PS. XXXVII
* Satis est semel peccâsee ad fletus seteroos. s. aubr.
ESPRIT DE LA P É iS IFENCE. 267
saint Augustin , et elle comprendra ce que je dis\ Oui , celui qui se trouve dans la nécessité de réclamer quelques adoucissements à la rigueur de la loi commune , mais qui s'afflige et s'humilie de cette nécessité comme d'une disgrâce , qui gémit dans la sincérité de son cœur, de rester seul oisif, quand tous sont appelés aux travaux de la pénitence , d'être seul épargné dans la grande immolation de tout le corps de l'Eglise, celui-là peut se rassurer; il peut se reposer, sans crainte d'illusion, sur la foi d'un sentiment si chrétien ; celui-là jeûne, celui-là garde l'abstinence ; le Dieu de bonté accorde à son intention tout le mérite des mortifications de ses frères. Mais qu'elles sont rares ces âmes généreuses, pour qui la plus rigoureuse pénitence est de ne pouvoir la partager ! Et combien , au contraire , ne s'étudient qu'à chercher des prétextes pour en éluder les saintes prescriptions , et dès qu'elles ont pu trouver quelques excuses qui justifient à leurs yeux la dispense , loin de s'en aftliger comme d'un malheur, s'en félicitent comme d'un succès, et croient tout sauvé quand elles ont réussi à surprendre une indulgence qui consomme souvent leur perte éternelle !
L'esprit de pénitence, ah! n. t. c. f., c'est cedésir de satisfaire à la justice de Dieu , qui multiplie les ex-
' Da araanlem , et sentit quod dico.
piations , qui nous porte , non à retrancher , mais à ajouter à la rigueur du précepte ; qui nous presse (l'accomplir, par des pénitences \olontaires, ce qui manque à la pénitence de l'Eglise ; qui nous fait accepter avec reconnaissance , comme de précieux suppléments de nos satisfactions imparfaites , tout ce que les inconstances de la fortune , la malice des hommes ou l'infirmité de notre nature nous apportent de souffrances et de contradictions ; c'est ce soin pieux de transformer en pénitences méritoires les maux inévitables dont nous sommes enveloppés , les maladies , les disgrâces , les délaissements , les dégoûts , les afflictions du cœur et de l'esprit ; de nous faire de la nécessité même une vertu que le Dieu bon ne laissera pas sans récompense , et de tirer ainsi de l'or de ces tristes ruines ou de nos espérances trompées , ou de notre santé languissante , ou de nos félicités évanouies. Non, N. T. c. F., si nous périssons faute de pénitence , ce n'est pas la pénitence qui nous aura manqué ; elle n'attend pas que nous venions à elle ; elle nous prévient : nous la trouvons en nous et hors de nous. Toute créature souffre et gémit\ depuis le monarque assis dans la pourpre , jusqu'au Lazare couvert de haillons. Quand l'humanité élève sa grande voix, si vous prêtez l'oreille, vous n'entendez qu'un
' Omnis creatura ingemiscit et parturit usquè adhuc. rom. vm. 22.
long cri de douleur. L'homme vit peu de temps , et cette courte vie est remplie de beaucoup de misères \ a dit le juste qui les aTait assemblées toutes sur sa tête. Quand ce n'est pas le présent qui le tourmente , c'est l'avenir qui le trouble et l'inquiète ; quand ce n'est pas la pauvreté qui le visite , c'est la maladie qui vient frapper à la porte de sa demeure ; quand il ne souffre pas dans son corps , il souffre dans son âme ; s'il est en paix du côté de l'étranger , c'est dans ses propres foyers qu'il trouve la guerre ; les chagrins, les douleurs, les tourments l'environnent; il se fatigue même du bonheur , tant il se sent voué à l'expiation ! Fait à l'image du Dieu qui l'a créé , il est fait aussi à l'image du Dieu qui paya sa rançon; et si ce Roi de la création porte une couronne, cette couronne , comme celle du Roi du Calvaire , est un tissu d'épines ! Ce n'est donc pas , encore une fois , la pénitence qui nous manque , c'est nous qui manquons à la pénitence , qui périssons au milieu de tous les moyens de salut , parce que nous ne savons pas ou que nous ne voulons pas nous en servir pour faire notre paix avec le (liel.
