‹ ŒuvresChapitre 50 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

-2oS POÉSIES SUR LA GRKCK.

Du Pentélique alors, dans sa pâle beauté Elle montait sans bruit; les champs, les monts, les ondes, Alors tout se taisait, hors mon cœur agité , Plein d'un trouble inconnu , par degrés transporté Loin des hommes vers d'autres mondes.

Mais sitôt que l'iman, du haut du minaret. De la nuit dans l'air pur chantait l'heure première, Vers Athène à grands pas rentrant non sans regret. Nous allions au couvent du souper déjà prêt Chercher la table hospitalière.

« Quand reverrai-je Athène ! » Ainsi de tous leurs vœux Ses fils la demandaient sur la rive lointaine. Vers leur pays souvent je reporte les yeux ; Et, transfuge du mien, souvent ici comme eux Je dis : « Quand reverrai-je Athène ! »

Doux bords, même embellis de mes jours de douleur! Chemin de Marathon ! Kélidonou ! Colone ! 0 penchants de l'Hymette ! ô leur fraîche couleur, Quand le matin peignait comme un pêcher en fleur Le mont qui d'abeilles bourdonne!

LE CIKL DATllKNKS. 259

La nuit, en sommeillant, j'y vais dans mon vaissoan ; .l'y marche, parle, ao^is : le jonr encor j'en rêve. Tout m'y reporte, mi arhre. une fleur, un oiseau. ï'n son léger, le bruil des feuilles ou de l'eau. On la poussière rpii s'»^lève.

Si je lis, et soudain que du lieu si connu l II nom sous mon regard passe par aventure. En Attique soudain me voilà revenu :

I/œil fixe sans objet, rêveur, le sein ému . J'interromps longtemps ma lecture.

Sans cesse enfin j'y vole, égarant mon essor Du Pnyx aux oliviers ,^ de la source an platane; Du couvent de Daphné je cueille les fruits d'or, Biis à l'eau du Cépliise, et mange en songe encor Les blonds raisins de la sultane.

.le. suis cette hirojidelle. hôtesse de Fauvel. (Jiie , dans Athène aussi . notre vue amusée Parmi les monuments, d'ini vol continuel Kegardait s'enivrer comme folle du ciel Lt du beau temple de Thésée.

2(i(l l'Of:SlKS SIU LA LiHKCK.

Elle égayait le toit de l'hospitalité , Autour du nid causeur sans mesure empressée De son gazouillement tant de fois écouté , De son nid , de ses jeux , de sa vive gaîté , Elle a fait rêver ma pensée.

J'ai quitté sans retour ce lieu de souvenir : Ellle encore y demeure, au beau temple fidèle. Si. voyageuse aussi, son temps vient à finir. Elle n'en part jamais que pour y revenir : Hélas! trop hem'euse hirondelle i

Loin d'Athène asservie, un jorn% avec Tété On la vit pour Memphis partir à tire-d'aile. Après le long voyage , au pays regretté Son retour attendu trouve la liberté :

Hélas ! trop heureuse hirondelle I

Laissons, il en est temps, ce trop aimable lieu. Je suis comme l'amant d'une femme bien chère. Qui, prêt à la quitter, plein encor d'un doux feu. Multiplie, en partant, ses caresses d'adieu . Sailli jtoiivoir doiiiioi' la deniièfc.

LE <.11:L D ATHKNKS. i6i

Athène, Âthèue, adieu ! Je ne dois plus te voir, Mais mou âme toujours hautera tes demeures. 0 mes vers, je rends grâce à votre heureux pouvoir; Et dans mon souvenir vous avez fait ce soir Couler de délectables heures. '

NOTES

NOTKS ni 1>()EMK

nu LA M OUI

DE NAPOLEON

i\()TK I, l»A(iK 17.

L'astre dont la sploiideiir couvrait l'Europe entière, Soudain vient de descendre, et pour jamais a lui.

L'image qui ouvre le poème est donnée par une circonstance de la mort de Napoléon. C'est à six heures moins dix minutes du soir, le 5 mai, qu'il a cessé de vivre. .\u moment où il rendait le derniei' soupir, le soleil passait derrière l'horizon.

L'empereur avait, au moment de sa mort, cinquante et un ans huit mois et \ii)iit jours, étant né le H) août 17()*.). On a élevé quelques doutes sur l'année ])récise de sa naissance. Une découverte précieuse faite assez récemment, celle d'un grand carton rempli tout entier de papiers écrits par Napoléon lui-même dans sa première jeunesse, détruit toute incertitude à cet égard , car à l'âge où il les écri\ait, il ne pou\ait avoir aucun intérêt à modifier la date de sa naissance, (les papiers, (pie j'ai eus entre les mains et (pic

JiiC, NOTKS DU POKMK

leur jxtssesseiir, M. Libri, mon confrère a Tlnstitut, a bien voulu me coniier, reniennent, entre autres jiièces fort intéressantes, nn cahier sur Tune des feuilles duquel ou lit écrit de la main du jeune lionaparte :

ÉPOQLFS DK MV VIE.

>'é en 1700, le l(i du mois d'août.

l'arti pour France le 15 décembre 1778.

Arrivé à Autun le 1" janvier 1779.

Parti pour Auxerre le l'i mai 1779.

Parti pour l'Kcole de Paris le 30 octobre 178 i.

Parti pour le régiment de La Fère en qualité de lieutenant en second, le 30 octobre 1785.

Parti de Valence pour semestre à Ajaccio, 1786, 15 septembre.

Je suis donc arrivé dans ma patrie 7 ans 9 jnois après mon départ, âgé de 17 ans 1 mois. J'ai été oflicier à l'âge de 16 ans 15 jours.

Celui qui devait remplir sa Aie (ïcpoqnes si fameuses, semblait déjà croire en lui quand il écrivait toutes ces dates, qu'il appelait pompeusement des époques. A di.\-neuf ans il semblait déjà penser ([u'il aurait un jour une histoii'e. 11 préparait des notes.

yOÏE J, PAGE -20.

