont nous lui devons toujours une nouvelle reconnaissance ; et nous ne saurions nous en acquitter qu'en employant continuellement pour lui ce q le nous recevons continuellement de lui. Enfin c'est une dette que nous contractons à tout moment, puisqu'il ne nous donnp ce temps que pour çn bien usçfj et qu'il se réserve le
MANIÈRE D'ÉTUDIER CHRÉTIENNEMENT. i droit de nous en faire rendre compte. C'est un talent et un dépôt qu'il nous confie. II nous demandera compte de remploi que nous en aurons fait. Et je ne vois pas qu'on ait droit d'espérer d'être reçu favorablement de lui si nous ne lui en pouvons rendre d'autre que de lui dire : Seigneur, de ce temps que vous m'avez donné pour opérer mon salut, j'en ai employé tant à lire des livres do médisance, tant à lire des romans et des comédies, tant ù lire des livres qui m'étaient entièrement inutiles pour mes eii]pIois. Car si ce discours nous parait dès à présent ridicule, pouvonsnous espérer qu'il nous justi&e devant Dieu et devant ses anges?
IV. L'étude n'est pas seulement une occupation, mais c'est tout le travail des enfants, et une grande partie de celui des personnes qui ont choisi pour l'emploi de leur vie des exercices qui dépendent plus de l'esprit que du corps. Or il est très nécessaire que notre travail soit bien réglé, parce qu'il est très nécessaire que notre pénitence soit bien réglée, et que le travail en fait toujours la principale partie. Car si la pénitence qui doit purifier toutes nos fautes^ et qui nous doit acquitter de nos dettes, no fait au contraire que nous souiller et nous charger davantage, quelle espérance nous re.He-t-il? Si sal evanuerit, in quo salietur"? «Si le sel perd sa force, avec quoi le salera-t-on ?» Si le jeûne, qui est de soi-même une œuvre de pénitence, est rejeté de Dieu lorsqu'il est corrompu par la propre volonté, ce c;ui fait dire à Dieu par son prophète* qu'il n'approuvait point les jeûnes des Juifs, parce qu'ils les faisaient par caprice et par fantaisie, combien sera-t-il plus éloigné d'approuver et de recevoir comme des œuvres de pénitence les études qui n'auront pour but que la vanité, la curiosité, ou un divertissement inutile?
V. Enfin il faut considérer que l'étude est la culture et la nourriture de notre esprit. Ce que nous lisons entre dans notre mémoire et y est reçu comme un aliment qui nous nourrit et comme une semence qui produit dans les occasions des pensées et des désirs* et qui ne se reçoit jamais même sans penser : car nous pensons toujours aux choses que nous apprenons, puisque la mémoire et l'intelligence sont des actions de notre âme. Elles sortent de nous par ces actions au même temps qu'elles y entrent, et elles sont capables de nous souiller en y entrant, parce qu'elles sont toujours accompagnées de quelque complaisance et de
{a) Muttli., V, t3. (6) isaY, Lvtn, 3.
quel ;uo approbation insensible. Si l'on ne prend point indifféremment toute sorte d'aliments, et si l'on évite avec soin tous ceux qui no' s peuvent nuire; si l'on ne sème pas dans ses terres toutes sortes de spmences, mais seulement celles qui sont utiles, combien doit on encore apporter plus de discernement à ce qui sert de nourriture à notre esprit, et ce qui doit être la semence de nos pensées? Car ce que nous lisons aujourd'hui avec indifférence se réveillera dans les occasions, et nous fournira, sans même que nous nous on apercevions, des pensées qui seront une source de notre salut ou de notre perte. Dieu réveille les bonnes pensées pour nous sauver, le diable réveille les mauvaises pensées dont il trouve les semences en nous afin de nous perdre, et nous lui en donnons occasion lorsque nous ne faisons point de scrupule de remplir notre mémoire d'une infinité de choses vaines et dangereuses.
