‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 180 sur 196 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Opposition de la comédie aux obligations du baptême, à ce que nous devons i Jésus-Christ, à l'esprit de pénitence et de crainte, à Tamour de la vérité.

Personne n'approuverait sans doute qu'un Chartreux allât à la comédie, parce que tout le monde voit assez l'extrême disproportion de ce divertissement avec la vie sainte dont il fait profession; / mais on n'est pas choqué de môme de ce que plusieurs chrétiens ne font pas difficulté d'y aller, parce qu'on ne connaît pas la sain-

(a) Jpoc.i III, 19,

teté à laquelle ils sont obligés par le vœu de leur baptême On ne considère pas, comme dit saint Paulin «, que par la grâce de ce sacrement ils ont été ensevelis avec Jésus- Christ, qu'ils ont fait vœu d'embrasser sa croix, de n'être plus vivants à eux-mêmes ni au monde, mais de faire vivre Jésus-Christ en eux. On ne considère pas que la vie chrétienne doit être non-seblement une imitation, mais une continuation de la vie de Jésus-Christ, puisque c'est son esprit qui doit agir en eux, et imprimer dans leurs cœurs les mêmes sentiments qu'il a imprimés dans celui de Jésus-Christ, Si on regardait la vie chrétienne par ces vues, on connaîtrait aussitôt combien la comédie y est opposée; et il ne fendrait point de raisons pour en convaincre ceux qui seraient persuadés de ces vérités capitales de notre religion, comme il n'en faut point pour convaincre un Chartreux instruit dans sa règle, que ces divertissements profanes lui sont interdits.

Pourrait-on jamais aussi se résoudre d'aller à la comédie si on pensait bien que toutes nos actions sont dues à Jésus-Christ, nonseulement comme à notre Dieu^ mais comme à celui qui nous a rachetés d'un grand prix, pour nous obliger t le glorifier dans toutes nos œuvres, selon saint Paul *? qu'il faut que toutes nos actions soient rapportées à sa gloire, et qu'elles témqjgnent que nous voulons imiter Jésus- Christ crucifié, que nous aimons ce qu'il a aimé, et que nous haïssons ce qu'il a haï? et que, comme il est le principe de toutes nos bonnes œuvres, et que la^grâce par laquelle nous les faisons est le fruit de sa croix, nous le devons remercier de toutes celles que son esprit nous fait faire? qu'il faut enfin que nous puissions dire véritablement que nous les faisons pour lui et par son amour? Car ne serait-ce pas se moquer de Dieu et des hommes que de dire que Ton va à la comédie pour l'amour de Jésus-Christ? Oserions-nous lui offrir cette action, et lui dire : Seigneur, c'est pour vous obéir que je veux aller à la comédie ; ce sera votre esprit qui m'y conduira; ce sera vous qui serez le principe de cette action ; c'est par votre croix que vous me l'avez méritée? Y a-t-il quelqu'un assez aveugle ou assez endurci pour pouvoir souffrir sans horreur l'impiété de ce langage? El ceux mômes qui travaillent le plus à justifier la comédie, ont-ils jamais osé offrir cette action à Dieu? Ont-ils jamais pensé à rendre grâce à Dieu de l'avoir faite? N'est-ce pas une preuve sensible que leur conscience dément leurs fausses lumières, et quMls sont euxmômea

{a) Epist.y xxui, n. 18. (6) 1; Cor.^ vi, 30.

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convaincas au fond de leur cœur du mal quUl y a dans la oomédw, qu'ils tâchent de se le dissimuler par les fausses raisons que leur esprit leur fournit? Car toute action qu'on n'oserait offrir à Dieu, toute action dont l'esprit de Jésus-Christ n'est point le principe, toute action que l'on ne saurait faire pour lui obéir, toute action qui ne saurait être un fruit et un effet de sa croix, enfin toute action dont on n'oserait le remercier, ne peut être bonne ni permise à un chrétien.

