‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 178 sur 196 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Que la nécessité de se divertir ne peut excuser la comédie.

C'est un principe de la religion chrétienne qu'un chrétien dans le baptême ayant renoncé au monde, à ses pompes et à ses plaisirs, ne peut rechercher le plaisir pour le plaisir, ni le divertissement pour le divertissement. Il faut, afin qu'il en puisse user sans péché, qu'ils lui soient nécessaires en quelque manière, et que l'on puisSè dire véritablement qu'il s'en sert avec la modération de celui qui eu use, et non avec la passion de celui qui les aime :

Utentis modestià, non amaniis affectu. Or, comme la seule utilité du divertissement est de renouveler les forces de l'esprit et du corps lorsqu'elles sont abattues par le travail, il est clair quMl n^est permis de se divertir tout au plus que comme il est permis de manger.

Il est aisé de conclure de là que ce n'est point une vie chrétienne/mais une vie brutale et païenne de passer la plus grande partie de son temps dans le divertissement, puisque le divertissement n'est pas permis pour soi-même, mais seulement pour rendre l'âme plus capable de travail ; car si personne ne doute que ce ne fût une vie très criminelle que celle d'un homme qui ne ferait que manger, et qui serait à table depuis le matin jusqu'au soir, ce que le prophète condamne par ces paroles : Vœ qui consurgitis manè.ad ebrietatem sectandam, et potandum usque ad vesperam'; ' Malheur à vous qui vous levez, dès le matin, pour vous plonger dans les excès de la table et pour boire jusqu'au soir, » il est facile de voir que ce n'est pas moins abuser de la vie que Dieu nous a donnée pour le servir que de la passer toute dans ce qu'on appelle divertissement, puisque le mot même nous avertit qu'on ne s'y doit porter que pour se divertir et se distraire des pensées et des occupations laborieuses qui causent dans Pâme une espèce de lassitude qu'on a besoin de réparer.

Cela suflBt pour condamner la plupart de ceux qui vont à la comédie; car il est visible qu'ils n'y vont pas pour se délasser l'esprit des occupations sérieuses; puisque ces personnes, et particulièrement les femmes du monde, ne s'occupent presque jamais sérieusement. Leur vie n'est qu'une vicissitude continuelle de divertissements. Elles la passent toute dans les visites, dans le jeu, dans le bal, dans les promenades, dans les festins, dans les comédies. Que si avec cela elles ne laissent pas de s'ennuyer comme elles font souvent, c'est parce qu'elles ont trop de divertissement et trop peu d'occupations sérieuses. Leur ennui est un dégoût de satiété pareil à celui dô ceux qui ont trop mangé, et il doit être guéri par l'abstinence et non pas par le changement des plaisirs. Elles se doivent divertir en s'occupant, puisque la fainéantise et l'oisiveté sont la principale cause de leur ennui .

Il s'ensuit de là que tous ceux qui n'ont point besoin de divertissement, c'est-à-dire que la plupart de ceux qui vont à la comédie, ne le peuvent faire sans péché, quand il n'y aurait point

(o) JsaXe,v,U.

d'autre raisonne la croire défendue; mais il ne s^ensuit pas que ceux q"i ont véritablement besoin de se délasser l'esprit puissent y aller sans péché, parce que la comédie ne peut passer pour un divertissement, ne pouvant avoir l'effet qu'il est permis d'y chercher ; car le chrétien ne peut rechercher qu'un simple délassement d'esprit qui le rende plus capable d'agir chrétiennement et dans des dispositions chrétiennes. Or, tant s'en faut que la comédie y puisse servir, qu'il n'y a rien qui rende l'âme plus mal disposée, non-seulement aux principales occupations chrétiennes, comme la prière, mais aux actions même les plus communes, lorsqu'on les veut faire dans un esprit de chrétien, c'est-à-dire avec un esprit recueilli et attentif à Dieu qu'il faut tâcher, autant que l'on peut, de conserver dans les actions extérieures. Ainsi comme le besoin que nous avons de manger ne fait pas qu'il nous soit permis de manger des viandes qui ne servent qu'à affaiblir le corps, de mémo le besoin de se divertir ne peut excuser ceux qui cherchent des divertissements qui ne font que rendre leur esprit moins propre à agir chrétiennement.