VI. Il est d'autant plus nécessaire d'apporter une attention particulière à ce discernement des bonnes et des mauvaises nourritures de notre esprit, que nous n'avons point d'avertissement naturel qui nous les fasse distinguer. Car dans la nourriture du corps Ton distingue d'ordinaire par le goût même ce qui nuit à la santé, Dieu ayant pourvu par ce moyen à la conservation de notre vie corporelle, de peur que notre intempérance ne nous portât à nous nourrir de poisons Mais il n'en est pas de même dans les aliments de Tâme. Nous n'avons point naturellement de goût spirituel qui distingue les bons aliments des mauvais. Nous trouvons môme quelquefois les poisons plus agiéables que les meilleures nourritures, tant notre goût spirituel est corrompu. Et ainsi il faut suppléer par une attention toute particulière à cette corruption de notre esprit. Et c'est une des manières dont nous devons pratiquer cet avertissement du Sage : Omni custodia serva cor tuum". «Appliquez-vous avec tout le soin possible à la garde de voire cœur.» Ce qui nous doit porter à veiller avec soin sur tout ce qui entre dans un vase si précieux. ^
VII. Si notre âme doit être le sanctuaire de Dieu ; si elle doit être cette maison d'oraison dont il est dit : Domus mea domus oror tionis vocabitur'', «Ma maison sera appelée la maison delà prière,» ne craignons-nous point que Dieu nous reproche d'avoir profané ce temple, et qu'il ne nous dise comme aux Juifs, que nous avons
(a) Prov , IV, 23. (6) Malth. xxi, 15.
fait de sa maison une retraite de voleurs; que nous en avons fait un théâtre et un lieu de comédie en remplissant notre mémoire de CCS images prophanes qui déshonorent la sainteté d'un lieu qui doit être consacré à Dieu et qui troublent la tranquillité do nos prières par les vains fantômes qu'elles nous présentent au temps où nous en devons être les plus dégagés?
VIII. 11 y a des poisons dans les livres, qui sont visibles et grossiers. Il y en a d'invisibles et de cachés 11 y a des livres qui sont tout empestés, et d'autres qui ne sont corrompus qu'en certaines parties, et il y en a peu qui ne le soient en cette manière. Car les livres sont les ouvrasses des hommes ; et la corruption de rhomme se mêle dans la plupart de ses actions. Et comme elle consiste dans l'ignorance et dans la concupiscence, presque tous les livres se ressentent de ces deux défauts.
Ils se ressentent de son ignorance par les maximes fausses qui y sont semées. Ils se ressentent de la concupiscence, parce que les passions qui nous possèdent s'impriment dans nos livres et portent ensuite cette impression insensible jusque dans l'esprit de ceux qui les lisent.
IX. C'est le sentiment de quelques médecins, que dans toutes les viandes il y a toujours quelque chose de mortel. Et ils ajoutent queioutes les maladies viennent de l'amas de cette matière mortelle qui demeure dans les corps après la digestion des aliments ; mais ce qui n'est peut-être pas vrai de la nourriture du corps, l'est sans doute de celle de l'esprit. Il- y a peu de livres qui n'enferment q'ielque sorte de venin par la raison que nous avons marquée. L'homme se mêle partout. Ainsi, en lisant les livres des hommes, nous nous remplissons insensiblement des vices des hommes ^.
X. Outre cette corruption qui vient des livres mêmes, il y en a une autre qui vient de nous, et qui gâte les meilleures choses que nous trouvons dans les livres. Notre cœur est un vase qui peut corrompre tout ce qu'il reçoit. Les plus utiles instructions nous peuvent être un sujet de vanité, et même d'erreur, par la fausse application que nous en pouvons faire. Si elles sont bonnes en soi, elles ne sont pas bonnes pour nous. Elles nous détourpent de notre voie, et nous amusent en nous faisant quitter celles qui nous sont vraiment importantes.
XI. Pour éviter ces diveses sortes de poisons, il faut user de
428 MANIÈRE D'ÉTUDTER
divers remèdes. Et, premièrement, pour se garantir de celui qui naît de la corruption même do notre cœur, il n'y en a point d'autre que de le purifier sans cesse par les exercices d'une vie chrétienne. Il faut donc avoir dans l'esprit que celte pureté de cœur est la principale disposition à l'étude ; comme la principale préparation d'un vase, où l'on doit verser une liqueur précieuse, est de le bien neltoyer.