En quelle qualité un chrétien pourrait-il prendre part à ce divertissement profane? Car s'il se considère comme pécheur, il doit reconnaître qu'il n'y a rien de plus contraire à cet état qui l'oblige à la pénitence, aux larmes et à la fuite des plaisirs, que la recherche d'un divertissement aussi vain et aussi dangereux que celui-là. S'il se considère comme enfant de Dieu, comme membre de Jésus-Christ, illuminé par sa vérité, enrichi de ses grâces, nourri de son .corps, héritier de son royaume, il doit juger qu'il n'y a rien de plus indigne d'une si haute qualité que de prendre part à ces folles joies des enfants du siècle.

Il est clair aussi que l'âme ne saurait conserver une véritable piété sans le secours d'une crainte salutaire, qu'elle conçoit à la vue des dangers dont elle est environnée. Elle ne peut ignorer la puissance et la malice de ses ennemis qui font la ronde autour d'elle pour la dévorer, comme parle l'Écriture •• Elle sait, comme dit saint Paulin, que toutes les créatures corporelles qui attirent nos cœurs par l'entremise de nos yeux, sont autant de filets dont le diable se sert pour nous prendre, autant d'épées dont il tâche de nous percer le cœur. Elle sait qu'elle marche au milieu de ses ennemis et de mille pièges, et qu'elle y marche sans lumière et sans force, parce qu'elle ne voit que ténèbres dans son entendement, que faiblesse dans sa volonté, que révolte dans ses sens. L'expérience de tant d'âmes qui se perdent à ses yeux, et le dérèglement général qui règne partout, lui fait connaître qu'il n'y a rien de plus rare que la vertu chrétienne, rien de plus facile que de se perdre, rien de plus difiBcile que de se sauver. Comment pourrait- elle donc allier avec une crainte si juste des maux effroyables qui la menacent, les vaines réjouissances du monde, et repaître son esprit des chimères dont les comédies le remplissent? N'est-il pas visible que comme l'effet naturel de la comédie est d'étouffer cette crainte si salutaire, aussi l'effet de cette crainte doil être d'étouffer

(a) 1. Pet.f V, 8.

le désir d'un divertissement si dangereux, et de faire conclure à l'âme qu'elle a bien d'autres choses à penser et à faire dans ce monde, que -d'aller à la comédie ; que le temps que Dieu lui donne est trop précieux pour le perdre malheureusement dans ces vains amusements. De sorte que, lorsqu'elle s'y abandonne, il faut que ce soit en s'aveuglant elle-même, en perdant le souvenir de ses dangers, et en étouffant ainsi cette disposition par laquelle le Saint-Esprit entre dans le cœur, et qu'il y entretient presque toujours dans cette vie, où la charité est rarement assez parfaite pour n'avoir plus besoin du secours qu'elle tire de la crainte.

Enfin, un des premiers effets de la lumière de la grâce étant de découvrir à l'âme le vide , le néant et l'instabilité de toutes les choses du monde, qui s'écoulent et s'évanouissent comme des fantôn!tes, et de lui faire voir en même temps la grandeur et la solidité des biens éternels, cette disposition doit produire d'elle-même une aversion particulière pour les comédies, parce qu'elle y voit un vide et un néant tout particulier ; car si toutes les choses temporelles ne sont que des figures et des ombres, en quel rang doiton mettre les comédies qui ne sont que les ombres des ombres, puisque ce ne sont que de vaines images des choses temporelles, et souvent de choses fausses?

Si le péché a donc ouvert les yeux aux hommes pour leur faire voir les vanités du monde avec plaisir, la grâce du christianisme, en ouvrant les yeux de l'âme pour les choses de Dieu, les doit fermer pour les choses séculières, par un aveuglement beaucoup plus heureux que celte vue misérable que le péché nous a procurée. C'est aussi cet aveuglement salutaire que le prophète demandait à Dieu , selon saint Paulin ", lorsqu'il dit : « Empêchez mes yeux de voir la vanité, » et que le Seigneur préfère aux yeux clairvoyants des Juifs, lorsqu'il leur dit : Si cœci essetis, non haberitis peccatum * : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché. »

Si nous sommes donc obligés, en qualité de chrétiens, de demander à Dieu qu'il nous rende aveugles pour toutes les folies du m(Aide, dont la comédie est comme l'abrégé , et qu'il nous en imprime la haine et l'aversion dans le cœur, comment pourronsnous croire qu'il nous soit permis de repaître nos yeux de ces vains spectacles, et de mettre notre contentement dans ce qui doit être l'objet de notre aversion et de notre horreur ?