L'esprit de pénitence, ah! n. t. c. f., c'est une sainte émulation de la Passion du Sauveur , une tendre union à ses souffrances , par laquelle nous souffrons
' Homo... brevi vivens tenipore repletur multis miseriis. job. xiv. i.
en lui , pour lui et avec lui ; une amoureuse contemplation de ses plaies , fontaines sacrées d'où coulent les eaux vives de la rédemption ; un pieux désir d'en porter l'empreinte gravée dans notre àme , de recevoir en nous pécheurs les mêmes impressions qu'a ressenties cette Victime innocente ' ; une chrétienne appréciation de la a ertu de sa Croix , qui nous fait considérer connue un avantage inestimable tout ce qui nous peut rendre plus conformes à l'image de ce divin Crucifié\ Hélas! n. t. c. f,, toute l'Eglise s'émut de joie, au siècle d'Hélène , à la nouvelle que la vraie Croix avait été retrouvée par les soins de cette pieuse princesse ; et , depuis cette époque heureuse , la religion des peuples , la religion des fidèles, se montrent saintement curieuses de posséder quelque fragment de cet arbre du salut : la moindre parcelle de ce bois vénérable , qui a porté le corps sanglant de Jésus-Chri.st et a reçu ses derniers soupirs , est un trésor plus cher à la piété que l'or et les pierreries dont elle se plaît à l'enrichir , et nous aimons à reconnaître qu'en cela la piété est digne de tout éloge. Mais le Sauveur nous a laissé des reliques plus précieuses encore du bois de son sacrifice , et l'on peut dire que la vraie Croix n'a jamais été perdue dans
' Hoc sentile in vobis quod et in Clirislo Jesu. PHis.ir. ii. 6. - Conformes fleri imaainis lilli sui. rom. vm. 29.
ESPRIT DE LA PÉNITENCE. 27i
son Eglise. Les afflictions , les revers de fortune , les amertumes de la vie, les appréhensions de la mort , l'abandon des amis , les tristesses du cœur , les infirmités d'un corps de boue , la malice de chaque jour^ et les peines de chaque heure, voilà autant de parcelles du bois sacré de la vraie Croix qu'il nous faut chérir , vénérer , enchâsser richement dans l'or d'une charité patiente, résignée , généreuse , qui souffre tout , qui supporte tout * en union avec le divin Maître, et dans la vue de satisfaire à sa justice.
Concluons de ces réflexions, n. t. cf., , qu'il en est beaucoup qui jeûnent, qui pratiquent les abstinences de l'Eglise , et qu'il en est peu néanmoins qui remplissent tout le devoir de la pénitence. Grâce à la divine miséricorde, la sainte loi du Carême est encore assez généralement observée dans le trèsgrand nombre des familles de notre diocèse , pour que les exceptions y soient sensibles : mais qu'il y a de vérité et de sens chrétien dans la simplicité naïve de ces bons fidèles de nos campagnes , à qui l'on demande s'ils ont jeûné , et qui répondent que Dieu le sait, et que pour eux ils n'osent se rendre ce témoignage. Mot touchant, évangélique candeur!
' Sutïicit dit'i malitia suu. .mattii. vi. 34.
' Charitas patiens est, omnia sud'ert , omnia siistinet. cor. xiii. 4.
