XI. Vanité f assaisonnement de la plupart des choses
La vanité est un assaisonnement général qui rend agréable la plupart des choses auxquelles on prend plaisir dans le monde. Et qui en aurait ôté cette vue des jugements des hommes, dont elle nourrit l'amour-propre et l'orgueil des hommes, on trouverait qu'elles seraient sans goût et sans plaisir, ou du moins incapables d'être recherchées avec une attache violente.
C'est pourquoi il est inutile, pour reconnaître ce qu'il y a de réel dans les choses qui nous plaisent, et que les hommes recherchent avec passion, d'en séparer ce que la vanité y mêle, c'està-dire d'en retrancher autant que l'on peut ce plaisir trompeur et imaginaire, qui naît de la vue de ces jugements; et le meilleur moyen de le faire, est de regarder quelle serait la disposition des hommes à l'égard de ces objets, s'ils étaient seuls au monde.
Croit-on, par exemple, qu'un homme qui serait seul, prît la peine de courir tout un jour après un cerf ou après un lièvre, avec mille peine et mille fatigues, en pouvant facilement le tuer d'un coup de fusil? Je ne le crois pas ; donc la chasse n'est pas un plaisir naturel qui naisse de l'action môme. Ce n'est pas ce cerf ou ce lièvre qui nous divertit, mais une infinité d'idées et de fantaisies que nous y joignons.
Personne ne voudrait chasser à condition de ne s'entretenir jamais de la chasse ; c'est donc cet entretien qui nous plaît, et cet entretien nous plaît, parce qu'il marque nos pensées, qui sont la nourriture ordinaire des pensées des autres.
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Un homme ne s^habtllerait jamais richement tout seul ; donc la magnificence des habits ne nous plaît pas d'elle-même, et ce que nous y aimons, est qu'elle excite dans l'esprit des autres des pensées d'estime, de respect et 4'amour pour nous. Les hommes se contentent ordinairement de l'estime et du respect ; les femmes veulent l'amour.
Le manger parait un plaisir plus réel, et les hommes sont capables de s'y attacher avec excès, quand ils seraient tout seuls ; et néanmoins il s'y mêle beaucoup de cette vue des jugements et des pensées des autres; car, de cent hommes qui s'enivrent en compagnie, il n'y en a pas deux qui s'enivrassent tout seuls. On s'excite les uns les autres; on se repatt non-seulement des viandes, mais de l'idée que ieâ autres ont que nous y prenons plaisir.
Il parait par là qu'il y a peu de mortifications qui égalent la solitude actuelle, parce qu'elle sépare la vue de toutes les vaines pensées des hommes, et qu'elle nous donne ainsi lieu d'appliquer notre esprit à ce qu'il y a de réel dans toutes les choses du monde; et comme il n'y a rien de réel, elle nous porte d^elle-méme à Dieu, en qui seul on peut trouver un bien digne d'occuper un cœur séparé de la vue des pensées des hommes.
Jamais solitaire ne s'amusa à dresser un jardin avec des allées bien compassées ; elles sont donc faites pour les autres, et non pas pour nous.
XU. Les beautés de la nature plus estimables que œUes de Vart.
Ceux qui savent estimer les choses leur juste prix ne trouvent point de lieux laids, car on voit eii^tous lieux le ciel et la terre, qui sont des spectacles capables de les remplir d'admiration. Ils ne se mettent guère en peine d'y ajouter les embellissements de l'art, parce qu'Us y trouvent peu de beauté en comparaison de ces grands objets qui les occupent et qui leur suffisent. Ils se plaisent même davantage dans un bois sauvage et épais, que dans les lieux les plus ornés, parce qu'ils n'y voient rien qui les fasse souvenir des hommes, et rien qui ne les fasse souvenir de Dieu.
Les gens du monde, au contraire, ne se plaisent que dans les ouvrages des hommes. Un lieu sauvage leur parait hideux et insupportable. Il leur faut des parterres bien dressés, des palissades bien taiUées, des allées bien droites, et d'autres bagatelles de cette nature. Ils ne savent pas se consulter eux-mêmes et apprendre de leur cœur que toutes ces choses n'ajoutent rien d'elles-n)ém«9 {^«eoiit. 27
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à leur plaiair, et qae tout ce qu'elles y oontribaeni ne vient qwde leur vanité. Car la raison pour quoi les gens du monde aiment tous les ornements de l'art, et sont si peu touchés des beautés de la nature, c'est qu'ils voient bien que ceux qui ne sont pasricheà comme eux ne sont pas capables de les avoir : ainsi ces choses artiticielles les distinguent du commun du monde. Il est permis à chacun de demeurer dans un bois, mais il n'y a que les ridiesqui puissent avoir des parterres.