X. Des plaisirs. Jugement des Essais de Montaigne
Il y a deux manières de s'abandonner aux plaisirs : l'une brutale, et l'autre philosophique. L'une, toute sensuelle, parce qu'elle n'a point d'autre principe que l'attrait des sens ; l'autre, raison-
nable, parce qu^elle a pour principe ia raison, quoique corrompue et déréglée.
La recherche des plaisirs qui ne vient que des sens emporte la raison, mais elle ne l'étouffé pas, et elle est quelquefois assez éclairée pour voir la bassesse de ces plaisirs en même temps qu'elle s'y laisse emporter.
Cette passion brutale a plusieurs remèdes dans la nature même. La satiété qui accompagne la jouissance produit souvent le dégoût ; la vanité humaine nous en détache par le mépris qui est joint à celte sorte de vie ; enfin l'intérêt, Pambition, la philosophie sont quelquefois capables de nous en détourner.
Mais la seconde manière de s'abandonner aux plaisirs est infiniment plus dangereuse, lorsque c'est la raison même qui nous livre aux sens, et c'est ce qui arrive à certains esprits qui ont assez de lumière pour reconnaître qu'il' n'y a rien de solide en tout ce que les hommes estiment, et que les grandes charges, les grands desseins, la science, la réputation,, et toutes les autres choses semblables, n'ont qu'un faux éclat et une véritable misère.
Car lorsque l'on demeure fians cette connaissance, que l'on ne s'en sert pas pour penser sérieusement à une autre vie, elle nous rejette insensiblement dans la vie sensuelle, parce que nous faisant concevoir du mépris et du dégoût pour toutes les occupations laborieuses des hommes, et pour la sagesse même considérée comme bornée dans l'étendue de cette vie, elle nous fait regarder les plaisirs comme ayant quelque chose de plus réel et de plus solide. C'est ce que Dieu a voulu dépeindre d'une manière admirable dans plusieurs endroits du livre de l'Écclésiaste. Le Sage y représente d'abord cette première recherche des plaisirs qui vient des sens : « J'ai dit en moi-même. Je prendrai toutes sortes de délices, et je jouirai des biens ; » Dixi ergo in corde meOy Vadam et affluam deliciis, et fruar bonis «. C'est ce que la volupté suggère à l'esprit des jeunes gens.
Mais loiàqu'ils ont du jugement et du courage, ils s'en dégoûtcpt an: itôt, et c'est ce qui est marqué par les paroles qui suivent : Etvidi quodhoc quoque essetvanitas, et reputavi en'orem: « Et j'ai reconnu que cela même n'était que vanité, et je l'ai regardé comme une folie. »
C'est ce qui leur fait prendre la résolution de s'appliquer à quelque chose de plus solide : Cogitavi in corde meo ahstrahere à vino
{aj Chap. I,
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camem meam, xU animum meùrh transferrem ad sapientiam*' : • J^ai pensé en moi-même de retirer ma chair de ces voluptés poift* porter mon esprit à la sagesse. »
C'est de ce motif que naissent les grands ouvrages : magnificavi opéra mea''; les grands bâtiments : œdificavi domos; l'amas des richesses : coacervavi mihi argetè/tum''.
Mais ensuite la raison venant à considérer le peu de fruit qu'elle tire de toutes ces chosos, les peines qui les accompagnent, et que tout cela ne la peut garantir de la mort, lorsqu'elle n'est pas éclairée par une autre lumière, elle ramène l'homme au lieu même d'où elle l'avait tiré, et elle lui fait embrasser par raison et par désespoir cette vie brutale dont elle l'avait éloigné.
Quid enim proderit homini de universo labore suo" et affliclione spiritûs, quâ sub oie crudatur''? Cuncti dies ejus doloribus et arumnis pleni sunt, nec per noctem mente requiescit : et hoc nonne vanitas'f Nonne melius et comedere et bibere, et ostendere animœ suœ bona de laboribus suis? « Car que retirera l'homme de tout son travail, et de l'affliction d'esprit avec laquelle il se tourmente sous le soleil ? Tous les jours sont pleins de douleur et de misère, et il n'a point de repos dans son âme, même pendant la nuit. Et n'est-ce pas là une vanité? Ne vaut-il pas mieux manger et boire, et faire goûter à son âme du fruit de ses travaux? »
On peut dire que ce dernier degré comprend tout le livre et tout l'esprit de Montaigne. C'est un homme qui, après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour juger ce qu'il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de lumière pour en reconnaître la sottise et la vanité.
Il a très bien découvert le néant de la grandeur et l'inutilité des sciences; mais comme il ne connaissait guère d'autre vie que celle-ci, il a conclu qu'il n'y avait donc rien à faire qu'à tâcher de passer agréablement le petit espace qui nous en est donné.
Ainsi, comme le Saint-Esprit a jugé si important de nous faire connaître l'avei^glement de notre raison, lorsqu'elle est privée de la lumière de la foi, qu'il a voulu nous représenter ses égarements dans un livre canonique pour nous faire estimer davantage le bien inestimable qu'il nous a fait de nous donner la connaissance du véritable bonheur de l'homme, de même il semble qu'on puisse tirer quelque utilité du livre de Montaigne, puisqu'il représente très naïvement les mouvements naturels de l'esprit
(a) J?cc/M.,i,3. (6) 76., 4. fc)1b.,%. (rf) 76., ii, 12. («) 7».,*3. '(/)/&., 2f,
liumain, ses différentes agitations, ses démarches pleines de tiédeur, et la fin brutale où il se réduit après avoir bien tourné de tous côtés.
Dans ce noisérable état, Tâme ne s'attache point aux plaisirs par Festime qu'elle en fait, noais par le mépris et le dégoût qu'elle a de toutes les autres choses. C'est une espèce de désespoir qui l'y porte, et ce n'est pas tant pour en jouir que pour y noyer ses déplaisirs et ses tristesses.
Cet état est sans remède dans la nature, parce qu'il est impossible de l'en tirer, en lui proposant les biens du monde, puisqu'elle ne s'y est plongée que par le mépris qu'elle fait de ses biens, et par l'expérience qu'elle a de leur vanité.
Ainsi la brutalité est le commencement et la fin de rhomme corrompu, et les sens et la raison s'accordent dans l'extinction de la raison.