Ils ont poiu'tant rempli le précepte de l'Eglise , mais ils ne savent pas si ce jeûne leur sera compté , parce qu'ils n'osent se promettre de l'avoir observé dans un véritable esprit de pénitence. C'est donc cet esprit que vous devez former , ou plutôt que vous devez prier le Seigneur de former en vous ; une si sainte disposition ne pouvant être que le fruit de sa grâce. Si A ous le possédez , cet esprit principal ' qui doit animer vos œuvres satisfactoires , vous verrez approcher les jours de la pénitence avec plus de joie que de crainte. Ces pratiques qui semblent rudes à la mollesse , vous paraîtront légères : loin de vous plaindre de la pesanteur d'un joug , tellement adouci par l'indulgence qu'il n'est plus possible de le réduire sans le retrancher tout-à-fait , vous reconnaîtrez qu'on A ous fait grâce ; vous chercherez moins des prétextes pour vous soustraire à la loi , que vous ne serez sévères pour peser à la balance du sanctuaire la légitimité des excuses que vous croiriez pouvoir présenter ; vous rendrez grâce à la miséricorde qui veut bien accepter de si faibles réparations en échange des droits rigoureux de la justice. Oh! si Ton était animé de cet esprit , que de santés seraient fortes , qui se prétendent impuissantes à porter le joug de votre loi , ô mon Dieu! Que de vieillards, qui s'autorisent de leurs
' Spiiitu priiicipali conruina me. ps. l. U.
cheveux blancs pour réclamer la dispense , ne trouloralent dans leur long âge , qui a multiplié leurs offenses , ({ue de nouveaux motifs de racheter des dettes grossies avec le cours de leurs années ! Que de jeunes gens, qu'eft'raie la discipline de l'Eglise, reconnaîtraient que ses rigueurs imposent moins de sacrifices que ne leur eu coûtent les plaisirs ! Mais à l'esprit de pénitence , il faut joindre l'esprit de prière. Non, ^. T. c. f., cette espèce de démons , pour parler le langage de l'Evangile , ou plutôt cette légion d'esprits mauvais que l'Eglise prétend conjurer par les saints exercices du Carême, ne se peut chasser que par la prière îinie au jeûne'. Le jeûne nous dispose au combat, comme ces athlètes qui se préparaient par de sévères abstinences à entrer dans la lice; mais c'est la prière qui nous donne des armes pour vaincre : le jeûne abat le corps et extermine la face , la prière fortifie notre àme et relève vers le Ciel notre tête humiliée : le jeûne expie le péché, la prière attire la grâce : le jeûne fait mourir en nous l'homme charnel , la prière crée en nous l'homme céleste. Dans l'esprit du christianisme et dans ses constants usages , la prière entre comme un élément nécessaire dans toutes
' Hoc i;enus diemoniorum non pjicitur nisi in oratione et jejunio.
MATTH. XVll. 20.
les œuvres de la piété : elle se mêle à nos pénitences, à nos aumônes, comme une bénédiction qui les consacre , comme un parfum (|ui les purifie et les rend agréables , comme un assaisonnement qui les préserve de la corruption. Séparer la prière du jeûne, c'est ôter l'encens au sacrifice. Admirable économie de notre Religion sainte ! Dans cette immolation de nous-mêmes que nous devons offrir à Dieu, la pénitence fournit la victime, comme la charité fournit la flamme qui la consume; mais c'est à la prière qu'elle doit celte odeur de sua\ité que le Seigneur respire avec une divine complaisance \
Et véritablement , n. t. c. r., si la foi nous commande de prier sans cesse , de prier sans relâche, sans distinction de temps et de jours , en sorte que la vie du chrétien ne soit qu'une prière (Commencée sur la terre pour se continuer éternellement dans les Cieux , combien plus entend-elle nous en faire un devoir dans ces jours privilégiés qu'elle a séparés de la masse des jours communs et ordinaires , pour en faire des jours de sanctification et de salut? Que cette obbgation de la prière continuelle ne se puisse observer à la lettre dans la complication et le mouvement des intérêts et des affaires qui remplissent l'année , on le conçoit , on vous excuse et l'on vous
' Odoratusque est Dominus odorem suavitatis. gènes, viii. 2i.
