CHAPITRE IX
Opposition de la comédie à toutes les dispositions chrétiennes, comme à l'esprit de prière, à l'amour delà parole de Dieu, à l'amour de Dieu, au recueillement.
Mais il n'y a rien qui fasse mieux voir le danger de la comédie, et combien elle est défendue aux chrétiens, que l'opposition qu'elle a avec les principales dispositions dans lesquelles ils doivent être,
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où auxquelles ils doivent tendre, quoiqu'ils en soient encore éloignés par la faiblesse de leur vertu. La première est la prière continuelle dont l'apôtre fait un commandement exprès par ces paroles : Sine intermissione orate". « Priez sans discontinuation, » et Jésus-Christ, par celles-ci : Vigilate et orale, ut non intretis in tentationenif « Veillez et priez, afin que vous ne succombiez pas à la tentation. » Car les tentations étant en quelque sorte continuelles, la prière, qui en est le remède, le doit être aussi.
11 est vrai que cette continuité de la prière ne peut consister dans une attention perpétuelle de l'esprit à Dieu , et qu'il suffit qu'elle demeure quelquefois dans un simple désir que Dieu connaît dans le cœur; mais il est certain que ce désir s'éteint facilement si l'on n'a soin de le nourrir par des prières actuelles et par la méditation des choses divines.
C'est pourquoi les chrétiens, ne pouvant passer toute leur vie dans l'acte de la prière, sont obligés au moins de se renouveler de temps en temps devant Dieu ; et comme c'est par des prières actuelles qu'ils entretiennent celle qui doit être toujours dans le fond de leur cœur, ils doivent éviter avec grand soin tout ce qui peut rendre ces prières indignes d'être présentées devant la majesté divine : ce qui les oblige, non-seulement d'éviter les distractions qui leur surviennent dans la prière, mais beaucoup plus les sources de distractions qui, remplissant l'âme de vaines pensées, la rendent incapab'e de s'appliquer à Dieu.
Ce devoir enferme, par une suite nécessaire, celui de fuir les comédies et les romans, parce qu'il n'y a rien au monde qui fasse plus sortir l'âme hors de soi , qui la rende plus incapable de s'appliquer aux choses de Dieu, et qui la remplisse davantage de vains fantômes. Go sont d'étranges prières que celles que l'on fait en sortant de ces spectacles, ou de ces lectures, ayant la tête pleine de toutes les folies que l'on y a vues. L'on ne se p.eut pas procurer à soi-même l'esprit de prière, ni cette sainte ardeur qui s'excite , quand il platt à Dieu, par la méditation : Et in meditatione mea exardescet ignis''. Mafis le moins que l'on puisse faire, c'est de n'y mettre pas d'obstacle en faisant volontairement ce qui est directement opposé à cet esprit**. Autrement, on se rend coupable dans les distractions mêmes qu'on appelle involontaires; car Dieu pardonne aisément celles qui naissent de la fragilité do la nature, mais il n'en fait pas de môme quand elles sont volontaires dans
(a) \. Thesi., \, 17; Matth., xxvi, 41, (5) Ps. xxxvur, 4,
leur source, comme celles-là. C'est pourquoi il y a sujet de craindre que toutes les prières de ceux qui y vont, étant pleines de cea sortes de distractions, ne soient plus capables d'irriter Diea que de l'apaiser, et qu'elles ne soient du nombre de celles dontlepron phète dit : Et oratio ejus fiât in peccatum; « Que son oraison lui soit imputée à péché". » Que si leurs prières, qui doivent attirer IVspritde Dieu sur tout le corps de leurs œuvres, sont elles-mêmes souillées, que doit-on juger de tout le reste des actions? Si lumen quod in te est , tenebrœ sunt , ipsœ tenebrœ quantœ erunt ? « Si la lumière qui est on vous nest que ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes * ? •
Une des principales parties de la piété, et jun des principaux moyens de la conserver, est d'aimer la parole de Dieu et d'y trouver sa consolation. C'est par le sentiment de la douceur que le prophète avait éprouvée dans cette nourriture spirituelle qu'il dit à Dieu : Inventi sunt sermones tui, et comedi eos, et factum est verbum tuum in gaudium et in lœtitiam cordis mei; « J'ai trouvé vos paroles, et je m'en suis nourri, et elles ont rempli mon cœur de joie et d'allégresse ^ » C'est cette consolation divine qui entretient notre espérance, selon saint Paul**, et qui nous soutient dans les traverses de cette vie. Or, l'expérience peut faire connaître à tout le monde que rien n'éteint davantage la joie spirituelle que la lecture de la parole de Dieu pourrait donner, que les joies séculières et sensuelles, et principalement celles de la comédie. Ces deux joies sont entièrement incompatibles. Ceux qui trouvent leur plaisir dans ces divertissements profanes, ne le peuvent trouver dans la vérité, et ceux à qui la vérité plaît, n'ont que du dégoût pour ces sortes de plaisirs. C'est pourquoi ce même prophète à qui Dieu avait donné ce goût spirituel pour sa parole témoigne, incontinent après, qu'il ne pouvait souffrir les assemblées de jeux et de divertissements : Non sedi in concilio ludentium; • Je ne me suis point trouvé dans les assemblées de jeux et de divertissements*. » Et le saint roi David, qui avait aussi goûté la douceur de la loi divine, témoigne le même mépris qu'efle lui faisait concevoir de tous les discours des gens du monde : Narraverunt mihi iniqtii fabulationes, sed non ut lex tua; « Les méchants m'ont entretenu de choses vaines et fabuleuses ; mais ce n'était pas comme votre loi^. » C'est le sentiment que le Saint-Esprit inspire à tous ceux à
(a) P$. cvni, 7. (6) Matth. , vi, 23. (c) Jerem. , xv, 16 . (rf) Rom.^ xv, 4. (e) Jerem., xv, 17. (/) P«. cxvili, 86.
