CHAPITRE VI
Quelles sont tes opinions qii*U est pins dangereux de dioqner.
Mais il faut remarquer que comme il y a des personnes qu'il est plus dangereux de contredire que d'autres, il y a aussi certaines opinions auxquelles il faut avoir plus d'égard. Et ce sont celles qui ne sont pas particulières à une seule personne du lieu où l'on vit, mais qui y sont établies par une approbation universelle; car en choquant ces sortes d'opinions, il semble qu'on se veuille élever au-dessus de tous les autres, et l'on donne lieu à tous ceux qui en sont prévenus de s'y intéresser avec d'autant plus de chaleur qu'ils croient ne sMntéresser pas pour leurs propres sentiments, mais pour ceux de tout le corps. Or, la malignité naturelle est infiniment plus vive et plus agissante lorsqu'elle a un prétexte honnête pour se couvrir, et qu'elle se peut d^uiser à elle-même sous le prétexte du zèle que l'on doit avoir pour ses supérieurs et pour le corps dont on faR partie.
Cette remarque est d'une extrême importance pour la conservation de la paix. Et pour en pénétrer l'étendue, il faut ajouter qu'en tout corps et en toute société il y a d'ordinaire certaines maximes qui régnent, qui sont formées par le jugement de ceux qui y possèdent la créance, et dont l'autorité domine sur les esprits. Souvent ceux qui les proposent y ont peu d'attache, parce qu'elles leur paraissent à eux-mêmes peu claires : mais cela n'empêche pas que -les inférieurs recevant ces maximes sans examen, et par la voie de la simple autorité, ne les reçoivent comme indubitables, et que faisant d'ordinaire consister leur honneur à les maintenir à quelque prix que ce soit, ils ne s'élèvent avec zèle contre ceux qui les çoa(redi8«Qt« Ces maximes et çe9 opinions regardent quelque*
fois des choses spéculatives el des questions de doctrine. On estime en quelques lieux une sorte de philosophie, en d'autres une autre. Il y en a où toutes les opinions sévères sont bien reçues, et d'autres où elles sont toutes suspectes. Quelquefois elles regardent l'estime que l'on doit faire de certaines personnes, et principalement de celles qui sont de la société môme, parce que ceux qui y régnent par la créance leur donnent à chacun leur rang et leur place selon la manière dont ils les traitent ou dont ils en parlent, et celte place leur est cqnfirmée par la multitude qui autorise le jugement des supérieurs et qui est toujours prête de le défendre.
Or, comme ces jugements peuvent être faux et excessifs, il peut arriver que des particuliers de cette société môme ne les approuvent pas, et qu'ils trouvent ces places mal données. Et, s'ils n'en usent avec bien de la discrétion, et qu'ils n'apportent de grandes précautions pour ne pas choquer ceux avec qui ils vivent par la diversité de leurs sentiments, il est difficile qu'ils ne se fassent condamner de présomption et de témérité, et que l'on ne porte même ce qu'ils auront témoigné de leurs sentiments beaucoup au delà de leur pensée, en les accusant de mépriser absolument ceux dont ils n'auraient pas toute l'estime que les autres en ont.
Pour éviter donc ces inconvénients et beaucoup d'autres dans lesquels on peut tomber en combattant les opinions reçues, il faut, en quelque heu et en quelque société qiie l'on soit, se faire un plan des opinions qui y régnent et du rang que chacun y possède, afm d'y avoir tous les égards que la charité et la vérité peuvent permettre.
11 se peut faire que plusieurs de ces opinions soient fausses, et que plusieurs de ces rangs soient mal donpés; mais le premier soin que l'on doit avoir est de se défier de soi-même dans ce point; car s'il y a dans les hommes une faiblesse naturelle qui les dispose à se laisser entratner sans examen par l'impression d'autrui ; il y a aussi une malignité naturelle qui les porte à contredire les sentiments des autres, et principalement de ceux qui ont beaucoup de réputation. Or, il faut encore plus éviter ce vice que l'autre, parce qu'il est plus contraire à la société et qu'il marque une plus grande corruption dans le cœur et dans l'esprit ; de sorte que pour y résister, il faut, autant que l'on peut, favoriser les opinions des autres, être bien aise de les pouvoir approuver, et prendre môme pour un préjugé de Içur vérité 4e ce qu'elles spnt reçues.
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