‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 88 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Causes de rattache que les hommes ont à leurs opinions. Qui sont ceux qui y

sont plus sujets.

Les hommes sont naturellement attachés à leurs opinions, parce qu'ils ne sont jamais sans quelque cupidité qui les porte à désirer de régner sur les autres en toutes les manières qui leur sont possifoles. Or on y règne en quelque sorte par la créance ; car c'est une espèce d'empire que de faire recevoir ses opinions aux autres. Et ainsi l'opposition que nous y trouvons nous blesse à proportion que nous aimons plus cette sorte de domination. L'homme met sa joie , . dit l'Écriture , dans les sentiments qu'il propose : Lœtatvr homo in sentehtia oris sui ' ; car, en les proposant, il les rend siens, il. en fait son bien, il s'y attache d'intérêt ; et les détruire, c'est détruire quelque chose qui lui appartient. On ne le peut faire sans lui montrer qu'il se trompe, et il ne prend point plaisir à s'être trompé. Celui qui contredit un autre dans quelque point, prétend en cela avoir plus de lumière que lui. Et ainsi il lui présente en même temps deux idées désagréables : l'une qu'il manque de lÉbière, l'autre que lui qui le reprend le surpasse en intelligence..La première l'humilie, la seconde l'irrite et excite sa jalousie. Ces effets sont plus vifs et plus sensibles à mesure que la cupidité est plus vive et plus agissante, mais il y a peu de gens qui ne les ressentent en quelque degré, et qui souffrent la contradiction san^ quelque sorte de dépit. *

Outre cette cause générale, il y en a plusieurs autres qui rendent les hommes plus attachés à leur sens ou plus sensibles à la contradiction. Quoiqu'il semble que la piété, en diminuant l'estime qu'on peut avoir de soi-même et le désir de dominer sur l'esprit des autres, doive diminuer l'attache à ses sentiments, elle fait souvent un effet tout contraire ; car comme les personnes spirituelles

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regardent toutes choses par des vues spirituelles, et qu'il leur arrive néanmoins quelquefois de se tromper; il leur arrive aussi quelquefois de spiritualiser certaines faussetés, et de revêtir des opinions t>u incertaines ou mal fondées de rai^ns de conscience qui les portent à s'y attacher opiniâtrement. De sorte qu'appliquant l'amour qu'elles ont en général pour la vérité, pour la vertu et pour les intérêts de Dieu, à ces opinions qu'elles n'ont pas assez examinées, leur zèle t'excite et s'échauffe contre ceux qui les combattent ou qui témoignent de n'en être pas persuadés ; et ce qui leur reste même de cupidité, se mêlant et se confondant avec ces mouvements de zèle, se répand avec d'autant plus de liberté qu'elles y résistent moins, et qu'elles ne distinguent point ce double mouvement qui agit dans leur cœur, parce que leur esprit n'est sensiblement occupé que de ces raisons spirituelles qui leur paraissent être l'unique source de leur zèle.

C'est par un effet de cette illusion secrète que l'on voit des per-, sonnes fort à Dieu s'attacher tellement à des opinions de philosophie, quoique très fausses, qu'elles regardent avec pitié ceux qui n'en sont pas persuadés, et les traitent d'amateurs de nouveautés, lors même qu'ils n'avancent rien que d'indubitable. Il y en a devant qui l'on ne saurait parler contre les formes substantielles sans leur causer de l'indignation. D'autres s'intéressent pour Aristote et pour les anciens philosophes, comme elles pourraient faire pour des Pères de l'Église. Quelques-uns prennent le parti du soleil, et pvétq^ent qu'on lui fait injure en le faisant passer pour un amas de poussière qui se remue avec rapidité. La vérité est que ce n'est point la cupidité qui produit ces mouvements, et que ce ne sont que certaines maximes spirituelles qui sont vraies en général et qu'ils appliquent mal en particulier. Il faut avoir de l'aversion de la nouveauté, il est vrai. Il ne faut pas prendre plaisir à rabaisser ceux que le consentement public de tous les gens Jiabilesajugés dignes d'estime, il est encore vrai. Mais avec tout cela, quand il s'agit de choses qui n'ont point d'autres règles que la raison, la vérité connue doit l'emporter sur. toutes ces maximes, et elles ne doivent servir qu'à nous rendre plus circonspects pour ne nous pas laisser surprendre par de légères apparences.

Tontes les qualités extérieutes qui, sans augmenter notre lumière, contribuent à nous persuader que nous avons raison, nous rendant plus attachés à notre sens, nous rendent aussi plus 'sensi- Uee à la contradiction. Or, il y en a plusieurs qui produisent en noua cet effet*

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€eax qui parlent bien et facilement sont sujets à être attaebés à leur sens et à ne se laisser pas facilement détromper,' parce qu'ils sont p<Mrtés à croire qu'ils ont le même avantage sur l'esprit des autres, qu'ils ont, pour le dire ainsi, sur la langue des autres : l'avantage qu'ils ont en eela leur est visible et palpable, au lieu que leur manque de lumière et d'exactitude dans le raisoon^nent leur est caché. De plus, la facilité qu'ils ont à parler donne un certain éclat à leurs pensées, quoique fausses,»qui les éblouit euxmêmes ; au lieu que ceux qui parient avec peine obscurcissent les vérités les plus claires et leur donnent Pair de faussetés, et ils sont même souvent obligés de céder et de paraître convaincus, faute de trouver des termes poiir se dém^r de ces âiussetés éblouissantes.