Il a mis ses éperons d'or l'oui- le dernier combat et le dernier voyage.

L(>rs()(ie i"enq)ereur se sentit près de mourir, il se fit

>V\\ I.A MOUT Dl'! NAl'Ol.KON. .>(i7

hahillcr ('(nnnie pour nu joiu- de bataille. On le rexèlil (hson uniloinie et on lui chaussa ses éperons.

r.oiix que t■a^o^is(' le ciel Tonuinenf jeunes leur carrière.

Ov ci IJc'A -y'./vji'.v à-'/j/XT/.c'. 'ik;

Vers (le Ménandre cité par IMutanpie (lonsoldl. ail \p(i/lon.) et traduit foi't littéralement pai" Piaule dans lis

lîaeeliides.

... i|iieiii (li (liiiiziuil

A(,lol(;sceiis murilur. . . .

H.Nsayail de sa mori iii nuit cl le silence.

On connaît la retraite de Cliarles-Onint, après son abdi- «•ation, an monastère de Saint-Jnst.

C'est dans rc'iiJise de ce monastère (piMI lit prépaivr son tombeau ; il lit même célébrer ses ol)sè([ues de son \i\anl : il s'ennnvait de ne pins attirer Tattention û\\ monde, cl Nonint (jn'on parlât de lui. On le mit dans une l)ière, on le recouvrit dn drap mortuaire; ses domestiques lesnivaienl aNec des cieriics noirs à la main ; on chanta le Deprofimdis, et il chantait lui-même dans sa bière; enfin, la eérénionie aehe>ée, on jeta de Teau Ix-nite siu' lecor|)s, puis, chaciui se retirant , on le laissa seul connue si tout eût été lini, et on ferma les |)ortes de Teiilise. Cette lunèbre cérémonie, le silence (jin la sui\it, la solitude dont Charles-Quint se \ii

>(iX NOTES DU POEME

c'iitouir , les images liigiil)res en faee (lesquelles il se trouva tout à coup seul , frappèrent profondément son esprit et précipitèrent, dit-on, sa mort.

NOTi: 5, PAGi: -il.

Napoléon est mort . el sdii sépulcre est vide.

L'empereur, en 1811, est allé Aisiter Tabbave de Saint- Denis avec rimpératriee 3Iarie-Louise , et c'est dans cette > isite qu'il a ii\é la place où il voulait que son corps reposât. Il ordonna de préparer son ca\eau funèbre. On a montr(' longtemps ce caveau fermé d'une double porte de bronze. Maintenant (I8'21) l'entrée en est murée, et recouverte d'une grande table de marbre noir, au-dessus de laquelle on voit écrits ces mots : Ici reposent les dépouilles niurlclle^ de... Le nom maïupie.

jNOTE g, PAdL 2î).

Qui ne raiii;ut aimé, ce tuteur i.'lorieux"'

Le l'r} tanée de Saint-Cyr, fondé pai- JNapoléon et inauguré par son frère Lucien , était l'objet de la ])rédilection particulière de rem])ereur. Il v avait mis plusieurs enfants de sa famille et ceu.v d'un grand nombre de ses généraux: (m y entendait les noms de j)esai\ , Oudinot , de Bill y, Ciardanne, Lriand, lîivaud, liaragua^-d'Hillers, etc., retentir dans les classes et dans la cour fies jeux, connue sur les champs de bataille.

SIR l.A M(»KT |)K NAIMU.KON. n?.!

Napoléon, t'oiisiil OU empereur, veuait ti Saiut-Cvr jouir (le sou ouvrage, eoiume autrefois Louis XIA\

Où l'on semiiit des lys. il plante des lauriers;

Où les vierges croissaient, grandissent les giieriiers.

Il aiiuait à arriver à l'iniproviste , et sa présenee e\eitait toujours uue bieu vive émotiou. Celui qui eommaudait do si i,n-audes années ne dédaignait pas de faire faire Texercice à déjeunes eufaus. Quelquefois il nous interrogeait sur uos banes. Je reinplaçais dans la chaire mon professeur malade, un jour que Napoléon entra dans la classe de rhétorique, tout étouué de voir assis sur Testrade un professeur portant ruuiforme des écoliers. Il examina lui-même les élèves: il se souvenait encore de son Domairon. >ous ne pouxions nous empêcher de sourire parfois en Técoutant, et nous nous sentions tout fiers d'en savoir |)lus sur les figures de rhétorique (jue le vaincfueur de ^Marengo.

Il nous faisait des surprises toutes paternelles. Un jour, nous vîmes arriver a Saint-Cvr une grande voiture chargée de présents : c'étaient des arcs et des flèches, des ballons, des boules et des rpiilles, des bilboquets, des jeux pour tous les âges. Chacun eu eut , le collège eu était rempli.

l'ne autre fois, étant \enu chasser à T^amboiiillet, il nous envoya du gibier de sa chasse. >'ous étions trois cents au réfectoire : il y eut des lièvres pour toutes les tables. Et nous lui adressions des \ers :

De vos enfants du Trv tanéc Entendez-vous les jeunes voix , Vers votre tète rouronnée .S'élever toutes a la l'ois?

ili) NOTKS DU POkMK DH XAIMll.EON.

Jamais (nicor le réfectoiro

N'a roulé plus bruyant écho.

Même au jour où de Marengo

On nous annonça la victoire ,

Ou quand, de votre char de gloire

A notre porte descendu ,

Père et convive inattendu ,

Dans nos verres vous vîntes boirt\

Semblable joie hier brillait ,

Lorsque notre enfance enivrée

Salua la joyeuse entrée

De vos lièvres de Ranibouillel.