ESPHIT DK I.A P£ MIEN et:. 275
dit , avec saint Augustin , pour votre encouragement et votre consolation , que celui-là prie , qui travaille\ pourvu qu'il travaille pour Dieu , dans la vue de lui plaire et dans l'ordre de sa volonté. Mais quand recevra-t-elle donc son application littérale et rigoureuse , cette règle si sainte de la piété chrétienne, si ce n'est pas dans le temps du Carême? Hélas! N. T. c. F., on prie si peu aujourd'hui ! Cette prière du jour et de la nuit, (|ui unissait autrefois le Ciel et la terre dans dis liens harmonieux, et qui rendait la louange de Dieu peimanente parmi les hommes, cette prière a cessé. In siècle qui matérialise tont, jusqu'au sentiment , jusqu'à la pensée, jusqu'aux mouvements de Tàme les plus spontanés et les plus irrésistibles , éteint chaque jour l'esprit de prière , soh^linanl à ne voir que la terre ' , ne comprenant pas ce que peuvent avoir de puissance et de vertu des regards suppliants levés vers le Maître du monde , et bannissant du Ciel la Providence pour la placer dans la main de l'homme , dans son industrie, dans ses instruments, dans les procédés inventés par son génie. L'adoration, Id louange, l'action de grâces sont devenues plus rares dans l'Eglise elle-même, depuis la dispersion des en-
* Qui laboial, orat.
* Oculos suos stalueiiint declinare in tcnam. rs. xvi. il:
fants du cloîtif et la destruction des maisons de la prière , depuis que les besoins de la société , multipliés par son goût «'ttréné j)Our les jouissances (lu luxe, demandent toutes les heures et tous les hras pour le travail. Ah! n. t. c. f., qu'il y ait du moins un temps dans l'année où la prière , cette exilée céleste , se vienne replacer dans notre cœur et sur nos lèvres , un temps où l'homme se puisse occuper de lui-même, se ressouvenir de son Dieu , de son àme , de sa fin sublime î Sauvons du moins le temps du Carême de cette usurpation des appétits grossiers et cupides de la vie animale et terrestre , sur les nobles instincts de la partie spirituelle de notre nature ; sauvons-le de ces envahissements des préoccupations du siècle présent , qui ne laissent plus de place aux prévoyances du siècle à venir , et à la j)réparation de nos destinées immortelles !
Vous donc qui jeûnez , priez , alîn que vos jeûnes, portés sur les ailes de la prière , montent jusqu'en la présence de Dieu. Priez surtout, vous qui ne jeûnez pas, soit que la faiblesse de l'âge vous dispense , soit que la faiblesse de la santé vous excuse. Une prière plus fréquente , plus assidue , plus fervente , est le jeûne de ceux qui ne jeûnent point. Vous nous exposez qu'un estomac débile , une poitrine délicate , une tête souffrante , ne vous permettent pas de sup-
ESPRIT DK LA Pt'lNlTENCE. 277
porter les longues abstinencos du Carême, et, confiante clans la sincérité de vos motifs , l'Eglise vous croit et vous remet cette partie de la pénitence. Nous croirez-vous aussi, n. t. c. f,, quand nous vous disons que si le jeûne fatigue , la prière repose ; cpie le silence d'une âme recueillie en Dieu ne coûte point d'efforts à la nature , et que de doux entretiens avec le Ciel , parla paix qu'ils nous donnent et les consolations qu'ils répandent dans notre cœur, ne sont pas moins favorables à la santé du corps qu'à la santé de l'âme?
Priez donc , n. t. c. f., et ne cessez point de prier tant que dureront les jours de la réconciliation et de la pénitence. Priez seuls, retirés dans le secret de votre maison et dans le secret de votre cœur ; et là , saintement recueillis sous les yeux du Dieu qui voit clans le seerel , suppliez-le pour vos propres besoins, lui découvrant vos plaies , lui exposant vos faiblesses, et le conjurant de les guérir. Priez en famille , dans ces veilles de l'hiver , que le Seigneur semble avoir voulu prolonger , afin que , rapprochés et réunis autour du foyer héréditaire , le paix du soir et le calme de la nuit vous invitent à adresser en chœur une commune louange au Père commun que nous avons dans les Cieux, et là , entourés de vos enfants, de vos serviteurs , et des pieux souvenirs de vos an- I. 18