Non-seulement les comédies et les romans rendent l'esprit mal disposé pour toutes les actions de religion et de piété, mais il en conçoit du dégoût pour toutes les actions sérieuses et communes. Comme on n'y représente que des galanteries ou des aventures extraordinaires, et que les discours de ceux qui y parlent sont assez éloignés de ceux dont on use dans la vie commune, on y prend insensiblement une disposition d'esprit toute romanesque, on se remplit la tête de héros et d'héroïnes ; et les femmes principalement, prenant plaisir aux adorations qu'on y rend à celles de leur sexe dont elles voient l'image et la pratique dans les compagnies de divertissement, où de jeunes gens leur débitent ce qu'ils ont appris dans les romans et les traitent en nymphes et en déesses, s'impriment tellement dans la fantaisie cette sorte de vie, que les petites affaires de leur ménage leur deviennent insupportables ; et quand elles reviennent dans leurs maisons avec cet esprit évaporé, elles y trouvent tout désagréable, et surtout leurs maris qui, étant occupés de leurs affaires, ne sont pas toujours en humeur de leur rendre ces complaisances ridicules qu'on rend aux femmes dans les comédies et dans les romans.

C'est donc on vain qu'on allégu^'ait la nécessité de se divertir pour justifier la comédie. La nécessité que nous avons de réparer la défaillance de nos corps par la nourriture ne peut pas servir d'excuse à ceux qui mangeraient volontairement des viandes qui

imprimeraient une qualité venimeuse , qui troubleraient les humeurs et y causeraient une intempérie dangereuse, parce que celle sorte de nourriture serait contraire à la fin du manger, qui est de conserver la vie du corps. Le besoin que l'on a de se délasser quelquefois ne peut donc aussi excuser ceux qui prennent la comédie pour un divertissement, puisqu'elle imprime, comme nous avons déjà dit, de mauvaises qualités dans l'esprit , qu'elle excite la passion et qu'elle y dérègle toute l'âme.

Mais si l'on veut examiner les choses de bonne foi, on trouvera que le besoin que les hommes ont de se divertir est beaucoup moindre que l'on ne croit, et qu'il consiste plus en imagination ou en coutume qu'en une nécessité réelle. Ceux qui sont occupés aux travaux extérieurs n'ont besoin que d'une simple cessation de leur travail. Ceux qui sont employés dans des affaires pénibles à l'esprit et peu laborieuses pour le corps, ont besoin de se recueillir de la dissipation qui natt naturellement de ces sortes d'emplois, et non pas de se dissiper encore davantage par des divertissements qui attachent fortement l'esprit. C'est une moquerie de croire qu'on ait besoin, pour cela, de passer trois heures dans une comédie à se remplir l'esprit de folies. Les hommes de ce temps ci n'ont pas l'esprit autrement fait que ceux du temps do saint Louis, qui s'en passaient bien, puisqu'il chassa les comédiens de son royaume. Ceux qui sentent en eux ce besoin le doivent considérer non comme une faiblesse naturelle, mais comme un vice d'accoutumance qu'il faut guérir en s'occupant sérieusement. Un homme qui a bien travaillé est satisfait quand il cesse de travailler, et il se divertit à tout ce qui le désoccupe. La comédie n'est nécessaire qu'à ceux qui se divertissent toujours et qui tâchent de remédier au dégoût qui accompagne naturellement la continuation-des plaisirs. Et comme cette nécessité ne vient que de leur mauvaise disposition qu'ils sont obligés de corriger, on peut dire qu'elle n'est nécessaire à personne, et qu'elle est dangereuse à tout le monde.

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