Ces vers sont trop peu de chose pour que je doive reiïrettcr beaucoup dVu avoir perdu la suite ; jîourtant , la pièce exprimait déjà , je m'en sou\ ieus , avec une sorte de vérité , !ui sentiment qui est resté celui de toute ma vie, et qu'éprouvaient pour l'empereur tous les élèves du Prytanée de Saint-Cyi-. ils le lui ont bien montré, la plupart sont morts pour lui.

NOTES Dl POÈMK

%^.mr3

.l'ullais retrouver à leui in^u deux amis intimes.... chevauchant au hasarda leur rencontre, à travers la Morée. donnant leur signalement sur les chemins d'Argos, de Corinthe, de Tripolitza ; traversant comme un courrier toutes les capitales des rois d'Homère, cinq royaumes en trois jours. Enfin, je les rencontrai tout à coup dans un coin de Sparte.

Je transcris ici ce voyage d'Athènes à Sparte, tel que je le retrouve dans des notes écrites pendant le voyage même.

.Mardi, \:\ juin IHiO.

J'étais hier soir chez M. Fauve! . Nous causions du sujet qui me préocciq)ait tant depuis mon arrivée à Athènes, le man((ue absolu de nouvelles des amis que je suis venu chercher de si loin, [ois(|nc M. l'amel reçut de son col-

272 NOTES DU F(>ÈMK l)K LA GRECE.

lègue le consul de Fatras une lettre qui me remplit de joie. Il \enait d'arriver des iles Ioniennes, écrivait le consul, deux Français très-aimables, M. Achille D.... et M. 31.... Us devaient quitter Fatras le lendemain, et aller à Athènes, en traversant la 31 orée. J'étais donc, enlin, certain de ne pas les manquer , de ne pas perdre le but le plus cher de mon voyage. Mais , en calculant que le chemin qu'ils prenaient pour arriver à Athènes ne leur permettrait pas d'y être a\ant dix ou douze jours, je n'ai pu me résigner à cette longue attente, et me suis décidé sur-le-champ à partir pour Ti'ipolitza, afin de les embrasser plus tôt ; qui sait ! peut-être aurai-je le temps d'aller les rejoindre à Sparte. Tout a donc été prêt pour mon voyage dans la soirée même. Nous avons fait avec 3[ de Saint-André écliaiige de domestique , car le sien est plus accoutumé aux voyages et plus déterminé que mon Athénien, et je suis monté à cheval ce matin à une heure , par la ])lus belle nuit , à la lueur des plus douces étoiles. l']n partant, j'ai trouvé Athènes éclairée, contre la coutume; de petites lanternes brûlaient dans le bazar et dans les rues qui Tavoisinent. Tout était plein d'un bruit internai de tambours, de musique, de chants. J'ai renc(nitré, près de ma rue des Trépieds , une troupe de dames turques allant en xisite; les hommes étaient assis devant les cafés, fumant comme en plein jour; enfin, quoiqu'il soit une heure du matin, tout le inonde est debout dans Athènes : on se dédommage de mille manières des longues heures du jeûne. Je suis sorti ])ar la porte du Firée , heureux d'échapper à ce tintamare duramazan, et me suis acheminé en silence, suivi de Giorgio bien armé, et d'unagoyat, le long delà voie Saci'ée, à tra\ers la forêt dos 01i\ici"s. Ce lieu m'entre-

DATIlkNKS A SPAUTK. 273

tenait de pensées toutes dillérentes de celles que je venais de ((iiitter à Athènes, (.a voie Sacrée, que j'ai suivie dans sa loniiueur, à la clarté des étoiles et au milieu du plus profond silence , passe entre le mont Égialée et le mont Icare.

Le jour commençait à poindre quand je suis ai-rivé au bord de la mer; le soleil était déjà levé quand j'approchais d'Eleusis. J'ai rencontré, à la lueur du. crépuscule, beaucoup d'hommes montés sur des ânes; c'étaient des moissonneurs qui s'en allaient à Tlièbes faire la moisson.

Pour passer d'Eleusis à Mégare, on suit un chemin en corniche au bord de la mer, le lont; du mont Kerata. Je m'étais hien promis, en quittant Athènes, de ne rien regarder, de ne l'ien voir, de ne rien sentir sur ma route, alin de jouir de tout cela au retour avec mes amis. Aussi je ne me suis arrêté ni au puits fleui'i , où Cérès s'est reposée , lasse d'uNoir cherché sa lille par toute la terre, ni aux sources salées, où l'on injuriait la pompe sacrée d'Athènes, ii son passage, en mémoire des injui-es que de vieilles lenmies dirent autrefois à Cérès. Alais quand je me suis trouvé sur cette corniche de la montagne et (|ue j'ai aperçu Salamine , la mer, les terres (pii l'environnent, diversement éclairées par le soleil du matin, je n'ai pas été maître de moi-même et il m'a été dil'licilc de me contenir dans les hornes d'une sage admiration.

Vfégare est à (jueUpie distance de la mer, bâtie en am- [)liithéàtre et en cùne, au nùlicu de plaines nues où l'on moissonne un blé assez pauvie. Ses maisons sont pour la plupart faites de terre, et ont des toits bas et plats comme ceux do Jérusalem.

Je ne fais (pie noter ce (pie je vois sur ma roule eu pas- II. i«

■m NOTES DU POKME DE LA (lUECE.

sant , je prends seulement un souvenir. J'irai voir la ^[égare antique au retour, et j'espère que ce sera en bonne compagnie.

En descendant de Mégare, on rencontre une fontaine abondante, nourrie par un aqueduc souterrain. Là, j'ai trouvé un grand nombre de jeunes 3[cgariennes lavant gaiement leurs robes dans de ])etites auges en pierre qui envii-onnaient la fontaine. Il v avait plusieurs centaines de ces petites auges. Quand une fiUe de ^Fégare se marie , l'auge fait partie obligée de sa dot.

