CHAPITRE VIL
Qu'on est aasâ b^uxeux digAorer qoA de savoir la plupart des ebotes. Incertitude de la plupart des sciences. L'homme ne connaît pas même son i^oiance.
D n'y a que la science des choses, c'est-à-dire celle qui a pour but de satisfaire notre esprit par la connaissance du vrai , qui puisse avoir quelque solidité. Mais quand les hommes y auraient fait de grands progrès, ils ne s'en devraient guère plus estimer, puisque ces connaissances stériles sont si peu capables de leur apporter quelque fruit et quelque contentement solide, qu'on est tout aussi heureux en y renonçant d'abord , qu'en les portant par de longs travaux au plus haut point où l'on puisse les porter. Qu'un grand mathématicien se travaille tant qu'il voudra l'esprit pour découvrir de nouveaux astres dans le ciel, ou pour marqifer le chemin des comètes, il n'y a qu'à considérer combien aisément on se passe de ces connaissances, pour ne lui point porter d'envie et pour être tout aussi heureux que lui. Aussi le plaisir que l'on prend dans ces sortes de connaissances ne consiste" pas dans la possession même, mais dans l'acquisition. Sitôt que l'on y est arrivé, on n'y pense plus. L'esprit ne se divertit que par la recherche même, parce qu'il s'y nourrit de la vaine espérance d'un bien imaginaire qu'il se propose dans la découverte. Sitôt qu'il n'est plus soutenu et animé par cette espérance, il faut qu'il cherche une autre occupation pour éviter la langueur.
Mais il ne suffit pas que l'homme s'humilie par l'inutilité de ces sciences , il faut qu'il reconnaisse de plus que ce qu'il en peut acquérir n'est presque rien, et que la plus grande partie de la philosophie humaine n'est qu'un amas d'obscurités et d'incertitudes, ou même de faussetés. Il n'en faut point d'autres preuves que ce que nous avons vu arriver de notre temps. On avait philosophé trois mille ans durant sur divers principes , et il s'élève dans un coin de la terre un homme • qui change toute la face de la philosophie, et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant hi n'ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses; car il faut avouer que ce nouveau venu donne plus de lumière sur la connaissance des choses naturelles, que tous les autres ensemble n'en avaient donné. Cependant, quelque bonheur qu'il ait eu à faire voir le peu de soli-
y^a) M, Pescutes,
dite des principes de la philosophie commune, il laisse encore dans les siens beaucoup d'obscurités impénétrables à Tesprit humain. Ce qu'il nous dit , par exemple, de l'espace et de la. nature de la matière est sujet à d'étranges difficultés, et j'ai bien«peur qu'il n'y ait plus de passion que de lumière dans ceux qui paraissent n'ea être pas effrayés. Quel plus grand exemple peut-on avoir de la faiblesse de l'esprit humain , que de voir que pendant trois mille ans ceux d'entre les hommes qui semblent avoir eu le plus de pénétration se soient occupés à raisonner sur la nature, et qu'après tant de travaux, et malgré ce nombre innombrable d'écrits qu'ils ont faits sur cette matière, il se trouve qu'on en est à recommencer, qt que le plus grand fruit qu'on puisse tirer de leurs ouvrages est d'y apprendre que la philosophie est un vain aniusement, et que ce que les hommes en savent n'est presque rien. Ce qui est étrange est qjie l'homme ne connaît pas même son ignorance , et que cette science est la plus rare de toutes.
Et c'est pourquoi, quand le commun du monde voit ces grandes bibliothèques, que l'on peut appeler, à quelque chose près, le magasin des fantaisies des hommes, il s'imagine que l'on serait très heureux, ou du moins bien habile, si on savait tout ce qui est contenu dans ces amas de volumes , et ne les regarde pas autrement que cQ^lme des trésors de lumière et de vérité. Mais il en juge bien mal. Quand tout cela serait réuni dans une tête, cette tête n'en serait ni mieux réglée, ni plus sage, ni plus heureuse. Tout cela ne ferait qu'augmenter sa confusion et obscurcir sa lumière. Et après tout elle ne serait guère différente d'une bibliothèque extérieure; car, comme on ne peut lire qu'un livre à la fois, et qu'une page dans ce livre,, de même celui qui aurait tous les livres dans sa mémoire ne serait capable de s'appliquer à chaque heure qu'à un certain livre et à une certaine partie pie ce livre. Tout le reste serait en quelque sorte autant hors de sa pensée que s'il ne le savait point du tout : et tout l'avantage qu'il en tirerait, est qu'il pourrait quelquefois suppléer à l'absence des livres en cherchant avec peine dans sa mémoire ce qu'elle jurait retenu ; encore n'en serait-il pas si assuré que s'il prenait la peine de s'en instruire à l'heure même dans un livre.
DE L'HOMME. 8ft