‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 176 sur 196 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qae le plaisir de la comédie eat mauvais, parce quUl natt d'une secrète

approbation du vice.

Pour être convaincu que le plaisir de la comédie est un mauvais plaisir, qui ne vient ordinairement que. d'un fond de corruption, qui est excité en nous par les choses que l'on y voit , il ne faut que considérer que , lorsque nous avons une extrême horreur pour une action, on ne prend point de plaisir à la voir représenter : et c'est ce qui oblige les poètes de dérober à la vue des spectateurs tout ce qui leur peut causer cette horreur. Quand on ne smt donc pas la même aversion pour les dérèglements qu'on représente dans les comédies, et qu'on prend plaisir à les regarder, c'est une marque qu'on ne les hait pas et qu'il s'excite en nous je ne sais quelle inclination pour ces vices, qui naît de la corruption de notre cœur. Si nous avions l'idée du vice dans sa naturelle difformité, nous ne pourrions pas en souffrir l'image. C'est pourquoi nn des plus grands poètes de ce temps remarque qu'une de ses plus belles pièces n'a pas été agréable sur le théâtre, parce qu'elle frappait l'esprit des spectateurs de l'idée horrible d'une prostitution à laquelle une sainte martyre avait été condamnée *. Mais ce qu'il tire de là pour justifier la comédie, qui est que le théâtre est maintenant si chaste, que l'on n'y saurait souffrir des objets déshonnêtes, est ce qui la condamne manifestement. Car on peut apprendre de cet exemple que l'on approuve en quelque sorte tout ce que l'on souffre et que l'on voit avec plaisir sur le théâtre, puisqu'on n'y peut souffrir ce que l'on a en horreur. Et par conséquent, y ayant encore tant de corruptions et de passions vicieuses dans les comédies les plus innocentes, c'est une marque qu'on ne hait pas ces dérèglements, puisqu'on prend plaisir à les voir représenter.

Ce danger ou plutôt ce mal que la comédie cause s'étend beaucoup plus loin qu'on ne pense, car c'est encore un très grand abus et qui trompe beaucoup de monde, que de ne considérer point d'autres mauvais effets dans ces représentations, que celui de donner des pensées contraires à la pureté et de croire ainsi qu'elles ne nous nuisent point, lorsqu'elles ne nous nuisent point en cette manière : comme s'il n'y avait point d'autres vices que celui-là, et que nous n'eu fussions pas aussi susceptibles. Cependant si l'on

considère les comédies de ceux qui ont le plus affecté cette honnêteté apparente, on trouvera qu'ils n*ont évité de représenter des objets entièrement déshonnôtes que pour en peindre d'autres aussi criminels et qui ne sont guère moins contagieux. Toutes leurs pièces ne sont que de vives représentations de passions, d'orgueil, d'ambition, de jalousie, de vengeance, et principalement de cette vertu romaine qui n'est autre chose qu'un furieux amour de soi-même. Plus ils colorent ces vices d'une image de grandeur et de générosité, plus ils les rendent dangereux et capables d'entrer dans les âmes les mieux nées ; et l'imitation de ces passions ne nous plaît que parce que le fond de notre corruption excite en même temps un mouvement tout semblable qui nous transforme en quelque sorte et nous fait entrer dans la passion qui nous est représentée.

Il est si vrai que la comédie est presque toujours une représentation de passions vicieuses, que la plupart des vertus chrétiennes sont incapables de paraître sur le théâtre. Le silence, la patience, la modération, la sagesse, la pauvreté, la pénitence ne sont pas des vertus dont la représentation puisse divertir les spectateurs; et surtout on n'y entend jamais parler de l'humilité ni de la souffrance des injures. Ce serait un étrange personnage de comédie qu'un religieux modeste et silencieux. Il faut quelque chose de grand et d'élevé, selon les hommes, ou du moins quelque chose de vif et d'animé ; ce qui ne se rencontre point dans la gravité et dans la sagesse chrétienne. Et c'est pourquoi ceux qui ont voulu introduire des saints et des saintes sur le théâtre ont été contraints de les faire paraître fiers, et de leur mettre dans la bouche des discours plus piropres à ces héros de l'ancienne Rome qu'à des saints et à des martyrs. Il faut aussi que la dévotion de ces saints de théâtre soit toujours un peu galante. C'est pourquoi la disposition au martyre n'empêche pas la Théodore de M. de Corneille de parler en ces termes :

Si mon âme à mes sens était abandonnée. Et se laissait conduire à ses impressions Que forment en naissant les belles passions.

Et l'humilité du théâtre souffre qu'elle réponde de cette sorte en un autre endroit :

Cette haute puissance à ses vertus rendue, L'cgalc jusqu'aux rois dont je suis descendue ; Et si Rome et le temps m'en ont ôtc le raug,

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Il m'en demeure encor le courage et le sang. Dans mon sort ravalé je sais vivre en princesse. Je fuis Fambition, mais je hais la faiblesse^.