Le mont Géranien, qu'on parcourt en allant de ^légare à Corintbe , ne présente , dans ses aspects , rien de particulièrement remarquable. Il est assez varié toutefois , assez bien vêtu de verdure, couvert de ])ius; mais, à l'endroit nommé les Dervends ( les défilés ) , il devient vraiment pittoresque: de là on aperçoit les deux mers. Comme nous montions vers ce lieu , où nous distinguions d'en bas des espèces de huttes ombragées de feuilles sèches, nous avons entendu le cri d'un grand nombre de voix , qui , répété par d'autres voix , s'est renouvelé à plusieurs reprises : c'étaient les gardes des Dervends, qui nous avaient aperçus de loin, et qui se prévenaient les uns les autres d'être en éveil à l'approche des étrangers. Ces gardes, quand nous avons été enfin près de leur poste , sont venus à nous , le fusil sur l'épaule ; ils m'ont escorté quelques moments comme par honneur, jusqu'à ce que je leur eusse fait donner de l'argent; alors ils se sont mis en rang , et m'ont crié : Hora Kaiè ! J'ai répété Hum haie, et j'ai continué ma r(mte.

Des Dervends, nous nous engageons de plus en plus dans les montagnes. Après bien des tours et détours, bien des

DATHKNKS A SPAUTK. 27!i

montées ot (k'sccntes, nous sonnnes cnlin arrivés au li(Mi appolé ^lilhès. Avant d' y parvenir, on rencontre un vallon, où (le belles tonlTes de lauriers-rose vous consolent de la triste verdure des sapins, et excitent un contentement et un soi I ri re i n volontai l'es .

J'ai t'ait faire halte. 3laintenant me voilà établi au pied d'un beau platane, on je vais passer la nuit; caries chcvauv sont fatiiiués, et il y a encore ((uatrc heures de chemin d'ici a Coiinthe. .Pai en l'ace de moi, entre deux montas^nes, une échappée de vue sur le jïolfe dWthènes et Tile (rKgine, mais la nuit (|ui est venue m'empêche de plus i-ieu dis- 1ini»uer. J'écris à la lueur du bois résineux qui me sert de flambeau, ^lon lit est dressé sous le vaste platane, dont les feuilles dentelées scmt éclairées en dessous par la llamme. Ma tente est attachée à ses branches. Un ruisseau m'enferme de quatre côtés connue dans ime ile. Le murmure de l'eau m'invite au sommeil, je vais jne mettre au lit. Je suis las de ma lonf^ue journée, et je me sens disposé à goûter un bien meilleur sommeil sons cette petite tente agitée par le Ncnt , au milieu des sapins du mont (iéranien, au bruit de mon ruisseau, à l'abri de mon platane, en face de la mer de Salamine, sous le ciei et les étoiles, (pie si j'étais enfermé dans une alc<ne de Paris. Les chevaux, délii's, jiaissent librement autour de nous, et \oila déjà (iiorgio et son compagnon étendus a demi endormis siu riicrbe, la tc-te appuvi^e sur la racine du platane.

Mt'icicili 1 1 juin, — I»- iii:iliii.

SingulierrcNcil ! il clail dcja grand jour (piand j'ai (Ui\crt

27(i NOTES ])V POKMI- DK LA (IRi:!:!-.

les yeux, et à travers Touverture de ma tente, ou plutôt des rideaux de mon lit, je n'ai pas aperçu sans ëtonnement le libre horizon , la nier, et le soleil étincelant, déjà monté au sommet de la montagne qui est à ma gauche.

Cette nuit , je me suis éveillé plusieurs fois ; c'était toujours pour moi une nouvelle surprise de voir le ciel si près de moi , et les étoiles briller à travers le feuillage du platane dont j'étais abrité. J'aimais le bruit de l'eau qui me berçait, et le bruit du vent qui secouait la tente.

Je viens do m'habiller et de faire ma toilette sur l'herbe au bord du ruisseau, au vent frais du matin , aux rayons encore doux du soleil. Cependant on a bridé mes chevaux, et nous partons.

De 3Iilhès à Corinthe , rien de remarquable , si ce n'est la vue des deux golfes qu'on retrouve tout à cDup à un tournant de la montagne.

C'est aujourd'hui , I \ juiu, en descendant vers Corinthe, que j'ai aperçu pour la première fois la cime du Parnasse. Le soleil rendait éblouissante la neige dont elle est blanchie. La mer de Cryssa , bleue comme de l'indigo , faisait merveilleusement ressortir les formes ^ a poreuses des montagnes lointaines. Quelques cyprès annoncent de loin Corinthe, ou plutôt sou tombeau : un rocher crénelé la domine, c"est l'Acropolis. La ville nouvelle , placée à quelque distance de la mer, parait pauvre et peu importante. Elle appartient en [)ropriété à un be\ , (|ui la gouverne.

Je suis descendu au khan ; il est rempli de Grecs , de Juifs, de Turks, sales et curieux. Ils viennent dans la chambre où l'on m'a placé; ils demandent (pii je suis; ils examinent mes bagages et mes armes. Bien qu'il soit tout à l'heure midi ,

D'ATllKNKS A SPARTH. 277

et (|ue la cluilcur soit uccahlaiitc, je suis |)iesst' de sortir de ce kliaii iiiiséiable et inalpropie; peut-être trouverai-je ce soir mes vovaj^ears ù Argos. Il faut donc bien vite y arriver.

Mômo jour, — le soir.

Je suis arri\é à Argos : personne. J'ai arrêté tous les gens ([ue j'ai rencontrés sur la route pour leur demander des nouvelles de ceux que je cherche; j'ai donné le si*!;naiement d'A ... et de 3r . . . dans toute l'Argolide.

L'Arfïolide connnence presque au sortir de Corinthe. I.a chaleur et la fatigue m'ont forcé de m'arrèter à deux heues delà >ille. J'ai dormi une heure sous un beau saule bien toulfu, assez près d'un ruisseau plein de lauriers-rose, et puis j'ai repris mon cheuiin dans les montagnes. J'ai aperçu , en passant, l'emplacement de Cléoue.

