‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 84 sur 196 · CHAPITRE Xllr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xllr

Que rignorance où notls sommes si nous agissons par charité ôti par amoiitpropre, nous est utile par plusieurs raisons.

Voilà quelle est la condition ordinaire des hommes en cette vie, lors même qu'ils sont à Dieu. L'amour- propre agit plus grossière* ment dans les uns que dans les autres, mais il vit et agit en tous jusqu'à quelque degré ; et il est rare qu'ils se puissent assurer d'aucune action en particulier, qu'elle soil entièrement exempte de toute recherche propre. Mais quoique cet état soit pour eux un grand sujet de gémissement, et de crainte, ils y peuvent néanmoins trouver de grands sujets de consolation s'ils entrent dans les raisons pour lesquelles Dieu permet qu'ils y demeurent , et ne les élève pas à un plus haut degré de vertu.

Il est visible premièrement que le dessein que Dieu a de cacher le royaume du ciel qu'il est venu établir sur la terre demande que les gens de bien soient confondus à Fextérieur avec les méchants, et quilâ n'en soient pas distingués par des marques claires et sen- Éibles ; car si les fidèles qu'il anime par son esprit et dans lesquels il réside comme dans son temple, étaient un certain genre d'hommes séparés des autres et comme une nation à part que le monde pût discerner par des actions qui ne se rencontrassent jamais dans les autres , ils seraient tous des miracles publics , continuels et Subsistants, qui détruiraient l'état de la foi par lequel Dieu veut sauver les hommes. Les méchants qui se verraient dans Fimpoissance de les imiter sauraient par là clairement que la nature ne saurait atteindre à l'état des gens de bien. 11 faut donc qu'il y ait des actions purement humaines qui ressemblent si fort aux actions surnaturelles et divines, que la distinction n'en soit pas sensible. Et comme les gens de bien ne commettent point de crimes et qu'ainsi ils ne peuvent être confontius par là avec les méchants, il faut que les méchants puissent imiter leurs actions vertueuses et en faire qui y soient tellement semblables à l'extérieur, qu'on nfeles en puisse discerner.

Mais ce n'est pas seulement un effet de la justice de Dieu de soustraire à la vue des méchants les tréscf^s de grâces qu'il met dans les justes; c'en est aussi un de sa miséricorde envers les justes mêmes. Il leur est utile de ne se connaître pas et de ne voir pas en eux leur propre justice. Cette vue serait capable de les en

ET DB L'AMOtH-MOtRE. Î03

faire déchoir ; lltomme est si faible dans sa force même, qu'il n'en saurait sontetiir le poids ; et par on étrange renversement qui a sa sotiroe dafls la oorroption de son cœur, quoique son bien consiste à posséder lei vertus et son mal à être plein de défauts, il lui est poortant p!tts dangereux de connaître ses vertus que ses défauts. La connaissance de son humilité le rend orgueilleux et la connaissance de son orgueil le rend humble. Il est fort quand il se connati faible et il est faible quand il se croit fort. Ainsi cette obscurité qui Tempéche de discerner clairement s'il agit par charité ou par amour-propre, bien loin de lui nuire lui est salutaire: elle ne Isi ôte pas les vertus, mais efle Tempéche de les perdre en le tenant UMijours dans l'humilité et dans la crainte, et en faisant qu'il se défie de toutes ses œuvres et qu'il s'appuie uniquement sur la miséricorde de Dieu.

C'est la grande utilité de cette ressemblance extérieure des actions' de l'amoar-propre avec celles de la charité. Mais on en peut encore remarquer quelques autres qui ne sont pas peu considérables.