Sinceruin est nlsl vas, quodcumqtte iiifundis acescita*
Sans cela tout s'y aigrit, tout s'y corrompt, comme nous avons déjà dit. Ainsi, c'est une prière qui convient particulièrement à ceux qui étudient, que celle du prophète roi : Cor mundumcrea in me Deus, et spirilum rectum innova in visceribus mais *. « Créez en moi, ô mon Dieu, un cœur pur, rétablissez do nouveau un esprit droit dans le fond de mes entrailles. •
XII. Il ne faut pas s'imaginer qu'il suffise de croire avoir le cœur pur, et que par là on soit en état de lire les choses les plus mauvaises. La force chrétienne consiste à se croire faible; et c'est une partie de la pureté que d'appréhender beaucoup de la souiller par des lectures dangereuses. Il faut donc avec cela travailler à éviter les poisons qui se trouvent dans les lectures. S'ils sont grossiers, il faut les éviter par le retranchement de toute curipsilé pour ces sortes de choses : s'ils sont subtils et imperceptibles, il faut s'adresser à Dieu par la prière, afin qu'il nous les fasse connaître, ou qu'il nous les fasse éviter sans même que nous les connaissions. C'est pourquoi il n'y a guère d'action qui ait plus besoin de prière que Télude. Et c'est un grand défaut que d'en commencer aucune sans élever son esprit à Dieu, et sans le supplier de la bénir et de nous préserver du danger qui en est inséparable; c^r si, par une coutume très juste, on ne prend point la nourriture du corps sans demander la bénédiction de Dieu, aGn que ce qui doit servir pour soutenir notre vie ne serve point de matière au diable pour nous faire perdre la vie de Fâme; combien devons-nous encore être plus soigneux de nous adresser à Dieu, lorsque nous prenons cette nourriture spirituelle, qui est encore plus capable d'exciter en nous toutes sortes de passions, et qui le fait nécessairement si la bénédiction de Dieu n'en empêche les mauvais effets, et si la charité ne dissipe l'enflure qu'elle p* Oviuit?
{a) IJqrut., llv. I, KpUl. u. [b) Ps., l, 13.*
XIII. Par cette prière nous offrons à Dieu nos lectures et noire étude comme une action qui lui est consacrée et que nous faisons pour lui ; mais afin que notre prière soit reçue, il faut qu'elle soit sincère, c'est-à-dire qu'il soit vrai que ce soit pour Dieu que nous étudions, que le désir de le servir soit le motif qui nous porte à étudier, et que ce soit sa volonté qui règle nos études; car il ne faut pas s'imaginer que pour avoir offert en Tair à Dieu notre étude, elle lui soit effectivement consacrée. Dieu ne peut recevoir de nous que ce qu'il produit lui-môme dans nous, et ce qui vient de son propre esprit et non pas du nôtre. De sorte que si notre étude n'a pour principe, en effet, que la curiosité, ou la vanité, ou quelque autre mauvais dé ir, on a beau l'offrir à Dieu, on ne la rendra pas innocente, et l'on fera plutôt une injure à Dieu en le suppliant d'agréer une chose qui n'est pas entreprise pour lui ; ce qui serait contraire à sa sainteté et à sa justice.
Il est donc nécessaire que notre étude, pour être digne d'être offerte à Dieu, ait Dieu même pour principe, c'est-à-dire qu'elle naisse du désir de lui obéir. Or, elle a ce principe quand nous étudions pour satisfaire à la pénitence générale du travail que Dieu a imposée à tous les hommes, et que nous choisissons entre les études celles qui nous peuvent servir pour nous acquitter de nos devoirs.
Car si nous nous appliquons à des études inutiles, il est clair que la volonté de Dieu et le désir de lui plaire n'est pas ce qui nous fait étudier, puisque cette volonté est juste, raisonnable et non fantasque et capricieuse.
, Un juge qui étudie les choses de son métier peut dire qu'il étudie par la volonté de Dieu ; mais s'il s'amusait à apprendre la langue des Indiens ou des Chinois, il serait bien difficile qu'il pût répondre sincèrement à Dieu, s'il lui demandait pour qui il fait ces sortes d'études : « Seigneur, c'est pour vous que je les fais. •
XIV. Il ne faut pas pourtant porter cette règle si avant que l'on ait du scrupule de toutes les études qui ne se rapportent pas directement à notre profession ; car pourvu que nous y employions le temps nécessaire pour nous y rendre habiles, on a quelque liberté pour le reste des études, pourvu que l'on n'en abuse pas. Et le moyen de n'en pas abuser est de les rapporter à quelque chose d'utile en soi, et qui nous puisse servir, comme à savoir l'histoire, à écrire, à parler ; pa"ce que ce sont des professions générales qui pe sont pas incompatibles avçç notre pfofpgsion particulière, ^
XV. II ne faut pas môme entendre ces maximes avec celte rigueur, que Ton s'imagine que ce soit un mal de prendre plaisir à son étude, et d'en faire même où l'on recherche en quelque façon le divertissement de l'esprit ; car si ces études qui nous divertissent sont d'ailleurs dans l'ordre de nos devoirs, c'est un soulagement que Dieu accorde à notre faiblesse, et nous devons nous servir de ce moyen pour y avancer davantage, étant certain que les études que l'on fait avec plaisir entrent bien plus avant dans la mémoire que celles que l'on fait avec dégoût et avec chagrin.
