‹ ŒuvresChapitre 20 sur 65 · CHANT V. LE PADISCHA H · texte numérisé non relu

CHANT V. LE PADISCHA H

Vient du septentrion : « Sultan victorieux . En frémissant je tombe sons tes yeux; Ombre de Dieu , j'adore ta lumière , Et de tes pas je baise la poussière.

J'apporte un trait qui va percer ton cœur : Un Iskander vers les plaines moldaves ^^ Mène au combat les raïas tes esclaves , Et des élus l'iniidèle est vainqueur. »

Le Padischah balance une tête incrédule . Qu'imite autour de lui la foule qui l'adule; Et, s'armant d'un dédain froid et silencieux, L'arc à la main , s'apprête à poursuivre ses jeux. La flèche sur la corde était remise à peine , Lorsqu'un second ïartare au coursier hors d'haleine Accourt de l'occident ; « Glorieux empereur, A tes genoux j'accours avec terreur.

Vers le couchant j'entends gronder la terre. Roum et Moreh combattent tes agas. ^' La croix a lui : parle , et le cimeterre Court, à ta voix, dévorer les raïas. »

Le sultan a souri. De sa cour incertaine Le cercle l'observait : et voilà ipie vers eux, Au bout de riiorizoïi sélevanl tout poudreux . In troisième Tartare au coursier hors d halciiie

\n PUËME DE LA GRÈCE.

S'élance tlii midi : « Souverain des deux mers , Vers le Boghaz , du haut des Dardanelles '*^ On vient de voir flottantes dans les airs De tes raïas les voiles criminelles.

De la mer Blanche ils inondent les eaux : ^^ Tous les écueils essaiment de vaisseaux. »

Le sultan , dont le front un moment se colore , Alors remet son arc aux mains de son visir ; Mais quel étonuement semble tous les saisir Quand ils ont aperçu du côté de l'aurore Ce coursier hors d'haleine et ce ïartare encore :

« L'Orient s'arme, à l'Occident pareil :

La Perse, au cri jeté par la Morée .

Contre la paix de la Porte sacrée

Vient de lever l'étendard du Soleil. »

— « Misérables! » s'écrie , emporté de menace , Le visir frémissant, qui du sombre empereur Élève et presse l'arc d'une main en fureur: « Qui peut à tes raïas inspirer tant d'audace? » Et son œil vers le Nord se tourne avec terreur : « Périssent les chrétiens ! que sans pitié , sans grâce , Ils tombent devant toi, comme l'aigle qui passe. » Et plus prompt que sa flèche, un aigle du Balkan, ^" Des airs qu'il traversait, tombe au pied du sultan.

CHANT V. LK PADISCH A H. I2;j

Mais lui, sans s'émouvoir, ordonne qu'on amène

Son coursier au frein d'or, quiiii esclave promène.

Tous, courbés en long rang, ont vu le Mirahor ^^

Au pied impérial offrir l'étrier d'or.

Et muets, ont suivi leur maître vers Byzance.

Sur son brillant coursier, calme et pâle , il s'avance ;

La porte d'or l'a vu rentrer silencieux, ^^

Et l'ombre du sérail le voile à tous les veux.

Durant six jours entiers, de silence sinistres,

11 demeure impassible; et ses pâles ministres

Se demandaient entre eux : Quel sera son plaisir?

On dit que le septième était encor dans l'ombre,

Quand, du haut du divan, sa voix tranquille et sombre

Laissa tomber ces mots, que la main du visir

Sur le papier fatal s'empressa de saisir :

'( Les Grecs sont désormais retranchés de la terre. Que quatre cents coursiers, jour et nuit sans repos, Portent à mes pachas le firman de colère. Véhib de la mer Blanche effacera Chios ; Jousouf dans la Morée, Omer en Albanie .

\m POÈME DK LA GRÈCE.

Mahmoud à Saloniqiie , Osman à Gydonie , Frapperont ; et le sang rougira tous les flots. Drama , s'il n'a soumis cette folle tempête , A la porte humayoum apportera sa tête : Ismaël prend sa place , et commande à son tour : Au combat la victoire, ou la mort au retour. Ali, dans tous leurs ports hâte-toi de descendre. Que sous toi Spetzia sombre avec ses vaisseaux , Mets en poudre Ipsara , sème-la sur les eaux , Et d'Hydra calcinée apporte-moi la cendre. ^^ Quand partiront trois coups de la tour du canal, Que j'entende aussitôt les princes du Fanal ^^* Et leurs prêtres trompeurs livrés au cimeterre. Dieu règne dans le ciel, le sultan sur la terre. >•

Du cachet de l'empire il a scellé ces mots :

Et quatre cents coursiers, jour et nuit sans repos

Portent à ses pachas le firman de colère.

Dans Istamboul uue vaste stupeur.

Au premier bruit semé, soudain s'est étendue. La peur vole, et partout comnumique la peur,

CHANT V. LF- PADISCHAH 127

Peste qui d'âme en ame est sitôt répandue ! Les Franks se sont d'abord dans Péra renfermés; Les Juifs, aux yeux d'Omar coupables de richesse. Tremblent pour leurs trésors plus que leur vie aimés. Les Grecs, pour leurs enfants . de crainte inanimés. Sentent déjà la mort qui les cherche et les presse. D'épouvantables cris et des soldats armés Errent de rue en rue; et chaque toit ignore Si le toit qui le touche est de sang vierge encore. De vieillards et d'enfants et de femmes chars^é . Le caïqiie tremblant traverse le Bosphore ; Il fuyait le rivage, et tout à coup l'implore. De son propre poids submergé.

Mais les Turks. à leur tour, quelle terreur les glace ! Voilà que du destin s'accomplit la menace ! Disent-ils. Ln derviche a prédit autrefois ''" Que les Grecs relevés vengeraient leurs injures, Et (|ue des peuples franks aux blondes chevelures Sur les murs d'Istamboul replanteraient la croix : Les nochers du Bosphore ont vu dans les nuages Le vaisseau merveilleux précurseur des naufrages : ^'' Les temps sont arrivés! disent toutes les voix. Chaque iman a soudain couru dans sa moscjuée Intéresser d'Omar la puissance attaquée.

On tremble. Et les bazars sont vides et déserts:

Les cafenets sans nombre en vain restent ouverts :

Les bains, où le harem racontait ses mystères,

Sous leurs dômes muets se taisent solitaires : ^7

Le harem n'y va plus. En vain Flamour-alté

De ses tilleuls en fleurs étale la beauté ,

Et le frais Kandilly l'ombre de ses platanes : ^^

Nous ne vous voyons plus, nonchalantes sultanes,

Y respirer, le soir, sur le bord de la mer,

La fraîcheur des gazons, des arbres et de l'air.

« Allah ! dit en tremblant la jeune musulmane, Me faudra-t-il subir, sous un vainqueur profane, Des femmes d'Occident la folle liberté, ^^ Et de ma bouche à tous montrer la nudité ! Moi ! du harem sacré je perdrais la demeure ! » Ainsi pour son harem la jeune fille pleure : Tandis que le vieillard , voisin du dernier jour. Tremble comme elle, hélas! pour un autre séjour! *^" Et l'efïî'oi prévoyant dont son âme est saisie Prescrit pour sa dépouille, à la rive d'Asie, Au delà du Bosphore, un asile nouveau.

Afin qu'au moins sa mort, aux conquérants soustraite, Puisse à Chrysopolis, sous l'ombre du prophète, Dormir, certaine d'un tombeau.

CHANT SIXIÈ31E

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