278 ESI'HIT Dr, I.A pflNlTKNCK.
cêtres, imploro/.-lo pour vos bnsolns domestiques, lui demandant votre })ain de cliacpie jour, sa bénédiction sur vos labeurs , sa justice surtout , sa sagesse et sa crainte, la première des ricbesses. Oue de grâces, que de faveurs le Tiel ne se plairait-il pas à verser sur une maison ainsi réglée, où toute une famille assemblée dans une communauté de sentiments et d'intentions s'exciterait à la vertu par de pieux entreliens, s'édifierait par de nuituels exemples; où un père respecté , semblable aux anciens Patriarches , offrirait au nom de tous le sacrifice de la prière , et l' holocauste de l'expiation , de peur que quelqu'un de ses fils neùl offensé Dieu dans son cœur * /
Priez dans nos temples, en union avec vos frères, avec la grande famille des enfants de Dieu ; et là , humblement prosternés devant ses autels , adressezlui de ferventes et d'unanimes supplications pour les nécessités publiques. Demandez-lui la paix et l'exaltation de son Eglise , le triomphe de la Religion sinles aveugles qui la combattent , et les ingrats qui l'abandonnent, le bonheur et la prospérité de la patrie. Hélas ! nous nous plaignons que le mal augmente sur la terre , que les malheurs se multi-
' Offerebat tioiucaustu , ne forte peccaverinl (Uii siii , cf male»li\erint Dco in cordibns suis. job. i. 5,
ESPRIT l>r, 1. A PËNITENCK. 279
plient avec les péchés, que le désordre des éléments marclie de pair avec le désordre des intelligences et des volontés , que des fléairs inconnus répondent comme un écho vengeur à des crimes sans nom \ La société s'épouvante de voir sortir de ses entrailles des monstres de forfaits que ses flancs n'avaient jamais portés, et d'entendre des blasphèmes que la langue de l'enfer n'avait pas encore essayés , l'insulte directe à Jésus-Christ, la glorification du meurtre, du suicide, de l'athéisme : tous les esprits sont frappés de l'énormité de ces scandales , les plus indifférents en conçoivent comme un triste pressentiment de la ruine imminente de tout ordre social ; mais personne n'en veut voir la cause , personne n'en cherche le remède là où seulement il se peut trouver. La cause est dans la séparation de Dieu et de l'homme , dans le divorce de la société et de la Religion : le remède est dans une nouvelle consécration de l'antique alliance qui unissait le Ciel avec la terre ; il est dans la prière , qui peut seul rapprocher ce que l'impiété a désuni. Il y a dans la prière, surtout dans la prière publique et solennelle, une vertu secrète que les sages du siècle ne soupçonnent pas , une force toute-puissante pour rétablir l'ordre dans le monde moral comme dans le monde matériel. Il
' Peccata nostra responderunt nobis. is. lix. >2.