Pour les lectures de pur divertissement, comme celles des livres de voyages, de médailles, etc., elles peuvent être légitimes en la manière que les divertissements sont légitimes, c'est-à-dire pour remettre notre esprit lorsqu'il est fatigué et abattu par des études sérieuses, pour le renouveler et pour l'occuper lorsqu'il n'est pas capable d'autre chose ; mais il faut avoir soin que ces divertissements ne soient point en eux-mêmes dangereux, et que de plus on ne s'y accoutume pas de telle sorte que l'on se lasse facilement des lectures sérieuses. C'est pourquoi il faut un peu souffrir de lassitude avant que d'avoir recours à ces sortes de remèdes.
XVI. La vue qui nous fait regarder l'étude comme une pénitence et un travail que Dieu nous impose, nous décx)uvre aussi la plupart des dispositions que nous devons y apporter, qui se peuvent réduire à celles-ci, de travailler fidèlement, exactement, persévérarament. La fidélité consiste à s'appliquer, autant que l'on peut, aux mêmes heures, aux mêmes études, afin d'honorer Dieu par l'ordre de nos études, aussi bien que par nos études mêmes, et de ne se laisser point surmonter à la paresse qui nous porterait à employer inutilement le temps que nous avons destiné à nos études. L'exactitude consiste à faire les choses aussi bien que nous les pouvons faire, en considérant que c'est pour Dieu que nous les faisons, et qu'il mérite bien toute notre application. Et la persévérance consiste dans la continuation d'une même sorte d'étude, tant qu'elle nous est utile, en évitant ainsi l'inconstance qui est si naturelle à lamour-propre. Il est bon pour cela de se souvenir de cette parole du prophète : Maledictus qui facit opus Dei fraudulenter, « Maudit celui qui fait l'œuvre de Dieu avec fraude et déguisement ■ ; » et de celle du Sage : Qui mollis et dissolutus est in opère suo, f rater est sua opéra dissipantis ; ■ Celui qui est mou et lâche dans son ouvrage est frère de celui qui détruit ce qu'il fait*, •
(a) JereiB , XLVlii, 10. fi) Prov., xviiï, 9.
hL
La première doit retrancher la négligence par laqneUeôn dérobe à Dieu une partie du temps que l'on devait employer à son service, et qui est contraire à la fidélité que l'on lui doit; et la seconde condamne non- seulement le défaut d'exactitude, mais aussi le désordre, qui sont les deux vices contraires aux deux autres qualités des études que l'on fait chrétiennement.
XVII. Il ne faut pas s'imaginer que la vie de l'étude soit une vie facile. Ceux qui en feront une épreuve sérieuse trouveront, au contraire, que la vie d'une étude toute pure est la plus pénible de toutes les vies, et que les autres le sont presque à proportion qu'elles approchent davantage de celle-là. La raison en est qu'il n'y a rien de plus contraire à la nature que l'uniformité et le repos, parce que rien ne nous donne plus de lieu d'être avec nous-mêmes. Le changement et les occupations extérieures nous emportent hors de nous, et nous divertissent en faisant que nous nous oublions nous-mêmes. De plus, ce langage des morts est toujours un peu mort, et n'a rien qui pique vivement notre amour-propre, et qui réveille fortement nos passions. 11 est destitué d'action et de mouvement. 11 ne porte dans notre esprit que des idées assez languis-' santés des choses dont il nous parle, parce qu'il n'est pas aidé du ton, du geste, du visage, et de toutes les autres choses qui contribuent à rendre vives les images qui entrent en nous par la conversation dos hommes. Enfin, il nous parle peu de nous-mêmes, et il nous donne peu de lieu de nous voir avec plaisir. Il- flatte peu nos espérances, et tout cela contribue à mortifier étrangement l'amour-propre, qui, n'étant pas satisfait, répand la langueur et le dégoût dans toutes les actions.
