CHAPITRE IV
Këant de la vie présente de l'homme, et de toat ce qui est fondé sur cette vie.
Cette comparaison de l'homme avec toutes les autres créatures tend principalement à humilier l'homme en la présence de Dieu, et à lui faire reconnaître sa propre faiblesse en la comparant à la puissance infinie de son Auteur. Et ce n'est pas peu que de l'humHier en cette sorte, puisqu'il ne s'élève qu'en oubliant ce qu'il est à l'égard de Dieu. Et c'est pourquoi l'apôtre saint Pierre nous recommande de nous humilier sous la puissante main de Dieu : Humiliamini sub potenti manu Dei*. Elle tend aussi à détruire la vaine complaisance que l'homme ressent en considérant le rang qu'il tient dans ce petit monde où il se renferme, parce qu'en lui donnant un* plus grand théâtre, et l'obligeant de se joindre à tous les autres êtres, on lui fait perdre l'idée de cette grandeur -fantastique qu'il ne se donne à lui-même qu'en se séparant de toutes les autres créatures. Mais il faut aller plus avant, et lui faire voir que toute cette force même qu'il s'attribue dans son petit monde n'est qu'une pure faiblesse, et que sa vanité est mal fondée en toutes manières. Et c'est ce qui est bien facile.
Car la force et la grandeur prétendue que l'homme s'attribue dans son idée n'est fondée que sur sa vie , puisqu'il ne se regarde que dans cette vie, et qu'il considère en quelque sorte tous ceux qui sont morts comme s'ils étaient anéantis. Mais qu'est-ce que cette vie sur laquelle il se fonde, et quelle force a-t-il pour se la conserver ? Elle dépend d'une machine si délicate et composée de tant
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de ressorts, qu^au lieu d'admirer comment elle se détruit, il y a liea de s'étonner comment elle peut seulement subsister un peu de temps Le moindre vaisseau qui se rompt ou qui se bouche, interrompant le cours du sang et des humeurs, ruine l'économie de tout le corps. Un petit épanchement de sang dans le cerveau suffit poar boucher les pores par où les esprits entrent dans les nerfs, et pour arrêter tous les mouvements. Si nous voyions ce qui nous fait mourir, nous en serions surpris. Ce n'est quelquefois qu'une goatte d'humeur étrangère, qu'un grain de matière mal placé, et cette goutte ou ce grain suffît pour renverser tous les desseins ambitieux de ces conquérants et de ces maîtres du monde ^.
Je me souviens sur ce sujet qu'un jour on montra à une persomie de grande qualité et de grand esprit un ouvrage d'ivoire d'ane extraordinaire délicatesse. C'était un petit homme monté sur une colonne si déliée, que le moindre vent était capable de briser tout cet ouvrage, et l'on ne pouvait assez admirer l'adresse aveclaquelle l'ouvrier avait su le tailler. Cependant, au lieu d'en être surprise comme les autres, elle témoigna qu'elle était tellement frappée de l'inutilité de cet ouvrage et de la perte du temps décelai qui s'y était occupé, qu'elle ne pouvait^ appliquer son esprit à cette industrie que les autres y admiraient. Je trouvai ce sentiment fort juste; mais je pensai en même temps qu'on le pouvait appliquer à bien des choses de plus grande conséquence. Tontes ces grandes fortunes par lesquelles les ambitieux s'élèvent, comme par différents degrés, sur la tête des peuples et des grands, ne sont soutenues que par des appuis aussi délicats et aussi fragiles en leur genre que l'étaient ceux de cet ouvrage d'ivoire II ne faut qu'un tour d'imagination dans l'esprit d'un prince, une va- ^w maligne qui s'élèvera dans ceux qui l'environnent, pour miner tout cet édifice d'ambition ; et après tout, il est bâti sur la vie de cet ambitieux. Lui mort, voilà sa fortune renversée et anéantie. Et qu'y a-t-il de plus fragile et de plus faible que la vie d'un homme? Encore, en conservant avec quelque soin ce petit oovrage d'ivoire, on le peut garder tant que l'on veut; mais, quel ■ q«e soin qu'on prenne à conserver sa vie, il n'y a aucun moyen d'empêcher qu'elle ne finisse bientôt.
