‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 32 sur 196 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Examen des qualités ^iritueUes des hommes. Faiblesse qui les porte à en jager, non par ce qu'elles ont de réel, mais par l'estime que d'autres hommes en font. Vanité et miaèie de la science des mots, de celle des faits, et des opinions des hommes.

Il est assez aisé de persuader spéculativement les hommes de la faiblesse de leurs corps et des misères de leur nature, quoiqu'il soit très difficile de les porter à en tirer cette conséquence naturelle, qu'ils ne doivent faire a'ucun état de tout ce qui est appuyé sur un fondemeni aussi branlant et aussi fragile que leur vie. Mais ils ont d'autres faiblesses auxquelles non seulement ils ne s'appliquent point, mais dont ils ne sont point du tout convaincus*. Ils estiment leur science, leur lumière, leur vertu, la forcent rétendue de leur esprit. Ils croient être capables de grandes choses. Les discours ordinaires des hommes sont tout pleins des éloges

(a) Voycï la deuxième partie du Trailé du danger des enlreliena des AtfS»»'*"

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qu'ils se donnent les uns aux autres pour ces qualités d'esprit. Et la pente qu'on a à recevoir sans examen tout ce qui est à son avan* tage fait que si l'on en a quelqu'une, on n'en juge pas par ce qu'elle a de réel, mais par cette idée commune que Ton en aperçoit dans les autres.

Maison doit d'abord considérer comme une très grande faiblesse cette inclination que l'on a à jugée des choses, non sur la vérité, mais sur l'opinion d'autrui; car il est clair qu'un jugement faux ne peut donner de réalité à ce qui n'en a point. Si nous ne sommes donc pas assez humbles pour n'avoir pas de complaisance en ce que nous avons véritablement, au moins ne soyons pas assez sottement vains pour nous attribuer, sur le témoignage d'autrui, ce que nous pouvons reconnaître nous-mêmes que nous n'avons pas. Examinons ce qui nous élève, voyons ce qu'il y a de réel et de solide dans la science des hommes et dans les vertus humaines, et relranchons-en au moins tout ce que nous découvrirons être vain et faux.

La science est ou des mots, ou des faits, ou des choses. Je demeure d'accord que les hommes sont capables d'aller assez loin âaiffi la science des mots et des signes, c'est-à-dire dans la connaissance de la liaison arbitraire qu'ils ont faite de certains sons avec de certaines idées. Je veux bien admirer la capacité de leur mémoire, qui peut recevoir sans confusion tant d'images différentes, pourvu que l'on m'accorde que cette sorte de science est une grande preuve non-seulement qu'ils sont très ignorants, mais même qu'ils sont presque incapables de rien savoir ; car elle n'est de soi d'aucun prix ni d'aucune utilité. Nous n'apprenons le sens des mots qu'afin de parvenir à la connaissance des choses. Elle tient lieu de moyen et non de fin; cependant ce moyen est si difficile et si long, qu'il y faut consumer une partie de notre vie. Plusieurs l'y emploient tout entière, et tout le fruit qu'ils typent de cette étude est d'avoir appris que de certains sons sont destin^ par les hommes à signifier de certaines choses^ sans que cela les avance en rien pour en connaître la nature. Cependant les hommes sont si vains, qu'ils ne laissent pas de se glorifier de cette sorte de science; et c'est celle même dont ils tirent le plus de vanité, parce qu'ils n'ont pas la force de résister à l'approbation des ignorants, qui admirent d'ordinaire ceux qui la possèdent.

Il n'y a guère plus de solid é dans la science des faits ou des événements historiques ; combien y en a-t-il peu d'exactement rapportés dans les histoires? Nous en pouvons juger par ceux

dont nous avcmsune connaissance particalière» lorsqu'ils sont écrits par d'autres. Le moyen dooc de distinguer les vrais des faux, et les certains des incertains? On peut bien savoir en général que tout historien ment, ou de bonne foi sUl est sincère, ou de mauvaise foi s'il ne l'est pas ; mais comme il ne nous avertit pas quand il ment, nous ne saurions empêcher qu'il ne nous trompe, qu'en ne le croyant presque en rien.

Lors même que l'on ne peut pas dire que les histoires soient fausses, combien sont-elles différentes des choses mêmes? C!ombien les faits y sont-ils décharnés, c'est-à-dire séparés tant des mouvements secrets qui les ont produits, que des circonstances qui ont contribué à les faire réussir 1 Elles ne nous présentent proprement que des squelettes, c'est-à-dire des actions toutes nues, ou qui paraissent dépendre de peu de ressorts, quoiqu'elles n'aient été faites que dépendamment d'une infinité de causes auxquelles elles étaient attachées, et qui leur servaieqt de soutien et de corps. C'est donc bien peu de chose que cette science; et, bien loin de fournir aux hommes un sujet d'une vaine complaisance, elle ne leur devrait donner qu'un sujet de s'humilier dans la vue de leur faiblesse, puisqu'au même temps qu'ils se trouvent l'esprit rempli de cette infinité d'idées qu'ils ont tirées des histoires, ils se trouvent aussi dans l'impuissance de distinguer celles qui sont vraies de celles qui ne le sont pas.

On peut mettre au même rang la connaissance'des opinions des hommes sur les matières qui ont fait le sujet de leurs méditations, puisqu'elles font aussi une partie considérable de leur science ; car, comme s'ils avaient une infinité de temps à perdre, il qe leur suffît pas de s'informer de ce que les choses sont en effet; mais ils tiennent aussi registre de toutes les fantaisies que les autres ont eues sur ces mêmes choses, ou plutôt, ne pouvant réussir à trouver la vérité, ils se contentent de savoir les opinions de ceui qui l'ont cherchée, et ils se croient, par exemple, grands philosophes ou grands médecins, parce qu'ils savent les sentiments de divers philosophes ou de divers médecins sur chaque matière. Mais comme on n'en est pas plus riche pour savoir toutes les visions de ceux qui ont cherché l'art de faire de l'or, de. même on n'en est pas plus gavant pour avoir dans sa mémoire toutes les. imaginations de ceux qui ont cherché la vérité saps la trouver.

IHI L'HOMME. M

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