‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 169 sur 196 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Que les grands ont besoin de la plupart des vertus dans un degré héroïque.

Quelque grands que soient ces dangers qui sont attachés à la grandeur, ceux qui s'en trouvent chargés par l'ordre de Dieu ne doivent pas pour cela perdre courage. Dieu peut aussi facilement leur faire surmonter les plus grandes diflBcultés que les moindres.

(a) Prov , X, 15. \h) 1. Tim., çi, 17. (c) Eccle.^ vu, 4. (d) /*., VU, 7.

DE LA GBANDEUR. 4ld

Il saove, comme dit rÉcrilare*, aussi bien avec pea do forces qu'avec des troupes innombrables, et, dans le trésor infini de ses grâces, il en a de proportionnées à tous nos besoins; mais, pour obtenir même ces grâces proportionnées, il faut que les grands connaissent la grandeur de leurs besoins et qu'ils sachent que les grâces communes n'y suffisent pas.

La foi commune, par exemple, qui suffit pour détacher un homme de médiocre condition des petits biens qu'il possède, ne suffit pas pour séparer le^ grands de l'impression de tant de grands objets qu'ils ont continuellement devant les yeux. Il leur faut une foi très vive, très agissante, très éclairée, qui efface tout ce faux éclat des biens temporels et qui leur en découvre le néant et la vanité; et ils ont besoin de môme d'une espérance très ferme et très solide, puisqu'il faut qu'elle ne soit point ébranlée par les grandes secousses auxquelles ils sont exposés, et qu'elle résiste à tous les vents et à toutes les tempêtes du monde.

Ils ont besoin d'une charité et d'une force extraordinaire, et qui app: oche en quelque sorte de celle des martyrs, puisqu'elle les doit rendre toujours prêts à perdre toutes choses pour l'intérêt de la justice et du prochain. Ceux que Dieu tient dans l'obscurité ne sont pas exposés à ces grandes épreuves de tout perdre ou de perdre Dieu; mais les grands y sont continuellement exposés, et ils y doivent être toujours préparés. Il faut que leur fortune et leur grandeur ne tiennent à rien, et qu'elle soit continuellement dans leurs mains en attendant que Dieu leur présente quelque occasion de la perdre pour son service.

Il est vrai que les grands, qui se tiendraient simplement dans leurs terres et dans leurs maisons sans aspirer aux charges et aux emplois, pourraient éviter une partie de ces inconvénients ; et cela fait voir que l'état qae leurs ennemis tâchent de leur procurer est leur plus heureux état, et que les caresses et les faveurs du inonde sont au contraire les plus grands malheurs qui puissent leur arriver.

Si les devoirs auxquels ils sont obligés étaient toujours clairs, il serait bien plus facile de les accomplir, en prenant résolution de se perdre dans le monde, une fois pour toutes, ce qui n'est pas si grande chose ; mais la difficulté consiste en ce qu'ils sont souvent fort obscurs. SUl faut perdre sa fortune et sa grandeur pour Tintéré t de Dieu, il ne la faut pas prodiguer témérairement sur un ca*

(a) i. Rrg.^ XIV, 6,

price» lorsque Dieu ne le demande pas. Il y a beaucoup de choses qu'il faut tolérer pour se réserver aux grandes occasions. La condescendance chrétienne n'est pas moins une vertu que le zèle et la fermeté. Et s'il faut éviter la lâcheté qui fait trahir la justice, il ne faut pas moins s'éloigner d'une certaine générosité humaine qui se précipite sans utilité dans le danger. Rien n'esl plus difficile que de faire ce discernement, car, sous prétexte de condescendance, on souffre toujours l'oppression de la justice, et si l'on ne veut rien souffrir, on se rend en moins de rien inutile. Il faut donc souffrir quelque chose et ne pas tout souffrir ; mais qui trouvera les justoi bornes et le tempérament raisonnable que l'on doit garder en cela? On ne le peut sans une très grande lumière, et cette lumière ne s'obtient que par de grandes prières, non plus que la force nécessaire pour suivre et pour exécuter ce qu'elle dicte. De sorte que l'on peut dire des grands en quelque sorte ce que saint Grégoire disait des pasteurs : « Qu'il faut qu'ils soient les plus éminents dans l'action et les plus élevés dans la contemplation*.»