faut des pritTos publiques pour les besoins publics, comme des prières domestiques pour les besoins des familles, et des prières individuelles ])0ur nos besoins intimes. Voilà pourquoi TEglise , dans le saint temps du Carême , appelle plus fréquemment ses enfants dans ses temples , multipliant , pour les y attirer, les prières , les bénédictions , les prédications solennelles : c'est pour cela que , dès l'entrée de cette carrière d'expiation , elle donne à sa voix l'éclat de la trompette, et qu'empruntant les accents du prophète Joël , elle nous crie : « Voulez-vous sanctifier le jeune , en sorte qu'il apaise la colère de Dieu et désarme sa justice? convoquez l'assemblée, appelez le peuple, réunissez les vieillards, faites venir les enfants et tous les habitants de la terre dans la maison de votre Dieu; (pie l'époux quitte sa maison , et V épouse le lieu de son repos , et qu'un seul cri, parti de toutes les bouches et de tous les cœurs , monte vers le Seigneur pour implorer le pardon et la miséricorde ; que les prêtres pleurent entre le vestibule et l'autel, médiateurs entre le peuple et son Dieu , et qu'ils disent à ce Dieu juste et clément : Pardonnez , Seigneur, pardonnez à votre peuple , à ce peuple que vons avez choisi , que vous avez racheté , que vous avez aimé d'un amour de préférence. Ne livrez pas notre
ESPRIT Dt LA PÉNITENCE. 281
France , ce royaume de saint Louis , cette illustre portion de votre héritage au mépris et à l'insulte de l'étranger, de peur que les nations, humiliées de notre supériorité dans les arts de la paix comme dans ceux de la guerre , ne triomphcnl de notre dégradation religieuse et morale , et ne disent , en nous montrant du doigt en signe de dérision : Voilà un peuple qui na point de Dieu! Parée , Domine , parce populo tuo , et ne des hœreditateni tuam in opprobrium , ut dominentur eis nationes. Quare dicant in poptdis : L'bi est Deus eorum ' ? »
Enfin, >'. t. c. f., et c'est notre dernière considération , nous devons sanctifier le Carême par un esprit de charité opérant par les bonnes œuvres. Comme la charité est le commencement et la fin de la loi " , et qu'elle est même , à proprement parler, toute la loi ' , la Religion ne nous prescrit aucun devoir qui ne se rapporte directement ou indirectement à l'avantage et à la gloire de cette excellente et surémincnte vertu; et en cela, pour le dire en passant , aj)paraît manifestement la divinité de cette Religion , et ses admirables proportions , soit à la majesté de Dieu qu'elle honore , soit aux besoins et aux misères de l'humanité qu'elle soulage et console.
' JOËL. 11. 17. - Finis praecepti est charitas. 1. tim. i. 6.
^ Plenitudo legis est dilectio. rom. xiii. lO.
Quand donc l'Eglise nous impose des privations et des jeûnes, elle n'entend pas seulement nous fournir un moyen d'expier nos péchés , et nous faire reconnaître le souverain domaine de Dieu sur toute créature ; elle veut encore intéresser et disposer notre cœur eu faveur de nos semblables. Elle veut que dans le temps présent du Carême, notre abondance supplée à l'indigence et à la disette du pauvre ' ; que les retranchements faits au luxe et à la délicatesse de nos tables servent à apaiser la faim et à couvrir la nudité de nos frères , et que cette prudente et religieuse épargne du superflu , quelle nous commande , soit mise en réserve comme la part de la miséricorde, et placée dans les tnains de la charité, qui la fera valoir et fructifier, en la dispensant à ceux qui n'ont pas le nécessaire*.
La divine Providence , qiù , dans la distribution des saisons , en a réservé une pour la moisson du riche , n'a pu oublier le pauvre , et le temps assigné par elle pour la récolte du pauvre; c'est le Carême. Elle a permis, pour des fins dignes d'elle, un désordre apparent qui frappe tous les yeux , le partage inégal des biens de la fortune : il faut que
1 Jn praesenti tempore vestia alninclantia ilJoium inopiam suppléât. 11. COR. vin. 14.
- Prudensque déniât parcitas, quod chaiitati f.tnerat. Hjmne de l'Eglise.
Kspurr 1)1-: la i'P'nitence. 285
l'égalité ne retrouve^ coiiuue parle saint Paul, et que nous rétablissions l'ordre ici-bas par la charité , si nous ne voulons que Dieu le rétablisse lui-même dans réternité par sa justice. Le mauvais riche prie Abraham , du fond de Tabîme , de lui envoyer, par le ministère de Lazare , une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue desséchée par une flannne dévorante , et Abraham lui répond : Souvenez-vous , mon fils , que vous avez reçu des biens en abondance dans cette vie d'épreuve où Lazare n'a recueilli que des maux : il est maintenant consolé, et vous , par un juste retour, vous êtes dans les tourments '\ Qu'il nous soit permis de vous faire l'application de ces belles paroles , n. t. c. f., à vous surtout , riches du siècle , privilégiés de la fortune. Vous n'avez manqué d'aucune des commodités et même des douceurs de la vie dans tout le cours d'une année , où tant d'infortunés n'ont connu (|ue les privations et les besoins : mais voici venir les jours du Carême. Nest-il pas juste que maintenant vous ressentiez, à votre tour, quelque gène, quelque souffrance , et que les entrailles de vos frères se reposent quelque peu , et soient rafraîchies
' Ut liai lequalilas. ii. cor. viii. li.