C'est ce qui fait qu'on souffrira plus facilement la vie d'un capucin, qu'une étude solitaire dans une chambre. Il est plus facile d'être soldat ou marchand, d'aller sur mer, de hasarder sa vie, que de vivre dans le repos d'une solitude réglée. Pourquoi cela ? parce qu'il n'y a rien de si difficile que de se souffrir et de se sentir, et que l'on fait toutes choses pour l'éviter. Lors donc qu'on a choisi ce genre de vie, il faut se résoudre en même temps de combattre la langueur et la paresse ; car l'amour-propre, qui veut avoir son compte, tâche de regagner d'un côté ce qu'il perd de l'autre. Ainsi, ne pouvant jouir de l'agitation qui le satisferait le plus, il veut au moins jouir de l'exemption de travail et de peine, et il nous entraîne de ce côté-là avec violence. C'est pourquoi, si l'on n'y prend garde, la vie de l'étude porte au relâchement dans la
en -MANIÈRE D'ÉTUDlEtl
mortification, à la paresse et à toutes ses suites, et il est besoin d'un effort continuel pour s'en préserver.
XVIII. Il faut combattre ces vices et directement et par adresse. On les combat directement par toutes les raisons qui peuvent exciter en nous une ardeur nouvelle ; par la considération des fatigues et des peines qui sont jointes à tous les emplois du monde, et par la crainte d'être du nombre de ceux dont il est dit : « qu'ils ne sont point dans les travaux des hommes, et qu'ils n'auront point de part aux fléaux que Dieu leur envoie ", » ce qui est une marque d'une extrême colère de Dieu contre eux Mais il est bon d'y employer aussi quelque sorte d'adresse, de se tromper soi-même, de n'envisager cette vie que par parties, c'est-à-dire de ne considérer qu'une entreprise particulière dont on voit la fin, comme celle de quelque lecture ou de quelque ouvrage qui ne dure pas longtemps, en n'étendant pas sa vue plus loin alors. Après cette ^entreprise il en viendra une autre, et cependant l'esprit n'est pas
accablé. En un mot, il faut faire à Tégard de l'étude ce que saint Grégoire* conseille de faire à l'égard du jeûne, qui est de commencer par jeûner, et de promettre à son corps quelque soulagement à l'avenir. Il faut ainsi commencer par étudier, et se promettre quelque soulagement quand on aura fait quelque étude considérable. Et il n'est pas toujours mauvais de se l'accorder effectivement, étant certain que dans les études on avance quelquefois davantage en reculant un peu, et en ne poussant pas son esprit à bout par la longue condamnation du travail.
XIX. Nos études doivent être réglées selon nos emplois ; et si nous n'avons point d'autre emploi que l'étude, il faut qu'elle tende toute à la fin que nous nous y serons proposée, comme nous étant la plus proportionnée. Mais il faut considérer que nous avons deux sortes d'0tnplois, et que nous devons ainsi nous proposer deux sortes de fins, l'une particulière, qui dépend de plusieurs circonstances, selon les différentes personnes qui s'appliquent à l'étude; l'autre générale et commune à tous, qui est de donner à son âme la nourriture qui lui est nécessaire pour subsister dans la voie de Dieu, de peur de tomber dans l'état dont le prophète parle, quand il dit : Percussus sum ut fosnum^ et' aruU cormeum, quia oblitus sum comederepanem meum' : « J'ai été frappé comme
(a) PS., Lxxn, 6. (6; M. 1, Reç., Ub. V, c. I, n. b, to, 3, (c) P9. CI, 6,
Pherbe, et mon cœnr s'est desséché, parce que j'ai oublié de manger mon pain. » Ce pain de l'âme, c'est les instructions solides de la piété, que saint Ghrysostôme juge si nécessaires, qu'il n'a pas craint de dire dans l'homélie 3 du Lazare ; « Personne ne peut être sauvé s'il n'est continuellement occupé à la lecture spirituelle.» Et quoiqu'on ne doive pus prendre ces paroles à la rigueur. Dieu suppléant dans les ignorants à cet exercice par d'autres exercices de travail, de pénitence et d'humiliation, qui, étant faits avec un esprit de piété, sont une excellente lecture, elles doivent néanmoins faire comprendre aux personnes qui sont capables de s'occuper à la lecture, combien c'est un grand défaut à eux d'employer tout leur temps à des études qui se rapportent aux autres, et de n'en faire jamais qui se rapportent directement à eux-mêmes. Sans doute qu'il est très difficile de se sauver dans une telle disposition, et qu'en la considérant bien, on ne trouvera pas d'excès dans les paroles de saint Ghrysostôme ; car il est certain que nous avons toujours un poids qui nous entraîne en bas, c'est-à-dire à la vie charnelle. Pour y tomber, il n'y a qu'à se laisser aller, et à ne faire point d'efiFort pour s'en empêcher, le torrent nous emportera de lui-même. Or, un des principaux efforts que nous devons faire, c'est de méditer la parole de Dieu, soit dans l'Écriture, soit dans les autres livres de piété, n'y ayant rien qui soit plus propre pour résister à l'esprit et aux maximes du monde.