Enfin, la patience nécessaire aux grands, pour souffrir les accidents auxquels leur condition les expose, est encore beaucoup au-dessus de celle qui suffit au commun du monde, et l'on peut dire qu'il faut qu'ils y succombent s'ils ne sont plus patients que . les autres hommes. Leur âme est devenue par l'accoutumance plus délicate et plus sensible que celle des autres, et cependant ils sont beaucoup plus en butte aux grandes disgrâces ; on les trouve partout, et on leur peut nuire en mille manières. Il n'arrive que trop souvent que ceux qui ont plus de crédit se plaisent à rabaisser ceux que leur naissance et leur mérite devraient élever au-dessus d'eux. Il n'y a rien sans doute de plus dur et de plus sensible que ce traitement, ni qui porte davantage à l'impatience et à la colère. Cependant tous les remèdes qu'on y pourrait apporter par la foroc sont funestes, injustes et criminels. Il n'y en a point d'autre que la souffrance ; et si cette souffrance est chrétienne et humble, elle ne peut être l'effet que d'une très grande patience et d'une extrême

sagesse.

(a) PastOTf part., \\, c. 6, et lib, I, epist xxY

»B LA GftANDEUR. 421

CHAPITBE VIII.

Que tout ce qui montre combien il est difficile aux graftds de vivre chrétiennement, fait voir Téminence de la vertu de ceux qui satisfont aux devoirs du christianisme malgré toutes ces difficultés.

Mais si, pour satisfaire aux devoirs de la grandeur et pour vaincre les obtacles qu'elle y apporte, on a besoin de tant de grâces et d'un si haut degré de vertu, la raison nous oblige de conclure que les grands, qui y satisfont en effet et qui surmontent tous les obtacles de leur condition, possèdent ce degré de vertu si éminenff Et c'est ce qui a porté les saints à relever par des éloges extraordinaires les personnes de grande qualité qui ont honoré rËglise par leur piété. Ils savaient assez que dans cette ligne infinie de notre durée, qui s'étend du premier moment de notre être jusqu'à l'éternité, la distinction des conditions n'a lieu que dans un atome imperceptible qui est l'espace de notre vie, et que, dans tout le reste de ces temps infmis qui la doivent suivre, il n'y aura plus d'autre différence entre les hommes que celle qui vient de la différence de leurs mérites. Mais ils mesuraient la vertu des grands par la grandeur des empêchements que la grâce leur avait fait vaincre. C'est pour cette raison que saint Paulin* fut comblé de louanges durant sa vie, et après sa mort par les plus grands saints de son temps, et qu'il s'est plu lui-même à relever la vertu de l'illustre Mdianie dont il décrit le voyage en Italie dans une de ses lettres d'une manière si édifiante. Quels éloges n'a-t-on point donnés de même à l'empereur Théodose pour avoir fait ce que cent mille pénitents ont fait aussi bien que lui, parce qu'on supposait qu'un empereur avait besoin d'une plus grande vertu que les autres pour embrasser la pénitence comme les autres^?

Ce n'est donc point par une complaisance humaine, mais par une lumière spirituelle, que les saints ont témoigné une estime particulière pour la vertu des grands. Ils les ont regardés avec raison comme des trophées de la grâce de Jésus-Christ, et comme étant plus capables que personne d'en faire connaître la force. En effet, qu'y a-t-il de plus admirable que de voir que Dieu grave par son esprit l'humilité dans des cœurs que toutes choses portaient à l'orgueil; qu'il leur fasse entendre sa voix malgré le bruit et le tumulte dans lequel ils vivent, et qu'il les préserve de la corruption du monde, pendant qu'ils respirent un air si contagieux?

itt DE LA GHANDEUft.