^ Kt dijjit illi Abraham : Fili, recoidare quia recepisti bona in vilà tiià , et Lazarus sirniliter mala : nunc auteni hic consolatuv , tu veio cruciaris. luc. xvi. 25,
par la rosée de > os pieuses largesses ' ? Vous vous plaignez des rigueurs du jeûne? Mais combien ces rigueurs seront adoucies par cette délicieuse pensée : Le jeune que j'observe aujourd'hui donnera du pain à une famille, pour qui le jeûne est de tous les jours, et dont le Carême embrasse toute Tannée. Ce tribut méritoire que , dans un esprit de pénitence conforme au saint temps que je parcours , je lève sur les dépenses de ma maison , de ma table , de mon jeu , de ma parure , donnera du lait à ces enfants qui n'en trouvent plus au sein maternel tari par la souffrance , sauvera du désespoir ce vieillard , mourant de faim et de froid plus que du poids et de l'excès de ses années , sauvera du déshonneur cette jeune personne que sa vertu , aux prises avec le besoin , ne défend plus que faiblement contre la séduction de l'or que le corrupteur fait briller à ses yeux !
Si ce moyen de sanctifier le Carême par la charité ne trouve pas grâce et faveur auprès de vous , riches de ce monde qui, pour l'ordinaire, acquittez le plus mal la dette de la pénitence , quoique , par les abus et les excès qu'entraînent les richesses , vous ne soyez pas les moins redevables à la justice de Dieu , si vous ne goûtez pas cette morale , nous désespérons de vous en proposer une autre par laquelle
• Viscera sanctorum requieverunt per te , fiater. philem. 7.
VOUS puissiez être sauvés ! Ou \ous iudique le jeune, et vous prétextez votre santé ; on vous recommande la prière , et vous n'avez pas le temps de prier. Eh bien ! ne jeûnez pas , ne priez pas : nous attendrons que lu grâce vous touche. Mais quelle excuse pouvezvous nous alléguer, quand nous vous disons d'être humains du moins, charitables, sensibles, si vous ne voulez pas être chrétiens ; quand nous vous répétons cette parole du Prophète au roi Nabuchodonosor , près de tomber du faîte de la grandeur et de l'opulence dans la ruine la plus déplorable et la plus abjecte , par l'abus qu'il avait fait de cette prospérité même? « Nous ne voyons pour vous qu'une seule chance de salut. Aussi navons-nous qu'un conseil à vous donner , et puisse-t-il , n. t. c. f., vous être agréable autant qu'il vous est salutaire : Rachetez vos péchés par vos aumônes ; rendez-vous digne de miséricorde en usant de miséricorde envers les pauvres, et peut-être que le Seigneur vous pardonnera ' , et peut-être qu'en considération de votre charité, il vous donnera la force d'accomplir les autres préceptes de sa loi ! »
Mais Vhomme ne vit pas seulement de pain ' ;
1 Quamobrem , rex , consilium nieum placeat libi , et peccata tua eleemosynis redime , et iniquitates tuas miscricordiis pauperum : forsitan ignoscet delictis tuis. dan. iv. 24.
^ Non in solo pane vi\it homo. matth. vi. 4.
