‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 175 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que quelque soin qu'on ait de séparer de la comédie les objets déshonnétes, on ne la peut rendre permise, parce qu'elle inspire le plaisir d'aimer et d'être aimé, et qu'elle apprend le langage des passions.

Dieu ne demande proprement des hommes que leur amour; mais aussi il le demande tout entier, et il n'y veut point de partage. Et comme il est leur souverain bien, il ne veut pas qu'ils cherchent leur repos dans aucune créature, parce que nulle créature n'est leur fin. La plénitude de la charité que nous devons à Dieu, dit saint Augustin,* ne permet pas que Pon en laisse couler au dehors aucun ruisseau. Nullum rivum dud extra patitur. C'est pourquoi quelque honnêteté qu'on se puisse imaginer dans l'amour d'une créature mortelle, cet amour est toujours vicieux et illégitime, lorsqu'il ne naît pas de l'amour de Dieu , et il à'en peut naître, lorsque c'est un amour de passion et d'attache qui nous fait trouver notre joie et notre plaisir dans cette créature. Un chrétien qui sait ce qu'il doit à Dieu ne doit pas souffrir dans son

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cœur aucun mouvement ni aucune attacîie de cette sorte sans le condamner, sans en gémir, et sans demander à Dieu d'en être délivré; et il doit avoir une extrême horreur d'être lui-même l'objet de l'attache et de la passion de quelque autre personne, et d'être ainsi, en quelque façon, son idole, puisque l'amour est un culte qui n'est dû qu'à Dieu, comme Dieu ne peut être honoré que par l'amour : Nec coUtur nisi amando «. C'est ce qui fait voir qu'il y a une infinité de femmes qui, se croyant innocentes parce qu'elles ont en effet quelque horreur des vices grossiers, ne laissent pas d'être très criminelles devant Dieu, parce qu'elles sont bien aises de tenir dans le cœur des hommes une place qui n'appartient qu'à Dieu seul. Elles prennent plaisir d'être l'objet de leur passion ; elles s(^t bien aises qu'on s'attache à elles, qu'on les regarde avec des sentiments non-seulement d'estime, mais de tendresse; et elles souffrent sans peine qu'on la leur témoigne par ce langage profane que l'on appelle cajolerie. C'est pourquoi, quelque soin que l'on prenne de séparer de la comédie et des romans ces images des dérèglements honteux , l'on n'en ôtera jamais le venin , puisque l'on y voit toujours une vive représentation de cette attache passionnée des hommes envers les femmes, qui ne peut être innocente, et que l'on n'empêchera jamais que les femmes ne s'y remplissent du plaisir qu'il y a (d'être aimées et d'être adorées d'un homme, ce qui n'est pas moins dangereux ni moins contagieux pour elles que les images des désordres visibles et criminels.

Mais les comédies et les romans n'excitent pas seulement les passions, elles enseignent aussi le langage des passions, c'est-àdire l'art de s'en exprimer et de les faire paraître d'une manière agréable et ingénieuse, ce qui n'est pas un petit mal. Il y a bien des gens qui étouffent de mauvais desseins, parce qu'ils manquent d'adresse pour s'en exprimer; et il arrive aussi quelquefois que des personnes, sans être touchées de passion, et voulant simplement faire paraître leur esprit, se trouvent ensuite insensiblement engagées dans des passions qu'elles ne faisaient au commencement que contrefaire.

(a) Aog., ep. CIL, n. 45,

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