Quelle chaleur intérieure ne doivent-ils point avoir, puisqu'elle est capable de résister au froid mortel que la vie qu'ils mènent dans le monde produirait dans tous les autres? Il y a si loin de la vie de la cotfr à la vie chrétienne, qu'on doit juger que ceux qui ont fait ce voyage ont beaucoup de force Que s'ils paraissent quelquefois plus las que ceux qui vivent dans la retraite, ce n'est pas qu'ils aient moins de vigueur, mais c'est qu'ils ont fait plus de chemin. Ainsi ceux qui n'ont presque rien quitté pour Dieu, et qui ne perdent rien en le servant, ont raison de s'humilier par l'exemple des grands, et de se confondre dans leur lâcheté, en considérant les violences que les grands sont obligés de se faire pour surmonter les empêchements dont ils sont environnés.

C'est aussi dans cette vue que l'Église prend plaisir de proposer au commun du monde la vertu des grands, comme éCant plus capable de faire impression sur leur esprit que celle des autres. Car il est certain que rien n'est plus propre pour confondre l'orgueil, la délicatesse et l'impénitence des petits que l'humilité, la mortification et la pénitence des grands. Leur exemple a une eflBcace toute particulière, et leur grandeur n'a pas moins de force pour inspirer la vertu, qu'elle en a pour autoriser le vice. On est disposé à la regarder avec admiration, et l'on se porte facilement à imiter ce que l'on admire : c'est pourquoi il est juste que l'Église se serve d'eux pour le bien, comme le démon se servait d'eux pour le mal, et qu'elle en fasse des instruments de salut, comme il en faisait des instruments de damnation.

Non-seulement on doit avoir beaucoup d'estime pour leur vertu, mais il est juste d'avoir pour eux une reconnaissance particulière, et durant leur vie et après leur mort. Et l'on peut dire qu'il n'y a point de personnes à qui les prières de l'Église soient plus dues et puissent être plus utiles ; car si, selon la doctrine de saint Augustin ", tout ce que les vivants font pour les morts ne leur sert qu'à proportion qu'ils ont mérité par leurs actions que ce qu'on ferait pour eux leur servît après leur mort, les grands qui ont protégé l'Église durant leur vie méritent que l'Église prie pour eux avec d'autant plus de zèle qu'elle a plus de sujet d'espérer d'obtenir de la miséricorde de Dieu l'effet de ses prières^.

(a) De cur. pro mort.^ c. i, n. 2.

NOTES. 423

NOTES

Noie 1, page 386. — Montaigne, Essais, livre III, ch. 7.

Mole 2, page 394. — Pascal, Discours de ta Condition des grands, II.

Note 3, page 396. — «Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres si ou veut récompenser le mérite ; car tous diraient qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand, ni si sûr.» Pascal, Pensées, première partie, art. YIII, 4. — u Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera de nous deux? Qui cédera la place à l'autre? le moins habile? Mais je suis aussi habile .que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais et je n'en ai qu'un : cela est visible ; c'est à moi de céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix parce moyen: ce qui est le plus grand des biens. » 7^/'^., ibid., 7.

Note 4, page 421. — Saint Paulin, évèque de Noie, ué à Bordeaux en 3^, mort en 421. Il nous reste de lui des lettres, quelques opuscules et des poésies empreintes d'une douce mélancolie.

Note 5, page 421. — Après le massacre d'une partie des habitants de la ville de Thessalonique, saint Ambroise ayant interdit l'entrée de l'église de Milan à Théodosc, le prince se soumit à la pénitence publique.

Note 6, page 422. — Bacon, Sermones fidèles, xiv. Charron, </« ia Sagesse, ut, ch. 1, La Bruyère, Caractères, ch. 8, ont aussi traité de la grandeur et des grands, mais sous un autre point de vue ou avec moins de détails que Nicol^.

UISllVCRSITY

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