Il arrive souvent que la charité est faible dans certaines âmes, et dans cet état de faiblesse elle serait facilement éteinte par les tentations violentes, si Dieu ne permettait que ces tentations fassent affaiblies et comme contrepesées par de certains motife humains qui en arrêtent l'effort, et qui donnent moyen à Tàme de suivre l'instinct de la grâce. La crainte des jugements des hommes est un de ces motifs, et il n'y en a guère qui fassent plus d'impression sur l'esprit. Elle ne suffît pas seule, à la vérité, pour surmonter les tentations d'une manière chrétienne, puisque cette crainte ne naît que de vanité ; mais elle suspend leur effort, et, s'il se trouve que l'âme ait quelque étincelle de vraie charité , elle la met en état de la suivre : et c'est pourquoi l'on voit que les saints législateurs des ordres religieux n'ont pas négligé ces moyens humains, et qu'ils ont attaché à certaines fautes des pénitences qui donnaient de la confusion devant les hommes, afin que la crainte de cette confusion humaine rendit les religieux plus exacts à les éviter. Ce n'est pas qu'ils prétendissent les faire agir par ce seul motif; mais leur intention a été qu'ils s'en servissent pour se fortifier contre la négligence, et que cette crainte humaine servit d'armes et d'instrument à la charité, afin de mieux résis* ter à la pente de la nature.

n n'est donc pas inutile aux hommes, dans l'état de faiblesse où ila sont, d'être éloignés des vices non-seulement par la charité,

104 DB LA CBAUTÊ

mais aussi par cette sorte d'amourproiNreqa^oii appelle bomièteté, afin que dans les langueurs de la charité cette honnêteté puisse soutenir Tesprit et Tempêcher de tomber dans des excès dangereux^ Et c'est ce qui fait qu'on voit souvent d'étranges renversements dans ceux qui, étant peu sensibles aux jugements des hommes, et se souciant peu de leur plaire ou de leur déplaire, sont quelquefois touchés de quelques mouvements passagers de de piété. Car lorsque ces mouvements viennent à leur manquer, n'ayant plus alors de frein qui les arrêtent; ils sont capables de se laisser emporter à toutes sortes de bizarreries et de caprices. Ainsi quand il s'agit de se fier aux gAis, il est bon de considérer si outre la conscience qui les éloigne du mal , ils ont encore une certaine honnêteté qui leur fasse appréh^ider de faire des choses qui soient condamnées par les personnes sages et sensées: n'y ayant guère d'esprits plus 'dangereux que ceux qui sont capables de soutenir une conduite déraisonnable et bizarre contre le jugement public, et de se mettre sans raison au-dessus des jugements de tous ceux qui les connaissent.

N^est-ce pas encore un avantage considérable aux gens de bien, de se pouvoir cacher aux hommes par le moyen de cette obscurité, qui empêche qu'on ne discerne la vraie piété de Tamourpropre, et qui fait que des actions de charité peuvent passer dans l'esprit du monde pour des effets d'une simple honnêteté? Car combien leur serait-il dangereux et importun, si toutes leurs bonnes actions étaient remarquées, et qu'ils en fussent récompensés sur-le-champ par les louanges qu'elles leur attireraient ? Ce serait le moyen de les obliger à se séparer entièrement du commerce des hommes ; au lieu qu'à la faveur de cette confusion, ils ont un peu plus de liberté de traiter avec le monde et de suivre les mouvements d.e leur charité, dans la pensée qu'ils ne seront pris que pour de simples civilités. Ainsi l'on peut dire que, comme l'honnêteté est bien aise de passer pour charité, et qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour emprunter sa forme et ses caractères, la charité au contraire est bien aise qu'on la prenne pour honnêteté ; et qu'encore qu'elle ne contribue pas directement à établir cette impression, elle ne fait rien aussi pour la détruire, tant parce qu'elle ne sait pas absolument s'il n'en est point quelque diose, que parce qu'il lui est avantageux qu'on le croie*

Enfin , n'est-ce pas un motif assez pressant pour s'exciter à la pratique des vertus, de se pouvoir dire à soi-même qu'on serait bien malbeureuJt de s'écarter du cbmio oit la charité et l'intérêt