Crt) /»«. cxviii,37. {b)lO. (c)/oa>i.,ix,4l.

NOTES

Noie 1, page 437. — Ce Trailé de la Comédie esl une réponse à Hcdelin, abbé d'Aubignac, qui avait fait Tapologie des spectacles daus sa Pratique du théâtre. Il fut publié en 1659 et iciniprimc à la suiie des Visionnaires, Liège, 1667, ia-12, p. 452 et suiv. Nicole esl revenu sur le même sujet dans ses Pensées sur les spectacles qui font partie du cinquième volume des Essais de morale. Ceux qui voudraient étudier plus à fond la question liront avec inicrêl le livre curieux de Dcsprez deBoissy, Lettres sur les spectacles ^ avec une histoire des ouvrages pour ou contre les théâtres f septième édition, Paris, 1/80, 2 vol. in-12.

Note 2, page 437. — « Que fait un acteur, lorsqu'il veut jouer natarellcment une passion, que de rappeler autant qu'il peut celles qu'il a ressenlies, et que, s'il était chrétien, il aurait tellement noyées dans les larmes de la pénitence, qu'elles ne reviendraient jamais à son esprit, ou n'y reviendraient qu'avec horreur ; au lieu que, pour les exprimer, il faut qu'elles lui reviennent avec tous leurs agréments empoisonnés et toutes leurs grâces trompeuses. » Bossuet, Lettre au P. CaffarOy OEuv, compl-t Versailles, 1818, l. XXXVII, p. 513.

Note 3, page 439. — Bossuet a commenté ce chapitre avec son éloquence ordinaire dans la lettre que nous venons de citer. « Puisqu et. croit tout sauver par rhounèleté nupliale, il faut dire qu'elle est iiwljïe en celle occasion... On commence par se livrer aux impressionsde lamour ; le reniède des réflexions ou du mariage vjent trop tard:dejaie faible du cœur esl allaqué s'il n'est vaincu ; et l'union conjugale, l'op grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n'est que par façon et pour la forme dans la comédie. » — « Q"| étale dans le mariage cette impression de beauté qui force à aimer el qui tâche à la rendre aimable et plaisante, veut pendre uni verse" le el plaisanie la complaisance et la révolte des sens. C'est néanmoins à cet ascendant de la beauté qu'on fait servir, dans les comédies, les âmes qu'on appe"^ grandes : ces doux et invincibles penchants de l'inclination, c'est ce quo^ veut rendre aimable ; c'est-à-dire qu'on veut rendre aimable une servitude qui esl l'effet ^u péché, qui porte au péché et qu'on ne peut mettre sous le joug que par dèfe combats qui font gémir les fidèles mêmes au milieu des remèdes. » Ibid. , p. 516, 518.

Note 4, page 444, — Corneille, E:zfl/we/i de Théodore. Noie 5, page 446. — Théodore , acte II, scènes n et iv. Noie 6, page 446. — Le Cid, acte III, scène iv. Note 7, page 447. — Le Cidy acte I, scène vni.

NOTES. 4Gt

Note 8, page 447. — Le Cidy acte I, scène ix.

Noie 9, page 448. — /^oract?, açle IV, scène iir.

Note 10, page 449. — ^oraw, acte IV, scène v.

Note 1 1 , page 453. — « Parmi ces commotions, qui peut élever son cœur à Dieu ? Qui ose lui dire qu*il est là pour Tamour de lui et pour lui plaire? Qui ne craint pas, dans ces folles joies et dans ces folles douceurs, d'éiouffer en soi l'esprit de prière et d'interrompre cet exercice qui, selon la parole de Jésus-Christ, doit élre perpétuel dans un chrétien, au moins en désir dans la préparation du cœur ? » Bossuet, Lett, au P, Caffaro^ ibid., p. 523.

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