A deux heures envinm de Cléone, on arrive à une immense plaine couronnée de montagnes : c'était le royaume d'Agamemnon. Je de\ais couchera 3Jycènes,maisla capitale du roi des rois ne m'a offert qu'un gite si malpropre , que j'ai pensé que je ne courrais aucun risque en allant tenter fortune dans sa résidence d'Argos, qui n'est qu'a deux lieues de la premièiv. J'ai donc ])assé outre, en laissant à (pielque distance à ma gauche, pour les visiter au retour, les ruines de la ville antique, et le tond)eau d'Agamennion. il semble que, de 3lycènes, on peut, en étendant la main, toucher la citadelle d'Argos, (pii se fait voir de loin, et domine la vaste plaine et la mer : car la mer et le beau golfe d'Argos sont au fond du tableau a\ec >auplie et la l'alamide.

J'ai trouvé , eu arrivant à Argos, ce que j'avais laissé à Athènes: le bruit et le tumulte du ramazan. H était déjà nuit; les minarets étaient illuminés; des teu\ de l)ois résineux étaient allumés de distance en distance dans les rues ; des tambours , delà musique, des chants, ou plutôt des cris et des hurlements, se faisaient entendre de loin dans les cafés. Les Argiens, coiffés de turbans, fumaient assis, tandis que quelques Argiennes , aux portes de la ville, tournaient le fuseau, ou revenaient des chauqis l'épaule chariiée de ])ioches et d'outils de labourage.

Jeudi 1.') juin, — le soir.

Deux belles plaines cultivées et fécondes, séparées par des montagnes âpres et élevées ( Artemisium ) qui offrent ([uehjues points de vue sur la mer, tel est le pays que j'ai parcouru aujourd'hui, au grand soleil. La première de ces plaines est celle d'Argos , bien arrosée par des ruisseaux et de petites rivières hmpides; l'autre, celle de Tripolitza, est nue et sans eau ; mais la xille qui ferme son horizon présente de loin un as|)ect agréable. A mesure ([uej'ap[)rochais, elle me semblait de plus en plus charmante, parmi les arbres auxquels elle est mêlée, car j'espérais y rencontrer mes amis; mais, une fois arrivé, je l'ai trouvée affreuse : |)ersonne n'y avait paru, .l'ai eu, en approchant, une alerte de joie -.on m'avait dit (pi'il y était venu des l'rancs dans la matinée, et j'ai aperçu précisément de loin six ou sept [jei-sonnes galopant à cheval. D'apiès le rapport {\m jn'avait

été fait à Athènes, A et M devaient avoii- jusU-

menl cin(( personnes axcc cn\. J'ai pi(|ué mou clic\al, |)leiii

1)athem:s a sparti:. 27fi

d'espoir et avec un grand J)atteinent de cœur, et, quand j'ai été plus près, j'ai reconnu que c'étaient des agovats montés sur des nudes. J'ai été un peu confus d'avoir senti mon cœur ])atU'e pour ces muletiers.

Je suis descendu dans Tri politza, a la maison d'un dvis primats de la Aille, ]\lichael Géliniati. 11 n'était pas chez lui au moment de mon arrivée. Conduit, d'après l'ordre de sa femme, dans une pièce fort propre, où j'ai eu grand plaisir à trouver un divan, j'ai vu bientôt entrer la maîtresse de la maison, qui, sans me connaître, sans savoir qui j'étais, sans me faire la moindre question, est venue me présenter la cuillerée de confitures, puis le verre d'eau , puis le café, puis la pipe.

Michael Géliniati, (]ii'()n était allé chercher dans la ville, est aussitôt accouru; après avoir lu la lettre qui me recommandait a lui, il pencha la tète sans me rien dire ; et , à son air, on eût pu croire qu'il me recevait chez lui par point de religion, forteuiuivé, mais résigné. J'eus cette idée et elle était fausse, car il a été [)our moi plein de prévenances et d'égards. 3Ialgré ses afl'aires , il ne m'a pas quitté un moment, ce dont je me serais Inen passé; car il ne sait pas l'italien et je ne sais pas le grec : nous ne pouvions nous entendre, et nous nous sonnnes tenus l'un devaut l'autre sans parler, pendant plusieurs heures. Je uvendormais par moments, et puis, je me dépêchais de rou\rir les veux pour ne pas faire iuq)olitesse a mon hôte, toujours assis en face de moi, et roulaut entre ses doigts les grains de son cha- ])elet. J'attendais inq)atiennnent l'heure du souper. J'avais aperçu, en arri\ant, a travers les croisées, certain nombre de iVinincs; il nie semblait avoii- \u briller de ioi't beaux

yeux, et j'espérais que je souperais en famille; lîMis, à mon grand désappointement, on m'a apporté mon souper sur une petite table hassc , à ct)té de mon divan, et mon hôte luimême est demeuré là sans le partager. Cela me paraissait d'abord tout extraordinaire, mais je me suis souvenu que nous sommes au temps du carême, et que les (Irecs observent le jeune d'une manière très-rigoureuse. Les Turks, s'ils s'abstiennent, entre le lever et le coucher du soleil, de tout repas, s'en dédommagent du moins pendant la nuit entière ; les Grecs ne peuvent manger que du poisstm, des ohves, etc. et comme le poisson que l'on trouve à Tripolitza y arrive de Corinthe, il est rare que dans ce temps il arrive frais, et il faut que les habitants de ce pays se contentent de fruits secs pour toute nourriture.

