‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 39 sur 196 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Que Ctmt ce qui paraît de^rand dans la disposition de l'âme de ceux qui ne ■ont pas Téritablement à Bien n'est que (iiiblesae.

Il n'est pas moins vrai de la volonté de l'homme considérée en elle-mtoe et sans le secours de Dieu, que de son esprit et de son iotelligenoes que ce qui y parait de plus grand n'est que faiblesse, et qae les non» de force et de courage, par lesquels on relève certaines actions et certaines dispositions de l'ftme, nous cachent les plus grandes lâchetés et les plus grandes bassesses. Ce que*nous prenons pour course, est une fuite; pour élévation, est une chute ; pour fermeté , est légèreté. Cette immobilité et cette raideur infleiible qui parait en quelques actions n'est qu'une dureté produite par le vent des passions qui enfle comme des ballons ceux qu'elles possèdent. Quelquefois ce vent les élève en haut, quelquefois il les précipite en bas. Mais en haut et en bas ils sont également légers et faibles.

Qu'est-ce qui porte tant de gens à suivre la profession des armes, dans laquelle il faut par nécessité s'exposer à tant de hasards et à soufirir tant de fatigues? Est-ce le désir de servir leur prince ou leur pays? Ils n'en ont pas souvent la moindre pensée< C'est l'impuissance de mener une vie réglée. C'est la fuite du travail où leur condition les engage. C'est l'amour de ce qu'il y a de licencieux dans la vie des soldats. C'est la faiblesse de leur esprit, et l'illusion de leur imagination qui les flatte par de fausses espérances, et qui, leur représentant d'une manière vive les maux qu'ils veulent éviter, leur cache ceux auxquels ils s'exposent.

Ne vous imaginez pais que ce brave qui marche à l'assaut avec tant de fierté, méprise sérieusement la mort, et qu'il considère fort la justice de la cause qu'il soutient. Il est tout possédé de la crainte des jugements qu'on ferait de lui s'il reculait; et ces jugeineuts le pressent comme un ennemi , et ne lui permettent pas de penser à autre chose. Voilà la source de ce grand courage.

Pour en être convaincu, on n'a qu'à considérer ces gens que l'on

m DE LÀ FAIBLESSE

fait passer poai' des exemples de \a, force et de la géiféfosité humaine, dans les endroits de lear vie où ils ont été dépourvus de ce vent qui les portait dans leurs actions pompeuses et éclatantes. On y voit ces prétendus héros, qui semblaient braver la mort et se moquer des choses les plus terribles , renversés par le moindre accident et réduits à témoigner honteusement leur faiblesse. Qu'on regarde cet Alexandre qui avait fait trembler toute la terre, et qui avait si souvent affronté la mort , attaqué d'une maladie mortelle dans Babylone* : à peine la mort lui paratt-elle à découvert , qu'il remplit tout son palais de devins , de devineresses et de sacriQcateurs. Il n'y a point *de sotte superstition où il n'ait recours pour se défendre de cette mort qui le menace , et qui l'emporte enfin après l'avoir auparavant terrassé de son seul aspect, et l'avoir réduit aux plus grandes bassesses. Pouvaitril mieux faire voir que quand il semblait la mépriser, c'est qu'il s'en croyait bien éloigné, et que les passions dont il était transporté lui mettaient comme un voilé devant les yeux, qui l'empêchait de la voir?

Et que l'on ne croie pas qu'il y ait plus de véritable force dans ceux d'entre les païens qui ne semblent pas s'être démentis, et qui sont morts en apparence avec autant de courage qu'ils avaient vécu. De quelque pompeux éloges que les philosophes relèvent à l'envi la mort de Gaton, ce n'est 'qu'une faiblesse effective qui l'a porté à cette brutalité, dont ils ont fait le comble de la générosité humaine. C'est ce que Gicéron découvre assez, lorsqu'il dit « qu'il fallait que Gaton mourût plutôt que de voir le visage du tyran ''. » G'est donc la crainte de voir le visage de César qui lui a inspiré cette résolution désespérée. Il n'a pu souffrir de se voir soumis à celui qu'il avait tâché de ruiner, ni de le voir triompher de sa vaine résistance. Et ce n'a été que pour chercher dans la mort un vain asile contre ce fantôme de César victorieux , qu'il s'est porté à violer toutes les lois de la nature. Sénèque , qui en fait son idole , ne lui attribue pas un autre mouvement quand il lui fait dire : « Puisque les affaires du genre humain sont désespérées, mettons Gaton en sûreté. » Il ne pensait donc qu'à sa sûreté. Il ne pensait qu'à s'ôter de devant les yeux un* objet que sa faiblesse ne pouvait souffrir. Ainsi, au lieu de dire, comme Sénèque, qu'il mit en liberté avec violence « cet esprit généreux , qui méprisait toute la puissance des hommes ; • Generasum iUum coti' temptaremque omnis potmtiœ spiritum ^ecit^; il faut dire que, par

(a) Lib. I, O/fiç,

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une fiiiblesse pitoyable, il saccomtMi à un objet que toutes les femmes et tous les enfants de Rome souffrirent sans peine, et que la terreur qu'il en eut fut si violente, qu'elle#B porta à sortir de la vie par le plus grand de tous les crimes.

Ces morts tranquilles et où il i\e paraît aucune fureur, comme celle de Socrate , pourraient paraître plus généreuse^. Mais toute cette tranquillité était pourtant bien peu de ch^e , puisqu'elle ne venait que d'ignorance et d'aveuglement. Socratct no croyait pas se devoir effrayer de la mort , parce, di^it-il , qu'il ne savait si c'était un bien ou un mal, mais il faisait voir par là qu'il avait bien peu de lumière; car n'est-ce pas un malheur terrible que de ne savoir pas, en entrant dans un état étemel, s'il doit être heureux ou malheureux? Et ne faut-il pas avoir une insensibilité monstrueuse pour n'être point touché de ^tte effroyable incertitude, et pour étrô capable, lorsque l'on est sur le point d'en faire Tessai, de prendre encore plaisir à discourir avec ses amis, et à jouir de la vaine satisfaction que donnent les sentiments d'affection et d'estime qu'ils nous font paraître? Voilà néanmoins ce qui a occupé Tespfit de Socrate dans le plus beau jour de sa vie , au jugement des philosophes, qui est celui de sa mort ?.

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