‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 29 sur 196 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DeMrripUon de l*homine, et premièrement de la machine de son corps. Combien l'idée qn*il a de sa force est mal fondée. L*homme fuit de se comparer anx tntres créatares, de peur de reeonnattre sa peUtesse, en toutes choses. Il le Um forcer à faire cette comparaison.

En regardant l'homme comme de loin, nous y apercevons /l'a* bord une âme et un corps attachés et U^ ensemble par un noeud inconnu et incompréhensible, qui fait que les impressions du corps passent à l'&me et que les impressions de l'âme passent au corps, sans que personne puisse concevoir la raison et le moyen de cette communication entre des natures si différentes. Ensuite, en s'en approchant comme de plus près pour connaître plus distinctement ces différentes parties, on voit que ce corps est une machine coxq)06ée d'une infinité de tuyaux et de ressorts propres à produire one diversité infinie d'actions et de mouvements, soit pour la conservation même de c^tte machine, soit pour d'autres usages aux- <IQels on l'emploie, et que l'âme est une nature intelligente, capable de bien et de mal, de bonheur et de misère ; qu'il y a certaines actions de la machine du corps qui se font indépendamment de Tàme; qu'il y çn a d'autres où il faut qu'elle contribue par sa Iftcou, 6

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volonté et cpiï ne se feraient pas sans elle ; et que d& ces actions les ânes sont nécessaires à la conservation même de la machine, comme le boire et le manger, les autres sont destinées à d'autres fins.

Cette machine, quoique unie si étroitement à un esprit, n'est mi immortelle ni incapable d'être troublée et déréglée ; au contraire, elle est d'une telle nature qu'elle ne peut durer qu'un certain nombre d'années, et qu'elle renferme eni soi des causes de sa destruction et de sa ruine. Souvent môme, elle se rompt et se défait en fort peu de temps ; elle est sujette, lors même qu'elle sub- * siste, à une infinité de dérèglements pénibles qu'on appelle des maladies. Les médecins ont en vain essayé d'en faire le dénombrement. Il y en a plus qu'ils n'en sauraient connaître, parce que cette multitude innombrable de ressorts et de tuyaux déliés, qui doivent donner passage à des humeurs et à des esprits, ne peut presque subsister sans qu'il y arrive du désordre ; et ce qu'il y a de plus fâcheux est que ce d^ordre ne demeure pas dans le corps ; il passe à l'esprit, il l'afflige, il l'inquiète, il le travaille, et il lui cause de la douleur et de la tristesse.

L'homme a le pouvoir de remuer certaines parties de sa machine qui obéissent à sa volonté, et par le mouvement de cette machine il remue aussi quelques corps étrangers, selon le degré de sa force. Cette force est un peu plus grande dans les uns que dans les autres, mais elle est fort petite en tous : de sorte que, pour ses ouvrages un peu plus considérables, il est obligé de se servir des grands mouvements qu'il trouve dans la nature; qui sont ceux de l'eau, de l'air et du feu. C'est par là qu'il supplée à sa faiblesse, et qu'il fait beaucoup plus qu'il ne pourrait faire par lui-même. Mais avec tout cela, tout ce qu'il fait est fort peu de chose ; et c'est en le considérant, avec tous les secours qu'il peut emprunter des corps étrangers par son industrie, que nous ferons voir que la vanité quUl tire de sa puissance et de sa force est très mal fondée.

Mais ce qui fait naître ou qui entretient dans l'homme cette idée présomptueuse, c'est que l'amour-propre le resserre et le renferme tellement en lui-même, que de toutes les choses du monde il ne s'applique qu'à celles qui ont rapport à lui et qui sont liées avec lui. Il se fait en quelque sorte une éternité de sa vie, parce qu'il ne s'occupe point de tout ce qui est au deçà et au delà, et un monde du petit cercle de créatures qui l'environnent, sur lesquelles il agit ou qui agissent sur lui; et c'est par la place qu'il

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se donne dans ce petit monde qu'il se forme cette idée avantageuse de sa grandeur.

Il semble que ce soit pour dissiper cette illusion naturelle que Diea, ayant dessein d'humilier Job * sous sa majesté souveraine, le fait comme sortir de lui-même pour lui faire contempler ce grand monde et toutes les créatures qui le remplissent, afin de le convaincre par là de son impuissance et de sa faiblesse, en lui faisant voir combien il y anle causes et d'effets dans la nature qui surpassent non -seulement sa force, mais aussi son intelligence. Et, en effet, qu'y a-t-il de plus capable de détruire cette fausse idée que l'homme se forme de la grandeur de son être, en ne se comparant qu'avec lui-même ou avec des hommes semblables à lui, que de l'obliger à considérer toutes les autres créatures, et ce qu'elles nous découvrent delà grandeur infinie de Dieu? Plus Dieu sera grand et puissant à nos yeux, plus nous nous trouverons petits et faibles, et ce n'est qu'en perdant de vue cette grandeur infinie que nous nous estimons quelque chose.

Poar suivre donc cette ouverture qae l'Écriture nous donne, que chacun contemple cette durée infinie qui le précède et qui le suit, et qu'y voyant sa vie renfermée il regarde ce qu'elle en occupe. Qu'il se demande à lui-même pourquoi il a commencé de paraître plutôt en ce point qu'en un autre de cette éternité, et s'il sent en soi la force ou de se donner l'être ou de se le conserver. Qu'il en fasse de même de l'espace; qu'il porte la vue de son esprit dans cette immensité où son -imagination ne saurait trouver de bornes; qu'il regarde cette vaste étendue de matière que ses sens découvrent; qu'il considère dans cette comparaison ce qui lui en est échu en partage, c'est-à-dire cette portion de matière qui fait son corps ; qu'il voie ce qu'elle est et ce qu'elle remplit dans l'univers ; qu'il tâche de découvrir pourquoi elle se trouve once lieu plutôt qu'en un autre de cet infini où il est comme ^imé. 11 est impossible que dans cette vue il ne considère la terre tout entière comme un cachot où il se trouve confiné. Que serace donc de l'espace qu'il occupe sur la terre? Il est vrai qu'il a quelque pouvoir d'en changer; mais il n'en change point qu'il n'en perde autant qu'il en acquiert, et il se voit toujours englouti comme un atome imperceptible dans l'immensité de l'univers.

Qu'il joigne à cette considération celle de tous ces grands mouvements qui agitent toute la matière du monde, et qui empor-

. (a) Job., ch. xxxTiii et xxxix.

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tent toug ces grands corps qui roulent sur nos tétès; qu^il y joigne celle de tout ce qui se fait dans le monde corporel indépendamment de lui ; qu'il y joigne celle du monde spirituel, de cette infinité d'anges et de démons, de ce nombre prodigieux de morts qui .ne sont morts qu'à notre égard, et qui sont plus vivants et plus agissants qu'ils n'étaient; qu'il y joigne celle de tous les hommes vivants qui ne pensent point à lui, qui ne le connaissent point, et sur lesquels il n'a aucun pouvoir ; et que dans cette contemplation il se demande à lui-même ce qu'il est dans ce double monde, quel est son rang, sa force, sa grandeur, sa puissance, en comparaison de celles de toutes les autres créatures 3.

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