La ville de TripoUtza n'a pohit de ressources; elle tire toutes choses soit de Corinthe , soit de Patras , soit de ]\apoli de Romanie. Sa plaine pourrait être très-féconde et enrichir le pays, s'U y avait de l'eau. On en ferait venir sans des frais considérables. 11 y a, à trois lieues d'ici, une eau abondante qu'il serait possible d'amener dans la ville et dans les champs qui l'environnent, moyennant une dépense de cinq cent mille piastres. Les Grecs se seraient prêtés volontiers à concourir à cette dépense, mais les Turks ont tant fait auprès du pacha d'alors , qui est le grand visir d'aujourd'hui, que le projet n'a pas eu de suite. Les Turks, si aptes et si empressés à détruire, semblent contraires à tout ce qui ])eut fonder et conserver. Ils traitent la Grèce comme un pays ennemi où ils sont seulement de passage.

DATIlî-NKS A SPAKTi;. J8|

Ventirecii, Ifi juin.

A (|uatre lieiires, ce luatiii, coiiinie je me préparais a paitir, j'ai ti()it\é mon liote, sa femme et ses domestiques déjà levés. On a fait mettre dans mon sac de provisions un poulet et un pain, car à IViiiolitza on ne saurait acheter (pie du pain détestalile^ et despoidets, (m n'entrou\e pas du tout. (Jiorgio n'a pas même pu se procurer des figues sèches. Voihi la capitale de la :\[orée et la résidence magnilique d'iuj pacha à trois queues. M. Géliniati m'a apporté, en venant me dire adieu, de beaux œillets qu'il avait cueillis |)()ur moi dans son jardin. Les Orientaux aiment beaucoup les fleui-s et particuhèrement les œillets, lis les cultivent en grand nombre , et on rencontre peu de gens en Grèce qui n'en aient un sur l'oreille ou dans les plis du turban. 11 \ a ([uelques jours , à Athènes, deux femmes noires m'ont persécuté dans la rue jusqu'à ce que je leur eusse donné des œillets que je portais à ma boutonnière. Tl était curieux de voir la Aivacité de leur désir pour une petite lleur.

Quand je suis sorti de Tripolitza , l'air était délicieux , la campagne pleine de fraîcheur. Le bord de la route paraissait humide encore de la rosée delanuit, (pie le soleil faisait briller sur riierbe comme un réseau.

Avant d'arriver a la montagne où comuience la Laconie, j'ai distingué à l'horizon quelques ruines : c'était 3rantinée. Toute la plaine s'est reuqilie aussitôt a mes veux du souvenir d'Kpamincmdas,

•l'ai counncucéàgi-aNir la uionlague de Chelmos, m'entreteuant de ce grand houniic. Je montais dans des défilés (pie

282 NOTES 1)1 TOEMl- DE LA GRECE.

lui-même avait IraNersés et qui ont vu passer les trois ceuts Spartiates, lorsqu'ils allaient mourir aux Thermopvles. Bientôt je ne ine suis plus occupé cpie de la dillicultc du chemin et surtout du bonheur que j'espérais trouver a Mistra.

Mi^lra. — Sniiiodi, 1" juin.

J'ai marché sans m'arrèter depuis quatre heures du matin jusqu'à deux heures après midi. Ce n'est qu'au khan de lîourlia que j'ai fait halte. Là, sous deux arbres épais qui ombragent une petite esplanade , an bord de la route, je me suis re|)osé délicieusement , en dinant au frais, (le ma fatigue et de la chaleur accablante du soleil. Mais bientôt, comme Ulysse près d'arriver à Ithaque, je me suis endormi profondéjnent. J'ai trouvé, en m'é veillant, que deux heures s'étaient passées, et j'ai vu à côté de moi, en ouvrant les veux, mes chevaux sellés et bridés, et les domestiques tout prêts à partir (pii attendaient en silence, et n'avaient osé me réveiller, tant ils me voyaient ense- \eli dans le sommeil.

Avec quel empressement je suis monté à che\al ! comme je me sentais inqjatient de franchir cet espace de trois lieues ([ui me restait encore à parcourir pour arriver à ^Mistra ! l.eTaygète, que j'avais dexiné de très-loin, et dont j'avais aperçu, du milie;i des montagnes, les sommets semés de neige, le Taygète se rapprochait maintenant de moi. Mais surtout avec quel désir j'attendais l'Iuirolas! Je l'appelais de tous mes regards. Je l'ai aperçu enfin a un détour de la route ; je l'ai vu tout à coup , à mes pieds , avec son pont |iil((»res(pie. ses (•iicuit>. ses laui'icrs-iose. et, eu prêtant

I) ATlli-NKS A Sl'AKTi:. isi

l'oreille, j'entendais son bruit monter jus(|ii'à moi. .rui traversé son lit très-peu profond, et je m'en allais cheminant plein de joieet dVspcrancea tra\ers mille eliemins de collines, remplis d'arbres, de courants d'eau, de lauriers-rose, <|ui tantôt me laissaient voir, tantôt Jiie cachaient la ville de Mistra, appuyée connue une décoration au pied du Taygète, et sui-mojitée de son château fort, maintenant abandonné.

J)e même (pfen arrivant a Athènes j'étais moins occupé

d'Athènes que de ceux que j'y \enais chercher, c'est a A

< t à .>r beaucoup plus qu'à Lycurgue et à Léonidas, que

je pensais en arri\ant à Sparte. Je n'étais occupé (juc du moment de notre réunion; de la surprise que j'allais lemcauser, de la joie que j'allais répandre et partai^er. S'ils n'étaient pas arrivés avant moi, j'allais m'établira Mistra et les attendre. Ils devaient indispensablement y venir. Ils ne poux aient |)lus m'échap|)er. Mon cœur bondissait de joie, et ce|)endant je m'axancais vers la \illc, (|ui me semblait s'éloigner à mesure (pie je nrap|)rochais d'elle. [,e chemin a paru lon^ à mon ijn|)atience.