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qui il donne de l'amour pour sa sainte parole. Tous ces divertissements qui sont si agréables à ceux qui aiment le monde, leur sont une viande fade, dont ils ne sauraient manger, parce qu'ils n'y voient que du vide, du néant, de la vanité et de la folie, et qu'ils n'y trouvent point le sel de la vérité et de la sagesse, ce qui leur fait dire avec Job, qu'ils n'en sauraient goûter : An poterit comedi insulsum quod non est sale conditum ? « Qui pourrait manger de cette viande qui n'a point de sel« ? »
Mais si l'âme au contraire s'abandonne à ces faux plaisfrs, elle perd incontinent le goût des spirituels et n'en trouve plus dans la parole de Dieu. Ce sont ces raisins verts dont le prophète dit, qu'ils agacent les dents de ceux qui en mangent : Omnis homo qui comederit uvam acerbam, obstupescent dentés ejus *. C'est-àdire, selon l'explication de saint Grégoire, que lorsqu'on se repaît des vaines joies du monde, les sens spirituels deviennent engourdis et incapables de goûter et d'entendre les choses de Dieu . Qui prœsentis mundi delectatione pascitur, interni ejus sensus ligantur, ut jam spiritualia mandere, id est intelligere nequeant". Or, entre les joies du monde qui éteignent l'amour de la parole de Dieu, on peut dire que la comédie et les romans tiennent le premier rang, parce que l'esprit de Dieu, comme dit saint Bernard, étant un esprit de vérité, ne peut avoir de part avec la vanité du monde. Sed nec erit ei unquam pars cum mundi vanitate, cum veritatis sit spiritus.
Cependant si Dieu ne nous impute pas les froideurs qui viennent de la soustraction de ses lumières, ou simplement de la pesanteur du corps, il nous impute sans doute celles auxquelles nous avons contribué par notre négligence et par nos vains divertissements. Il veut que nous n'estimions rien tant que le don précieux qu'il nous a fait de son amour, et que nous ayons soin de l'entretenir en lui donnant de la nourriture. C'est le commandement qu'il a fait à tous les chrétiens en la personne des prêtres de l'ancienne loi, auxquels il ordonne d'entretenir toujours le feu sur l'autel, et d'avoir soin d'y mettre tous les jours du bois le matin. Jgnis in altari semper ardebit, quem nutriet sacerdos subjiciens ligna mane per singulos dies '' : « Le feu brûlera toujours sur l'autel, et le prêtre aura soin de l'entretenir en y mettant du bois le matin de chaque jour. • Cet autel est le cœur de l'homme, et chaque chré-
(a) Job, VI, 6. (b) Jerem., xxxi, 30. {c) Moral, 1. XI, c. 16, nov. «dit., XXXIII, n. 45. {d) Ltvii.^ ti, 12.
lien est le prêtre qui doit avoir soin de nourrir sur l'autel dô son cœur le feu de la charité, en y mettant tous les jours du bois, c'està-dire en l'entretenant par la méditation des choses de Dieu et par les exercices de piété. Or, bien loin que ceux qui vont à la comédie s'acquittent de ce devoir, s'ils ont encore quelque sentiment de piété, ils ne peuvent désavouer qu'elle n'éteigne et n'amortisse entièrement la dévotion. Et ainsi ils ne doivent point douter que Dieu ne les juge très coupables d'avoir fait si peu d'état de son amour, qu'au lieu de le nourrir et de tâcher de l'augmenter, ils n'aient point craint de l'éteindre ou de l'affaiblir, et qu'il ne leur impute ainsi comme un grand péché le refroidissement ou la perte de leur charité ; car si la dissipation des biens du monde et de l'or terrestre par le jeu et par le luxe n'est pas un petit péché, que doit-on juger de la dissipation des biens de la grâce, et de cet or enflammé dont parle l'Écriture ", que nous devrions acheter par la perte de tous les biens et de tous les plaisirs de la vie?
Les Pères blâment comme une témérité dangereuse la conduite de ceux qui, n'étant pas encore bien affermis dans l'amour de Dieu, s'emploient avec trop d'ardeur dans les bonnes œuvres extérieures, sous prétexte de charité, parce qu'il est difficile que l'esprit ne se dissipe beaucoup dans ces exercices : In terrenis quippe adi-bus, dit saint Grégoire, valde frigescit animus, si necdum fuerit per intima dona solidatus : « Si l'âme n'est fortifiée et affermie par la grâce, elle se refroidit beaucoup dans les occupations terrestres et séculières. » Quel jugement aurait- il donc fait de ceux quN étant encore faibles, ne font pas néanmoins difficulté d'aller à la comédie, qui dissipe plus l'esprit que les plus grandes occupations, et ne peut être excusée ni par la charité, ni par le zèle, puisqu'on n'y recherche que le plaisir?