Non-seulement il faut des passions dans les comédies, mais il en faut de vives et de violentes; car les affections communes ne sont pas propres pour donner le plaisir qu'on y cherche, et il n'y aurait rien de plus froid qu'un mariage chrétien dégagé de passion de part et d'autre. Il faut toujours qu'il y ait du transport, que la jalousie y entre, que la volonté des parents se trouve contraire et qu'on se serve d'intrigue pour faire réussir ses desseins. Ainsi l'on montre le chemin, à celles qui seront possédées de la même passion, de se servir des mêmes adresses pour arriver à la même fin.

Enfin le but même de la comédie engage les poëtes à ne représenter que des passions vicieuses. Car la fin qu'ils se proposent est de plaire aux spectateurs ; et ils ne sauraient plaire qu'en mettant dans la bouche de leurs acteurs des paroles et des sentiments conformes à ceux des personnes qu'ils font parler ou à qui ils parlent. Or on ne représente guère que des méchants, et on ne parle que devant des personnes du monde qui ont le cœur et l'esprit corrompu par des passions déréglées et de mauvaises maximes.

C'est ce qui fait qu'il n'y a rien de plus pernicieux que la morale poétique et romanesque, parce que ce n'est qu'un amas des fausses opinions qui naissent de la concupiscence et qui ne sont agréables qu'en ce qu'elles flattent les inclinations corrompues des lecteurs ou des spectateurs. Et c'est de là que vient le plaisir que l'on prend à ces vers, qu'un grand poète de ce temps met en la bouche d'un jeune homme qui avait tué en duel celui qui avait outragé son père.

Car enfin n'attends pas de mon affection

Un lâche repentir d'une bonne action.

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur.

J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur ;

Je l'ai vu... J'ai vengé mon honneur et mon père ;

Je le ferais encor si j'avais à le faire 6.

C'est par la même corruption d'esprit qu'on entend sans peine ces horribles sentiments d'une personne qui veut se battre en duel contre son ami, parce qu'on le croyait auteur d'une chose dont il le jugeait lui-môme innocent.

C'esl peu, pour négliger un devoir si pressant.

Que mon cœur en secret vous déclare innocent ; A Terreur du public c^est peu qu'il se refuse ; Tous êtes criminel dès là qu'on vous accuse ; Et mon honneur blessé sait trop ce qu'il se doit Pour ne vous pas punir de ce que l'on en croit. Telle est de mon honneur l'impitoyable loi. Lorsqu'un ami l'arrête, il n'a d'yeux que pour soi. Et dans ses intérêts toujours inexorable, Veut le sang le plus cher au défaut du coupable.

On écoute avec plaisir ces paroles barbares d^un père qui donne charge à son fils de le venger :

Ta contre un arrogant éprouver ton courage.

Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage.

Meurs ou tue "7.

Et cependant, en considérant ces sentiments selon la raison, il n'y a rien de plus détestable.

Il ne faut pas s'imaginer que ces méchantes maximes dont les comédies sont pleines ne nuisent point, parce qu'on n'y va pas pour former ses sentiments, mais pour se divertir ; car elles ne laissent pas de faire leurs impressions sans qu'on s'en aperçoive ; •et un gentilhomme sentira plus vivement un affront et se portera plus facilement à s'en venger par la voie criminelle qui était ordinaire en France, lorsqu'il aura ouï réciter ces vers :

Mourir sans tirer ma raison ; Rechercher un trépas si mortel à ma gloire ; Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu Thonneur de ma maison ! r^'écoutons plus ce penser suborneur S.

Et la raison en est que les passions ne s'excitent pas seulement par les objets, mais aussi par les fausses opinions dont l'esprit est prévenu. L'opinion que la chimère de l'honneur est un si grand bien qu'il le faut conserver aux dépens mêmes de la vie, est ce qui a produit si longtemps la rage brutale des gentilshommes de France. Si l'on ne parlait jamais de ceux qui se battent en duel que comme des gens insensés et ridicules, comme ils le sont en effet; si l'on ne représentait jamais ce fantôme d'honneur, qui est leur idole, que comme une chimère et une folie ; si l'on avait soin de ne former jamais d'image de la vengeance que comme d'une action basse et pleine de lâcheté, les mouvements que sentirait

une personne offensée seraient infiniment plus lents. Mais ce qui les rend plus vifs, c'est la fausse impression qu'il y a de la làchelé à souffrir une injure. Or on ne peut nier que les comédies qui sont toutes pleines de ces mauvaises maximes ne contribuent beaucoup à fortifier cette impression, parce que l'esprit y étant transporté et tout hors de soi, au lieu de corriger ses sentiments, s'y abandonne sans résistance et met son plaisir à sentir les mouvements qu'ils inspirent, ce qui le dispose à en produire de semblables dans l'occasion.

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