Je ne saxais trop où aller lo^er; j'étais parti d'Athènes st précipitannnent, que je n'avais pris de lettres pour personne. Je pensais aller chez cet Ibrahim dont parle ^\. de Chateaubriand, mais Ibrahim était mort. On m'in(li(pia, i)ar le chemin, d'autres maisons hospitalières. Siniiulière chose (pie le hasard ! il ressemble tant (pielquefois à la destinée, (pi'il en fait |)eur. Au bas de la xille, je renconliai un homme axec le(piel je liai conxeisation par l'entremise de (iior^io, l.e lieu où je dexais descendre a clé natin-ellemenl le sujet de l'enlreticn. Il me dit (pi'il v axait dans la xille

28 i NUTES DU 1M)EMK DE LA GRECE.

nue inaison, outre celles qu'on m'avait déjà indiquées, doni le maître recevait avec plaisir les étrauiiers; et, sans attendre mon aveu, il s'est mis à marcher, pour nous y conduire, à la tète de nos chevaux. Je me laissais aller machinalement à suivre ce liuide, sans dire mm, sans dire oui, sans savoir précisément où je voulais m'arriMcr, jusqu'à ce ([ue, arrivant devant une maison , le guide en a ouvert la |)orte et m'a invité à descendre. Giorgio entre et fait sa question ordinaire : « Y a-t-il des Francs nouvellement arrivés dans la ville? » On lui répond : «Il y en a deux dans cette maison même, arrivés d'aujourd'hui. » Je saute en bas de mon cheval : plus de doute, ce sont mes amis. J'entre a\ ec rapidité dans la petite cour, je monte , le cœur tout |)alpitant, les degrés d'un escalier de pierre qui conduisait à une galerie, et la première personne que je rencontre... J'ai peine encore à m'en croire, une des plus grandes émotions de ma \ie m'attendait donc à cette place! La maison, la petite cour au coin de laquelle Vst un mûrier, j'escaher extérieur qui monte à la galerie ornée de vignes, l'espèce de petite terrasse voisine de l'escalier, tout cela, brillant et distinct dans ma mémoire, y doit laisser une empreinte qui n'en sortira plus jaiîiais.

Connne je montais l'escaher de pierre, un étranger descendait de la galerie à laquelle cet escalier conduit. A la vue de l'étranger, mon cteur se serra d'un mouxement involontaire, un découragement subit vint me prendi'e, et j'ai pensé tout à coup que j'avais eu une fausse espérance et une trompeuse joie, puisque ce Iranc qui descendait et qui |)araissait installé dans la maison n'était pas l'un de mes amis. Les doux Novagcurs arri\cs dans la journée n'étaienl

I) .\T11Ï-:NES a spart K. 285

donc lien pour moi. L'impression que j'ai éprouvée, en ee moment, et le raisonnement qui s'est fait dans ma tète, ont été rapides comme un éclair et n'ont pas plus duré que le temps de mettre le pied d'une marche sur une autre marche. L'étranger, qui me parut Anglais quand je le \is d'ahord. à travers les feuilles de \ igné, descendre de la galerie , me salua poliment en passant près de moi; et comme, portant la main à mon chapeau pour lui rendre son salut, je le regardais avec quelque attention, tout à coup je n'ai pu retenir un cri d'étonnement, de crainte, de joie : cet étranger, c'était Achille. C'était lui, et j'hésitais encore, tant ma surprise était grande, tant la rencontre était inattendue, tant j'avais peur de me tromper. Achille recula à mon cri, et prononça plusieurs fois mon nom, avec un air singulier d'étonnement , de doute , même d'effroi , comme s'il voyait paraître tout à coup devant lui une chose surnaturelle, et nous nous sommes sentis serrés dans les hras l'un de l'autre avant pour ainsi dire de nous être bien reconnus.

I'"t c'est à Sparte que nous nous retrouvions après une si longue absence ! Partis de heu\ si divers , séparés par tant de pays, d'obstacles , de hasards , c'est à Sparte ((ue nous devions nous rencontrer. Que de chances s'opposaient à cette rencontre ! ]Vous pouvions prendre à travers le Péloponèse des routes différentes, (pie sais-je? nous pouvions nous croiser dans \n même route. Au lieu de cela , nous arrivons dans cette belle vallée, ruii de Rome, l'autre de Paris, comme à un lieu de rendez-vous; le hasard nous y amène dans la même maison, le même jour, presqu'à la même heure, et Achille, qui était si loin de m'attendre, vient lui-même, à son iiisu, au-devant de moi.

-28G NOTES DU POÈME DE LA (iHECE.

>I... était demeuré dans la chambre, retenu sur le divan par une blessure que lui avait faite à la jambe un coup de pied de cheval. >'()us avons couru bientôt le surprendre, c(mnnc nous avions nous-mêmes été surpris. J'étais si déguisé par mon costume de voyage, et ^\... si loin de me croire eu (Irèce, que je demeurai quelques instants pour lui un étranger. >'ous nous embrassâmes , en riant beaucoup de ce que, même à la \oi\, il n'avait pas reconnu un ami d'enfance.

Que de (juestions échangées ! Quel besoin de nous raconter les uns aux autres ce cpii s'était passé depuis dix mois de séparation ! Athènes, Rome, Paris, venaient tour à tour se mèlei", se confondre dans nos entretiens.

Sur un lapis do Turquie Le couvert se frouvji mis.

.le laisse ;i penser la vie Oue firenl ces (mis amis.

.loiiili. 22 juin.

Voilà sept jours de passés depuis noti'c réunion à J.acédémone. jNous avons été retenus ici par l'indisposition de M..., qui a pris la fièvre le lendemain de mon arrivée, et qui n'a pu jouir ainsi que bien i)eu , avec A .. et avec moi , de la délicieuse vallée où nous sommes. Cette fièvre n'a eu heureusement (jue peu d'accès, de sorte que nous espérons pouvoir, après-demain matin, poursuivre notre voyage tous ensemble à travers le Péioponèse.