Si les hommes faisaient réflexion sur cela, ils seraient infiniment plus retenus à s'engager en tant de desseins et d'entreprises qui demanderaient des hommes immortels et des corps autrement faits que les nôtres. Croit-on que qui aurait dit bien précisément
à tous ceux que noHS avons vus de :notrc temps faire des fortunes?
immenses qui se sont dissipées après leur mort, ce qui devait arri* ( ver et à eux et à leurs maisons, et qu'on leur eût marqué exprès* sèment qu'en s'engageant dans la voie qu'ils ont prise, ils seraient dans l'éclat un certain nombre d'années avec mille soins, mille inquiétudes et mille traverses ; qu'ils feraient tout leur possible pour élever leur famille et pour la laisser puissante en biens et en charges ; qu'ils mourraient en un tel temps ; qu'ensuite toutes les langues et tous les écrivains se déchaîneraient contre eux ; que leur famille s'éteindrait ; que tous leurs grands biens se dissiperaient; croit*on, dis-je,. qu'ils eussent voulu prendre toutes les peines qu'ils ont prises pour si peu de chose? Pour moi, je ne le crois pas. Si les hommes ne se promettent pas positivement l'immortalité et rétemité, parce que ce serait une illusion trop grossière, au moins n'envisagent-ils jamais expressément les bornes de leur vie et de leur fortune. Ils sont bien aises de les oublier et de n'y penser pas. Et c'est pourquoi il est bon de les en avertir, en leur montrant que tous ces biens et toutes ces grandeurs qu'ils entassent n'ont pour base qu'une vie que tout est capable de détruire.
Car ce n'est encore que l'oubli de la fragilité de la vie, et une confiance sans raison d'échapper de tous les dangers , qui font résoudre les hommes à entreprendre des voyages au bout du monde, et à porter à la Chine leur corps, c'estrà-dire tout leur être, selon leur pensée, pour en rapporter des drogues et des vernis. En vérité, s'ils y pensaient bien et s'ils comptaient bien ce qu'ils hasardent et ce qu'ils désirent acquérir, ils concluraient sans doute qu'un peu de bien ne vaut pas la peine d'exposer une machine aussi faible que la leur à tant de périls et à tant d'incommodités ; mais ils s'aveuglent volontairement eux-mêmes contre leur propre intérêt; ils n'aiment que la vie, ils la hasardent pour toutes choses, et ils ont même établi entre eux qu'il était honteux de craindre de la hasarder.
Si un homme disait pour s'excuser d'aller à la guerre, quand il n'y est pas engagé par son devoir, que ce qui l'en empêche c'est que sa tète n'est pas à l'épreuve du canon, ni son corps impéné-trahie aux épées et aux piques, il me semble qu'il parlerait très judicieusement et très conformément à la disposition commune des hommes, qui n'estiment que les biens de la vie présente. Car puisqu'on n'en saurait jouir sans vivre, on ne saurait faire de plus grande folie que de hasarder inutilement la vie, qui en est le iondoBeat. Cependant les hommes sont convenus, contre teor» ptû-
près principes, de traiter ce langage de ridicule* C'est qu'ils ont la raison encore plus faible que le corps, comme nous le Terrons tantôt.
Mais comme ce n'est qu'en détournant son esprit de la fragilité de la vie que l'homme tombe dans ces égarements, et ensuite dans la présomption de sa propre force, il est bon de lui mettre contiouellement devant les yeux que toutes les graifdeurs ou d'esprit ou de corps qu'il s'attribue sont toutes attachées à cette vie misérable, qui ne tient elle-même à rien et qui est continuellement exposée à mille accidents. Sans même qu'il nous en arrive aucun, la machine entière du monde travaille sans cesse avec une force invincible à détruire notre corps. Le mouvement de toute la nature en emporte tous les jours quelque partie. C'est un édifice dont on sape sanâ cesse les fondements, et qui s'écroulera quand les soutiens en seront ruinés, sans qu'aucun sache précisément s'il est proche ou s'il est éloigné de cet état.