PRÉFACE DU POEME
pleine d'abandon et même d'imprudence. Elle se laisse ainsi facilement séduire et entraîner par le grand et l'extraordinaire; elle s'enivre, pour ainsi parler, de son propre enthousiasme. Comme elle prétend dans ses arrêts à moins de confiance que l'histoire , elle a droit de s'attendre à moins de sévérité. Il faut traiter la poésie comme de la poésie , et ne point la juger sèchement , et , s'il m'est permis de le dire , prosaïquement.
Du reste , aucun ouvrage n'a été plus dégagé que celui-ci début, d'intérêt personnel, d'arrière-pensées; aucun n'a été le produit d'un mouvement plus spontané , plus intime, plus involontaire. Je ne veux pas (ju'on lui cherche un sens politique. J'ai fait ces vers parce que je n'ai pas pu faire autrement. Je les ai faits dans la solitude, à la campagne, au moment même où la surprenante nouvelle m'est arrivée. Ce n'est pas un sujet que j'aie choisi ni médité : j'ai été ému, mon émotion s'est répandue en vers . et ce poème s'est trouvé écrit.
J'ai pourtant hésité un moment à le faire imprimer, non pas que je trouve à sa publication le moindre courage , el que j'aie pu avoir la plus légère crainte d'offenser le pouvoir, car je célèbre un homme, un homme (\m l'a trop bien servi , un homme enfin (jui est disparu du monde et dont personne ne saurait plus avoir rien à redouter, ccmniie aussi personne n'en saurait plus avoir
rien à attendre. Je n'ai donc pas dû penser qu'on pût dénaturer mes intentions, et me supposer l'idée de vouloir réveiller des passions , des souvenirs et des espérances. D'ailleurs la question politique n'est plus là. J'ai hésité , je le répète , à faire imprimer ce poème , parce (|ue j'ai craint que les amis sincères de la liberté , au nombre desquels je me fais gloire de me compter, ne pussent se méprendre sur la nature du sentiment qui a dicté mon ouvrage. Mais j*ai bientôt pensé qu'amis aussi de la gloire nationale et de la dignité de la France, eux-mêmes pourraient me savoir (juelque gré d'avoir cédé à l'impression profonde qu'a produite sur moi la mort d'un homme qui, s'il n*a pas fait pour le bonheur intérieur de notre pays ce que nous avions le droit d'en attendre, a su du moins si longtemps le faire respecter au dehors , et a laissé dans de si nombreuses institutions des traces durables de son génie. Ils jugeront convenable que quelque voix française s'élève pour honorer la toml)e de celui qui a gouverné quinze ans la France.
Voilà ce que j'avais à dire quant à ce qui regarde , dans cet ouvrage, la partie qu'on pourrait appeler politique. J'ai aussi à dire quelque chose touchant le point de vue littéraire et la forme et l'allure nouvelle que j'ai essayé d'y donner à la poésie lyrique. On estime beaucoup les odes chez nous, maison ne les lit guère :