XX. Le monde nous parle en mille manières. Il nous fait entendre sa voix trompeuse presque par toutes les créatures qui nous servent de pièges, selon le Sage ". Le discours commun des hommes est tout formé sur la concupiscence, et non sur la vérité. Ce que l'on y appelle bien, honneur, plaisir, félicité, mal, misère» infamie, sont les objets que la concupiscenc-e désire ou fuit, et auxquels elle a attaché ses idées 2. Le moyen donc de résister à l'impression si continuelle de ce langage du monde, si l'on n'a soin d'écouter Dieu, qui nous parle dans ses Écritures, et dans les livres qui ont été faits par son esprit.
XXI. Un grand serviteur de Dieu conseillait aux personnes qui avaient de la mémoire d'apprendre par cœur divers psaumes et diverses sentences de l'Écriture sainte, dans le dessein de sanctifier la mémoire par ces divines paroles. Et cet exercice est particulièrement nécessaire à ceux qui l'ont profanée en y recevant
(a) ircc?«.,'ix,20.
iU MÂNIËbE D'ÉTUDIER
une infinité de choses qui ont été écrites par l'esprit du dans le dessein de tromper les hommes par un faux agrément, qui nous rend les vices aimables lorsqu'ils sont représentés avec un tour ingénieux. Que si Ton ne pénètre pas d'abord la beauté et la profondeur de TÉcriture, la lecture ne laisse pas d'en être utile> pourvu qu'on la fasse avec respect, et que l'on attribue à son ignorance, et non à l'Écriture même, le peu de goût et le peu d'ouverture que l'on y a ; car c'est à l'égard de ceux qui sont dans cette disposition respectueuse qu'on doit entendre ce que dit Origène : « Si le son, dit-il, des paroles de l'Écriture frappe quelquefois vos oreilles, sachez que la première utilité que vous en recevez est que d'entendre simplement ces paroles, cela vous tient lieu d'une prière qui chasse loin de vous le venin des puissances ennemies qui vous attaquent;» et ce que dit saint Ghrysostôme, dans l'homélie 3 du Lazare : « Encore' que vous n'entendiez pas ce qui est enfermé dans l'Écriture, la lecture ne laisse pas d'imprimer dans votre esprit plusieurs effets de grâce et de sainteté. >
XXII. Il faut donc avoir dans l'esprit que les autres sciences ont leur temps séparé, et qu'il est permis de les quitter quand on en a appris autant qu'il nous était nécessaire ; mais que l'étude de la morale chrétienne que l'on doit faire dans l'Écriture et dans les livres des saints, ne se doit jamais quitter, et qu'elle doit durer autant que la vie, sans qu'on puisse jamais dire qu'on est assez instruit ; car il ne suffit pas de savoir ces vérités d'une manière spéculative, ni qu'elles soient cachées dans quelques recoins de notre mémoire, il faut qu'elles soient vives et présentes à notre esprit, et qu'elles se présentent lorsqu'il est question de les mettre en pratique ; ce qui ne se peut faire si nous n'avons soin de les renouveler sans cesse, et si nous ne tâchons de les imprimer, nonseulement dans notre mémoire, mais aussi dans notre cœur'.
NOTES
^'ote I , page 427. — Voyez le Traité de la Comédie que nous donnons ciaprès ; Cf. Montaigne, Essais , ii, 10, Bacon, SermonesJîdelcs,x.L.\iii^ etc.
Noie 2, page 433. — Voyez le Discours sur les dangers des entretiens des hommes.
Noie 3, page 434. — Outre l'Essai qu'on vient délire, Nicole a écrit un Traité de l'éducation d*un prince qui termine le second volume des Essais de morale. Après avoir exposé les vues générales nécessaires pour bien élever un prince, il indique, dans une seconde partie, le plan et les auteurs à suivre dans les études. Cet opuscule nous a paru d*un caractère trop spécial pour entrer dans celte collection.