Ce qui fortifie cette attache ^snsœux qui ont cette focilitéde parler, c'est qu'ils entraînent d'ordinaire 1» multitude dans tours sentiments, parce qu'elle ne manque jamais de donner l'avantage de la raison à ceux qui ont l'avantage de la parole. Et ce ccMisentement public, revenant à eux, les rend oicore plus contents de leurs pensées, parce qu'ils prennent de là sujet de les croire conformes à la lumière du sens commum De sorte qu'ils reçmvent des autres ce qu'ils' leur ont prêté, et sont trompés à leur tour par ceux mêmes qu'ils ont trompés. '

Il y a plusieurs qualités extérieures qui produisent le mêoie effet, comme la modération, la retenue, la froideur, la patience ; car ceux qui les po8sè|}ent, se comparant par là avec o&%. qai ne les ont pas, ne sauraient s'empêcher de se préférer à eux en ce point : en quoi ils ne leur font point d'injustice. Mais cooune ces sortes d'avantages paraissent bien plus que ceux de l'esprit, et qu'ils attirent la créance et l'autorité dans le monde, ces persouies passent souvent jusqu'à préférer leur jugement à celui des «itres qui n'ont pas ces qualités; non en croyant par une vanité grossière avoir ph» de himière d'esprit qu'eux, mais d'une manière plus fine et plus insensible ; car, outre l'impression que fotl sur eux l'approbation de la multitiMle, à qui ils imposent par leurs qualités extérieures, ils s'attachent de plus aux défauts qu'ils remarquent dans la manière dont les autres proposent leur seDtioMBt, et ils viennent enim à les prendre insensiblement pour des marques de défaut de raison.

Il y en a même à qui le soin qu'ils ont eu de demander à Dieu la lumière dont ils ont besoin pour se conduire en ceftaines oee»sions difiicilesi suffît pour préférer les sentiments où ils se treavent

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à œat deff avtras, en qai ils ne voient pas la même TÎgilance dans la prière ; mais ils ne oonsidèreiit pas que le vrai effet des prières n'est pas tant de noos rendre phis éclairés que de nous obtenir plos de défiance de nos propres lomières, et de nous rendre plas disposés à embrasser celles des autres. De sorte qu'il arrive souvent qu'une personne moins vertueuse aura, en efiety plus de lumière sur un certain point qu'un autre qui aura beaucoup plus de Terta; mais en même teinps toute cette lumière lui servira beaucoup moms par le mauvais usage qu'elle en fait que si elle avait obtenu par ses prières, et la docilité pour recev<Hr la vérité d'an autre et la grâce d'en bien user.

Geax qui ont l'imagination vive, et qui conçoivent fortement les choses, sont encore sujets à s'attacher à leur propre jugement : parce que l'applicaticHi vive qu'ils ont à certains objets les empêche d'étendre assez la vue de leur esprit pour former un jugement équitable qui dépemd de hi comparaison des diverses raisons. Ds se remplissent tellemeiit d'une raison qm'iis ne domenl plus d'entrée à toutes les autres ; et ils ressemblent proprement à œmx qui sont trop près des objets, et qui ne vx>ient ainsi que ce qui est précisément devant eux.

C'est par plusieurs de ces raisons que les femmes, et parlieuliè» rement celles qui ont beaucoup d'esprit, sont sujettes à être fort arrêtées à leur sens; car eHes ont d'ordinaire un esprit d'imagination, c'est-à-dire {^us vif qu'étendu ; et ainsi elles s'occupent fortement de ce qui les frappe, et considèrent fort peu le reste. Biles paitoit bien et facilement, et par là rtles attirent la créance et l'estime. Elles ont de la modération, et elles sont exactes dan» Inactions de piété. De sorte que tout contribue à leur fam estimer leors propres pensées, parce que rien ne les porte -à s'en défier»

Enfin tout ce qui él^ève les hommes dans le monde, comme les ncbesses, la puissance, Psutorité, les rené inseneiblenent plus attaclié8.à leurs senliments, tant par la complaisance et la créance <}Qe ces cbeees leur attirent, que parce qu'ils sont moins accoutumés à la contradiction; ce qui les y rend plus délicats, Giomme on ne les avertit pae souvent qu'ils se trompait, ils s'accoutument à croire qu'ils ne se trompent point, et ils sont surpris lorsqu'on entr^Hrend de leur faire remarquer qu'ils y sont sujets comme k» autres.

Ce serait à la vérité abuser de ces observations générales que ^'en prendre sujet d'attribuer en particulier cette attache vicieuse àeou en qui l'on remarque les qualités qui sont capables de la

produire, parce qu'elles ne la produisent pas nécessairement. Ainsi, Fusage qu'on en doit faire n'est pas de soupçonner ou de condamner personne en particulier sur ces signes incertains; mais seu- Icment de conclure que quand on traite avec des personnes qui, par leur état ou par la qualité de leur esprit, peuvent avoir ce défaut, soit qu'ils l'aient ou ne l'aient pas efiectivement, il est toujours utile de se tenir davantage sur ses gardes, pour ne pas choquer, sans de grande raisons, leurs opinions et leurs sentiments; car cette précaution ne saurait jamais nuire, et elle peut être très utile en de certaines rencontres.

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