.le voudrais, avant de (piitter Sparte, liver ici le souvenir du temps heureux que j'y ai passé, .l'eu demande jiardon a

I) AIIIKM-S A SPAHI !■;. 2h7

Lycurgue et à Hélène, à la poésie et à l'histoire, j'ai quelque honte à Tavouer, il m'a fallu faire effort pour me transporter dans la Sparte antique, pour penser à ee ^rand peuple de Laecdéinone, à ses victoires, à ses lois, à ses mœurs, a ses héros. J'ai vu ses eijiq collines, j'ai parcouru l'enceinte qu'occupait la célèbre ville , j'ai visité son vaste amphithéâtre dont la terre garde une empreinte si bien conservée au pied de la citadelle; mes veux se sont portés du haut de cette citadelle sur l'emplacement du temple de Minerve qu'elle renfermait dans son sein , et sur le tombeau de Léonidas qu'elle protège it à ses pieds ; j'ai cherché le temple de L\curgue, celui d'Hélène et le palais de ^fénélas; j'ai marché longtemps, et suis revenuplusieurs fois, parmices décombres et au milieu de cette terre nue, inégale, remuée , qui garde trop peu de traces de son ancienne grandeur; je ne me suis point senti entraîné irrésistiblement vers le passé; je contraignais mon souvenii' au lieu de m'y abandonner. Rien de fout ce que je voyais n'attachait et ne remuait fortement mon âme, si ce n'est toutefois ces monuments éternels de la uature, qui survivent a jamais à ceux des hommes, et qui frappaient de loin mes yeux connue ils frappaient ceux des anciens Spartiates; ce Taygète, dont les hautes et belles cimes ont assisté immobiles à toutes les destinées mouvantes de ce florissant enq)ire, dont il ne reste que quelques pierres; ces montagnes a la fois si riantes et si austères, où dansaient les chœurs des jeunes filles lacédémonieinies, et vers lesquelles Léonidas a sans doute arrèt('' son dernier regard, quand il montait les peutes opposées pour aller aux 'riiermopyles.

Je m'étais fail de loin une iniage cliarnianle de l'Iliu-olas,

28S NOTES 1)1- POÈMn DE LA GRÈCE.

de ses eygnes et de ses lauriers. Son nom seul me faisait battre le cœur; je venais le chercher avec désir. A la première vue il m'a semblé ravissant; je Tai vu de tout près sans émotion, sans imaiïination. Son eau est pure et transparente , mais son lit est beaucoup trop vaste pour elle, du moins près de Sparte, et en cette saison. C/est une large étendue de cailloux où coule , sur un des côtés , une petite rivière, dont Teau ])eu profonde couvre à ])eine le pied de nos chevaux. Plus de cygnes, presque pas de lauriers-rose, rien qui fasse souvenir des amours de Léda et de Jupiter.

>ious avons cherché sur ses bords l'emplacement de ce plataniste où les jeunes Spartiates allaient s'exercer à la fatigue et aux travaux militaires. Il ne reste point de traces du canal qui formait un des triangles de son enceinte enjoignant le Gnacion i\ l'Eurotas. 11 nous a été presque aussi diflicile de retrouver le (înacion lui-même, et nous avons été le chercher à une denù-lieue de Sparte, jusqu'à une petite rivière torrentueuse à laquelle nous avons donné son nom, et qu'on appelle ici Pantalimona.

Des colhnes, taillées comme en terrasse, où Ton voit que la main des hommes a passé, des murs naturels formés par la terre du côté de l'Kurotas, des emplacements de temples, qucl((ues pans de murailles dont la plupart paraissent d'ouvrage romain , quelques substructions plus anti(pies, la forme d'un amphithéâtre, celle d'un théâtre auprès; ici, un chapiteau; là, un tronçon de colomie renversé; ailleurs, quelques marbres brisés, quel([ues ])ierres semées çà et là ; parmi ces pauvres débris , quelques che- \anx paissant une herbe rare, et, tout auprès de ces ruines, une ii\ièiv (jui, vieillie, épuisée, parait, pour ainsi dire,

l) .VrilKNKS A Sl'AHTii. 289

outre ses cailloux, une ruine elle-mùnie; enfin, de Tautre eùté de riùn'otas, ces montagnes basses, luies, sablonneuses, qu'on appelle encore le ^félénaion comme aux temps héroïques , voilà l'aspect que présente Sparte ; voilà ce qui reste de son antic^uité.

Ce n'est point à l'indigence de ces restes que je puis attribuer le peu d'impression qu'elle a produite sur moi. J'ai vu des lieux bien moins célèbres , et qui gardaient encore bien jnoins de traces du passé, et ces lieux-là m'ont troublé, m'ont attaché longtemps , m'ont distrait de moi-même (t de l'heure présente, pour me faire >ivre dans d'autres temps et avec d'autres lionnnes. Sparte ne m'a pas enlevé un moment à moi. (7est (pie j'étais dans une disposition d'âme hien différente de celle qu'il faut pour visiter des ruines: j'étais beureux, j'étais réuni à mes amis; mon cœur était rempli de cette ])ensée , et n'avait pas de place pour autre chose. Je n'avais plus d'autre volonté, d'autre besoin, d'autre désir que de jouir délicieusement de cette espèce de calme et de repos (jue je trouvais enfin après tant de fatigues et d'in- (piiétudes. C'est presque inutilement que je voulais transporter mon imagination vers les béros antiques, mon cœur la ramenait toujours au temps présent, et sur le sentier

même où je cheminais auprès d'A l'étais plein d'une

joie c(mtinuelle : je sentais (pie j'étais heureux, je le disais, j'avais besoin de le répéter sans cesse; je jouissais avec ivresse de la hclle el riante nature dont j'étais environ lu'-. J'en jouissais, car elle ne me distravait pas de moi-même, elle ne changeait rien aux impressions (pii se mouvaient en moi, elle y mêlait au contraire je ne sais quoi de vif et de doux ; il sortait de toute cette vallée , de ces chemins , de ces

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