‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 38 sur 196 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

Considération particulière sur la vanité des appuis que Tftme se fait pour se

soutenir.

Ce que nous venons de dire est une image raccourcie de la' faiblesse de l'bomme : et il est bon de la considérer plus en détail pour ea remarquer les différents traits.

Quoique l'homme ne puisse trouver en cette vie de véritable repos, il est certain qu'il n'est pas aussi toujours dans l'abattement et dans le désespoir. Son âme prend par nécessité une certaine consistance , parce qu'il est si faible et si inconstant , qu'il ne peut pas même demeurer dans une agitation continuelle. Les plus grands maax s'adoucissent par le temps. Le sentiment s'en perd et s'en évanouit. La pauvreté « la honte, la maladie, l'abandonnement, la perte des amis , des parents , des enfants, ne produisent que des secousses passagères, dont le mouvement se rallentit peu à peu jusqu'à ce qu'il cesse entièrement.

L'âme trouve donc enfin quelque sorte de repos, etc*estune chose commune à tous les hommes d'avoir en quelque temps de leur vie une assiette tranquille ; mais cette assiette est si peu ferme, qu'il ne faut presque rien pour la troubler.

La raison en est que l'homme ne s'y soutient pas par l'attache à quelque vérité solide qu'il connaisse clairement; mais qu'il s'appuie sur quantité de petits soutiens ; et qu'il est comme suspendu, par une infinité de fils faibles et déliés , à un grand nombre de choses vaines et qui ne dépendent pas de lui : de sorte que, comme il y a toujours quelqu'un de ces fils qui se rompt , il tombe aussi en partie et reçoit une secousse qui le trouble. On est porté par le petit cercle d'amis et d'approbateurs dont on est environné; car chacun tâche de s'en faire un, et Pon y réussit ordinairement. On est porté par l'obéissance et l'affection de ses domestiques , par la protection des grands, par de petits succès, par des louanges, par des divertissements, par des plaisirs. On est porté par les occupations qui amusent, par les espérances que l'on nourrit, par les

desseins que l'on forme, par les ouvrages que Ton efitrepretid. On est porté par les curiosités dW cabinet, par un jardin, par une maison des champs. Enfin il est étrange à combien de choses l'ftme s'attache , et combien il lui faut de petits appuis pour la tenir en repos.

On ne s'aperçoit pas, pendant que Ton possède toutes ces choses, combien on en est dépendant. Mais comme elles viennent souvent à manquer, on reconnaît, par le trouble que l'on en ressent, que l'on y avait une attache effective. Un verre cassé nous impatiente; notre repos en dépendait donc. Un jugement faux et ridicule, qu'un impertinent aura fait de nous, nous pénètre jusqu'au vif; l'estime de cet impertinent, ou au moins l'ignorance de ce jugement faux qu'il fait de nous, contribuait donc à notre tranquillité; elle nous portait et nous soutenait sans que nous y pensassions.

Non-seulement nous avons besoin continuellement de ces vains soutiens, mais notre faiblesse est si grande, qu'ils ne sont pas capables de nous soutenir long-temps. Il en faut changer. Nous les écraserions par notre poids. Nous sommes comme des oiseaux qui sont en l'air^ mais qui n'y peuvent demeurer sans mouvement, ni presque en un même lieu, parce que leur appui n'est pas solide, et que d'ailleurs ils n'ont pas assez de force et de vigueur en eux pour résister à ce qui les porte en bas : de sorte qu'il faut qu'ils se remuent continuellement, et par de nouveaux battements de l'air ils se font sans cesse un nouvel appui. Autrement, s'ils cessaient d'user de cet artifice que la nature leur apprend , ils tomberaient comme les autres choses pesantes. Notre faiblesse spirituelle a des effets tout semblables. Nous nous appuyons sur les jugements des hommes, sur les plaisirs des sens, sur les consolations humaines, comme sur un air qui nous soutient pour un temps; mais parce que toutes ces choses n'ont point de solidité , si nous cessons de nous remuer et de changer d'objet, nous tombons dans l'abatte* ment et dans la tristesse. Chaque objet en particulier n'est pas capable de nous soutenir. C'est par des changements continuels que l'âme se maintient dans un état supportable, et qu'elle s'empêche d'être accablée par l'ennui et le chagrin. Ainsi ce n'est que par artifice qu'elle subsiste. Elle tend par son propre poids au découragement et au désespoir. Le centre de la nature corrompue est la rage et l'enfer. On le poirte en quelque sorte en soi-même dès cette vie ; et ce n'est que pour s'empêcher de le sentir que l'âme s'agite tant, et qu'elle cherche à s'occuper hors d'elle-même de tant d'objets extérieurs. Pour l'y enfoncer tout-à-fait, il no fjaut

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que la ftâpQirer de tous ces objets , et la réduire à ne penser qu'à •ile-méme. Et comme c'est proprement ce que fait la mort , elle précipiterait tous les hommes dans ce centre malheureux, si Dieu, par sa grâce toute^puissante, n'avait donné à quelques-uns d'eux un autre poids quf les élève vers le ciel.

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