ET DB L'AMOUR-PROPftE. 30$

propre nous portent également, et de se rendre, en s^n éloignant, également odieux à Dieu et aux hommes? N'est-ce pas un sujet de louer Dieu, qu'il ait voulu que la plupart des dérèglements qu'il nous défend soient contraires au bien des hommes dès cette yie même, et se doivent éviter par le seul motif d'un intérêt humain ? Enfin n'est-ce pas un moyen de mieux connaître l'étrange corruption de la nature, et la violence de nos passion^ de voir qu'elles nous font oublier, non-seulement ce que nous devons à Dieu , mais aussi ce que nous nous devons à nous-mêmes , et qu'elles nous rendent malheureux dans ce monde ici et dans l'autre ? Car s'il y a moins de gloire et de mérite à servir Dieu quand on y trouve son intérêt, il y a sans doute plus de dérèglement et de désordre à. ne le pas servir, quand on se prive en même temps de ce que l'intérêt même nous porté à désirer et à rechercher pour notre propre avantage ^^«

NOTES

note J , page 180, — Celte maxime est de Hobbes, qui en a tiré tout un système de politique dont le dernier mot est Tapologie du despo* tisme. Voyez Elementa phUosoplùca de cwe, lib. ï, c. i.

Kote 2, page 181 . — Dans ce passage, Nicole semble regarder la société comme une invention humaine. Les avantages de Tétat social sont manifestes ; mais il a précédé tous lés calculs de l'amour de soi. L'homme y demeure parce qu*il y est né, et que tous les penchants de sa uature Vy maintiennent. Le pieux écrivain tombe sans le savoir dans Terreur de Hobbes dont il répudiait certainement les détestables maximes.

Note 3, page l'81. — Nicole se rencontre ici avec M. de Maistre, pour qui le bourreau, comme on sait, est « le lien de 1 association humaine. » Soirées de Samt''Pétersbourgy Paris, 1819,'.in-8<>, 1. 1, p. 44.

Note 4, page 182. — Allusion à l'hypothèse^ imaginée par Descartes pour expliquer le système du monde.

Note 5, page 185. — •* La piété chrétienne anéantit le moi humain, et la civilité humaine le cache et le supprime. » Pascal, Pensées ^ part. II,

art. xvxx, &1.

Note 6, page 187« -» Toyez les oraisons hinèbres du prince de Condé, par Bossuet, et de "^urenne, par Fléchier. •

Note 7, page 189. — Pascal, Pensées^ part. I, art. ix, 18.

note 8; page i^.^lMMntretmt d'drittt €t d*£ugène^ par le p. Bou-

29e DB LA CHARITÉ ET DB L'AHOtTK-PROPRE.

hours , de la GoBipafnie de Jésus , parurent pouf la pretnièré fdil ett 1671. C'est dans le second entretien, de la Langue frahçaisê, que le P. Bouhours fAit la critique du style de quelques outrages doiHë de kl plume des solitaires de Port-Royal, et particulièrement de la 'traduction de Y Imitation, par Le Maistre de Saci. Il y reprend, avec beaucoup de finesse et d'urbanité, les longues parenthèses, les épithètes exagérées, les néologisme^, et même quelques fautes de français que Port-Royal se permettait. Barbier d'Aucourt répondit au P. Bouhours par les Sentiments de Cléanthe sur les Entretiens d'Ariste et d'Eugène^ Paris, 1671, in-12 ; ingénieuse composition qui n'eut pas moins de succès que le spirituel ouvrage du père jésuite.

Note 9, page 197. — Alticus (Titus Pomponius), chevalier romain, contemporain et ami de Cicéron, dont plusieurs lettres lui sont adressées. Sa vie a été écrite par Cornélius népos.

Note 10, page 205. ~ Cette harmonie entre les effets de Tamour-propre et ceux de Tamour de soi, si habilement développée par Nicole, ain* duit en erreur toute une école de moralistes sur le principe des actions! humaines. Comme ils voyaient qu'à tout prendre on gagne à être homme! de bien, ils ont pensé que la vertu se ramenait à l'intérêt. Mieux inspiré' qu'Épicure et que Uobbes, Nicole a su maintenir à la fois le rapport et la différence de ces grands mobiles de nos déterminations.

Page 1