XXI. V abondance de lumière est différente de la justesse
Ce sont deux qualités différentes d'esprit que d'avoir beaucoup de lumière et de bien juger des choses ; l'une vient d'une fertOite qui produit beaucoup de pensées par la comparaison de divers objets qui se présentent à l'esprit ; l'autre, d'une exactitude qui fait examiner ces pensées avec plus d'attention et de pénétration. Les terres qui portent le plus de vin ne portent pas toujours le meilleur.
La stérilité quiparatt dans quelques esprits vient quelquefois de leur jugement, qui retranche une infinité de pensées, et qui, pr^' nant les choses par la voie naturelle, ne s'écarte point tant en d'autres détours plus longs et moins natureU.
Les espriU abondants voient tout ce qui est à Tentour de leur objet. Les esprits pénétrants voient tout ce qui est dans cet objet.
XXIL Ce qui est nuiuvais selon Dieu est absolument mauvais,
La raison des faux jugements que Ton fait, est que l'on a deux règles pour juger des choses. Gela est bon, dit-on, selon le monde, mais mauvais selon Dieu; mais ce qui n'est bon que selon le inonde, n'est pas bon; pourquoi donc y attacher cette idée trompeuse de bonté qui nous séduit? Que n'appelle-t-on simplement mauvais ce qui est tel en effet?
On n'en use pas ainsi à l'égard du monde , et l'on y parle fort proprement, parce qu'on a toujours en vue la règle par laquelle on juge des biens et des maux du monde.
On ne dit pas que ceux qui occupent les places d'honneur et les premiers rangs dans le monde sont misérables, quoiqu'ils le soient en effet, parce que leur emploi les conduit aux biens de la concupiscence. Or, pourquoi donc n'estimons-nous pas les personnes heureuses ou malheureuses à proportion qu'elles sont dans un genre de vie plus favorable ou plus contraire à leur bien spirituel? puisque ces discours qui béatifient les riches contribuent à les séduire, les gens de bien doivent les éviter.
XXIIL Dispositiâns où Von doit être à Végard des maux
dHmprudence,
Fautril être plus affligé des maux qui nous arrivent par notre imprudence que de ceux où nous ne nous pouvons rien reprocher? Oui, sans doute, puisque notre imprudence doit nous être un sujet de douleur, et que les maux comme maux doivent nous être plutôt un sujet de joie.
Il faut pourtant prendre garde qu'il y a deux choses dans les fautes qui nous attirent des maux ; il y a le péché, en tant qu'il offense Dieu, et l'humiliation qui nous revient de notre péché devant les hommes. A la bonne heure que nous nous affligions du péché en soi ; mais pour l'humiliation qui nous en revient devant les hommes, ce n'est point un mal, c'est plutôt une chose que nous devons aimer et dont nous devons être bien aises.
L'imprudence est un mal ; la réputation d'imprudence n'est pas lin mal, c'est un juste jugement que l'on fait de nous, qui fera que l'on nous dispensera à Ta venir de prendre part à des affaires que nous pourrions gâter, ce qui n'est pas un petit bien.
474 PSNSÉBS.
Il arrive donc soorent que le ressentiment vif que Ton a de C6s fautes d'imprudence qui attirent des maux ne naît pas de Toffenn de Dieu, mais de l'humiliation qui nous en revient, et de ce que nous sommes privés par là de cette consolation humaine den'ayoir point contribué à notre mal.
Lorsque nous sommes affligés de quelque mal que nous nous sommes attiré par notre imprudence , Dieu veut trois choses de nous : que nous acceptions le mal comme juste ; que nous acceptions l'humiliation de notre faute, comme étant encore juste; que nous haïssions la faute, mais d'une haine tranquille, et non pleine de dépit , comme si c'était une chose bien extraordinaire et qa'il fallût s'en étonner beaucoup.