28() ESPr.lT I)K LA PÉNITENCE.
il vit de justice, (rainmii", tic vérité. Ouc vos libéralités s'étendent à tontes les (l'uvies propres ù le consoler, rinstniirc , le rélornier, le perlectionner. Que chacun de >ons , dans la mesure de ses facultés , apporte son tribut à ce llcuvc de charité qui abreuve de ses trésors toutes les indigences de l'Eglise de la terre , image de ce fleuve de paix et de félicité qui inonde des torrents de sa joie V Eglise du CieV. Nous ne pouvons chaque jour solliciter votre bienfaisance pour les besoins de chaque jour ; nous craindrions de Aous devenir importuns. Mais le Carême, avec le souvenir de \os péchés qu'il réveille et la nécessité de l'expiation qu'il aous prêche, a\ec les idées de miséricorde attachées à cette Croix qu'il expose à vos regards nue et sanglante , le Carême nous autorise à faire un appel à la générosité de vos sentiments en faveur de tous les genres d'infortunes , à vous reconnnander à la fois toutes les œuvres qui intéressent l'humanité , au nom de ce Dieu qui vous a donné tout son sang, qui a pris sur lui toutes vos plaies et qui ne vous demande en retour , pour guérir celles de vos frères , qu'un peu de cet or , si follement prodigué par le luxe, ou plus follement épargné par l'avarice. Secourez donc le prisonnier, recueillez l'étranger; donnez au pauvre assis à votre
1 Fluiuiiiis iriipctu; liX'lilicat l'ivitatem Dei. i-s. \lv. ô.
ESPRIT DK LA FȃMTKNCE. 287
porte , qui atlend les miettes tombées de votre table ; mais donnez surtout à ces pauvres qui ne demandent pas, parce qu'ils craignent la honte plus que la faim, à ces pauvres , prisonniers dans leur propre demeure , étrangers dans leur propre patrie , dont la misère n'est connue que de Dieu et de ses charitables épouses , confidentes de leur secret et servantes de leurs douleurs , et qui recevront en même temps de ces pieuses dépositaires de vos aumônes le soulagement de leurs corps et la consolation de leurs âmes. Donnez pour la fondation de ces saints asiles , où l'orpheline retrome, dans la Vierge de J.-C, tous les soins de l'amour maternel , avec je ne sais quoi de plus suave et de plus ravissant que la grâce et la Religion ajoutent à nos tendresses naturelles , et où elle apprend tout ce qu'il lui importe de savoir, le travail qui préserve du vice, et la prière qui fait^ supporter le malheur. Donnez pour l'entretien de ces écoles modestes, desservies par l'esprit de désintéressement et de sacrifice, où l'enfance indigente est nourrie du lait de la piété et du pain de la doctrine céleste ; et de ces écoles non moins précieuses consacrées à l'éducation des jeunes clercs , espérance de l'Eglise , futurs apôtres de la charité , qui doivent un jour en allumer la sainte llamme dans les cœurs , et en perpétuer les miracles sur la
teiie. Donnez pour le soutien et l'aceioissenient de cette œuvre , la plus grande et la plus belle peutêtre qu'ait inspirée le génie de la Religion , Tœuvrc de la propagation de la foi , qui l'ecule les limites du loyaunic de Dieu , porte sa gloire chez les nations (pii ne l'avaient pas entendu nommer , gagne à l'Evangile la nmltitudc des peiqiles , et rend chaque lidèle , enrôlé sous sa bannière , participant des mérites de l'apostolat; et joignant ainsi, n. t. c, f., les exercices de la charité aux pratiques de la pénitence et de la prière , vous recueillerez tous les l'ruits et toutes les bénédictions du Carême , comme vous en aurez accompli tous les devoirs ; vous serez sanctifiés par lui , comme vous l'ain^ez sanctifié ; vous ferez fleurir ce désert , cette station de quarante jours par laquelle l'Eglise veut vous initier aux joies de la Résurrection, et vous introduire dans la terre promise des solennités pascales , figure de la Pâque éternelle que l'Agneau vainqueur doit , selon sa promesse, célébrer avec ses élus dans la terre des vivants.
A i.'nr.oASioN d'i'ne NOUVELLE VISITK GENERALE DE SON DIOCÈSE.