‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 83 sur 196 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Qtt*il est très difficile de discerner en nous-mêmes si nous agissons par charité . ou par amour*propre. Trois raisons de cette difficulté.

Mais ce serait peu de chose que ces deux principes si différents, dont l'un ^orte des fruits de vie; et l'autre des fruits de^mort, fussent confondus dans les actions extérieures , s'il était au moins facile à c^^acun de discerner celui qui le fait agir, et qu'il pi)t ainsi juger par là de ses actions et de son état. Ce qui est de plus étrange, c'est que souvent ce mélange et cette confusion commence dans le cœur même, en sorte que nous ne saurions distinguer si c'est par charité ou par amour-propre que nous agissons, si c'est Dieu ou nous-mêmes que nous cherchons , si c'est pour le ciel ou pour l'enfer que nous travaillons. Cette obscurité vient de diverses causes, et j'en remarquerai ici trois principales.

ET DE L*AliOUR-P!lOPttK. tOt

La première est que ces vues des jugements des hommes et des mouvements de leur cœur à notre égard, qui sont la règle, la source et l'objet de l'honnêteté humaine, ne sont pas toujours accompagnées de réflexions formelles et expresses, et que les mou^ vements qu'elles produisent nous sont encore souvent phis imperceptibles. Ce ne sont quelquefois, à l'égard de l'esprit, que de certains regards et de certaines pensées passagères par lesquelles il se porte comme à la dérobée vers ces jugements qu'on fait de nous ; et à l'égard du cœur, que de certaines pentes cachées qui le tournent doucement de ce côté-là, en sorte que l'on ne fait point de réflexion expresse ni sur cette pente, ni sur la pensée qui la produit, quoique ce soit ce qui donne le branle à nos actions extérieures et qui en est le principe.

La seconde est qu'il arrive souvent que lors môme qu'on n'est remué en effet que par la crainte de déplaire aux hommes ou par le désir de leur plaire, on n'ait absolument aucune connaissance ni aucune pensée distincte de l'une ni de l'autre, et cela parce qu'on agit souvent sans connaissance distincte et par une simple habitude qui n'est conduite que par une pensée confuse: A force de regarder certaines actions comme capables de nous attirer l'infamie publique et l'aversion des honnêtes gens, il s'en forme dans l'esprit une idée confuse qui nous les représente comme haïssables, sans que l'esprit démêle pourquoi, et cette idée suffit pour exciter dansUe cœur un mouvement d'aversion et d'éloignement. Or, ces idées confuses et ces mouvements qui les suivent, approchent si fort des vraies vues de charité qui font haïr les mauvaises actions à cause de l'injustice qu'elles renferment, qu'il n'y a presque que Dieu qui en puisse faire le discernement.

Enfin la troisième est que lors même que l'on a la charité dans le cœur, et qu'elle nous porte aux objets qui lui sont propres, néanmoins comme la cupidité marche souvent sur les mêmes voies et se porte vers les mêmes objets, quoique par des motifs différents, il se fait un mélange dans l'esprit et dans le cœur de ces deux sortes de viles et de mouvements, sans que l'on sache avec certitude quel est celui qui l'emporte et qui est le vrai principe de nos actions. On cherche Dieu et le monde tout ensemble; le cœur est bien aise de plaire à l'un et à l'autre, et il ignore $i c'est Dieu qu'il rapporte* à Dieu, ce discernement ne se pouvant faire que par la pénétration d'un certain fond qui est dans le cœur et qui n'est connu avec évidence que de Dieu seul»

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