Oeuvres
Na{)oléon mourant à Sainte-Hélène ! celui qui a été si puissant, (jni gagna tant de batailles, qui marchait suivi d'un million de soldats, et élevait ou détruisait, chemin faisant , les rois et les royaumes ; cet homme enfin , qui a donné quinze ans des lois à la France et à l'Europe, expirant, seul et prisonnier, à deux mille lieues de la France et de l'Europe : y a-t-il quelque événement humain qui puisse causer un étonnement plus profond? y a-t-il un tableau plus grand pour l'imagination, plus philosophique pour l'histoire, plus singulier et plus merveilleux pour la poésie?
C'est le 5 juillet, deux mois jour pour jour après i'événcnicnt . que la nouvelle (\v la iiiorf de Napoléon
i IMIÉFACK DU roK-MI'
s'est répandue dans Paris. Il serait difficile d'exprimer l'effet qu'elle y a produit et la surprise qu'elle a jetée dans les esprits. La disparition subite et inattendue de cet homme qui avait tenu tant de place sur la terre semblait incroyable autant que l'avaient été ses triomphes et ses revers. On s'étonnait que le destin eût pu créer pour lui un malheur égal à sa gloire , et lui faire iuie mort extraordinaire et merveilleuse comme sa vie. Les étrangers, qui nous ont accusés quelquefois de manquer de dignité envers un homme qui avait été notre empereur, ne nous auront pas , je l'espère , reproché cette fois d'oublier ce que nous nous devions à nousmêmes. Il est digne de remarque qu'un événement reçu par tant d'esprits divers et d'intérêts opposés, l'ait été avec un respect si général et si unanime. Tous les partis se sont tus, toutes les passions sont restées muettes, toutes les haines ont reconnu la sainteté de la mort, et se sont arrêtées à l'aspect d'un tombeau. Les larmes échappées à quelques cœurs reconnaissants n'ont point été appelées séditieuses. Le souverain lui-même a dit à ceux qui pleuraient leur ancien chef : Je vous aj:prouve et vous en estime davantage ; paroles qui ont pu amèrement détromper ceux qui croyaient plaire au pouvoir en se montrant ingrats. Enfin on a paru oublier ini moment en France les malheuis dont ce grand et fatal génie nous a laissé le triste héritage, pour ne se
su H I.A MOUT l)K NAPOLKUX. li
souvenir que de sa mort déplorable, précédée de riii(| années de suppliées.
Cette mort m'a pr.^ibndémenl i'rappé. Elle est \e\\ur réveiller en moi dans ma retraite des impressions de jeunesse et le souvenir d'une gloire dont j'avais été idolâtre, quand j'étais sans expérienee et que je ne savais pas encore la juger. Je me suis laissé aller à l'entraînement poétique; je ne crois pas qu'il m'ait égaré. Plus de sang-froid, j'aurais été plus sévère. Je suis bien loin de me dissimuler les grandes fautes que Napoléon a faites , et les reproches qu'il mérite de tpiiconque a dans son âme le sentiment de la liberté ; mais le moment de la mort est si favorable aux hommes! Ce n'est pas à ce moment-là qu'on les peut accuser : on n'en a pas le courage. La tombe est un lieu de })rotection et de franchise. Ce n'est pas moi du moins qui eusse eu le pouvoir de mêler aux regrets l'amertume des reproches , alors que la terre était fraîche encore sur la dépouille de Napoléon, et que sa mort expiait si cruellement les fautes et même la gloire de sa vie.
La poésie d'ailleurs, dans aucun cas , ne peut être impartiale comme le serait l'histoire. Elle n'est jamais assez calme pour faire la part du bien et du mal ; elle parle et agit d'impression et de sentiment : sa pensée même est instinctive et non pas réfléchie. L'expérience ne lui profite pas; elle reste toujours à son premier âge ,