VI. Crainte de la mort
Il n'y a rien de plus inutile que les efforts que font les philosophes païens, et ceux qui raisonnent en païens, comme Montaigne, pour délivrer les hommes de la crainte de la mort.
Cette crainte, qu'ils considèrent comme un des plus grands maux de la vie, est ce qui travaille le moins la plupart des hommes. Qu'on jette les yeux sur les pauvres qui font les trois quarts du monde, on n'en trouvera point qui pensent à la mort avec grand effroi.
La plupart des riches même sont très peu frappés de cette crainte, et comme ils regardent toujours la mort comme éloignée, ils la regardent aussi avec assez de froideur.
Ensuite les maladies qui les surprennent portent avec elles les remèdes de cette crainte, par l'affaiblissement de l'esprit qu'elles
causent, qui dispose mieux à recevoir la mort sans frayeur que
toutes les raisons d^Epiclète et de Sénèque.
Ce n'est pas même un bien que de procurer aux hommes le mépris de la moût; il est dangereux d'en bannir la crainte de l'esprit du commun des hommes, parce que l'amour du bien est trop faible pour les retenir dans l'ordre.
Tant s'en faut que l'on doive considérer la crainte de la mort dans le commun du monde comme un défaut que l'on doive déraciner; on doit, au contraire, considérer l'indifTérence avec laquelle ils la regardent comme un de leurs plus grands maux, qu'il faut tâcher de détruire par une crainte salutaire de la mort. Car c'est une chose effroyable de voir des hommes condamnés à la mort, et prêts d'en^ trer par la mort dans un état étemel, l'envisager avec si peu d'effroi, former des desseins si vastes, jouir si tranquillement de leurs plaisirs criminels, et travailler avec tant d'empressement à acquérir des biens dont ils jouiront si peu.