I.F.s COM' HÉRIKS
de notre dioeèsp lii bonne odeur de J.-C; celle pépinière de lévites , qui , pour avoir été transplantée, par la nécessité des temps , loin du sol où elle croissait, n'en a pas moins fleuri poiu' la joie de l'Eglise et rédiflcatiou des peuples , f-races aux mains habiles qui la cultivent ; cette école ecclésiastique de Belmont, qui partage , avec celle que nous avons fondce dans notre ville épiscopale , nos sollicitudes les plus tendres, comme elle est aussi l'objet de nos espérances les plus cbères; ces llorissanles m.aisons d'éducation, qui justifient si bien par leurs succès la confiance des lamilles chrétiennes; et cette école de Frères , dont Saint- Alîri que a vu avec tant de satisfaction poser la première pierre, et qui ne lui laissera bientôt plus rien à envier aux villes de notre diocèse les plus favorisées sous le rapport de l'enseignement populaire"?
Et pour vous dire enfin toute notre pensée, N. T. c. F., nous nous réjouissons surtout de celte seconde visite , parce qu'elle doit réaliser un vœu que nous n'avons cessé de former, qui est de connaître par nuiis-inême toutes vos paroisses, même les plus reculées et les plus obscures. Nous ne croirons à cet égard avoir rempli toute l'étendue de notre t;iche , qu'après que nous aurons , à l'exemple d'un de nos plus saints prédécesseurs , visité une
2n2 LES CONFRÉRIES.
à une tontes les églises, chapelles et annexes dont la sollicitnde nons est confiée ; qu'après que nous nous serons assuré de nos yeux de l'état de chaque sanctuaire où le Seigneur daigne étahlir son tabernacle , de chaque presbytère où il est si juste que nos chers coopérateurs trouvent un abri décent et commode , en échange de la vie de retraite et de privation à laquelle ils se dévouent pour vous servir; de chacune de ces demeures de morts , où reposent , dans l'attente de la résurrection, les dépouilles de ce que vous avez eu de plus cher en ce monde. Nous avons bien déjà fait , et même dans un assez grand détail, une inspection générale de notre diocèse; mais , malgré notre bonne volonté , que de paroisses nous avons dû laisser sur notre gauche et sur notre droite , dans ces reconnaissances rapides , pour courir au but que nous nous étions proposé ! Ce sont ces omissions que nous voulons réparer; c'est ce vide que nous voulons combler. Nous ne nous dissimulons pas les difficultés et les lenteurs inévitables d'une pareille entreprise, en présence de près de sept cents églises qui réclament nos soins ; mais nous n'y épargnerons , avec le secours du Seigneur, ni le temps ni la peine; nous y emploierons, s'il le faut, sept années , en partageant en autant de sections le vaste héritage qui nous est échu. Le travail ne
nous eiîraie point : l'amour le rend léger , et la grâce aide à le porter. Cet amour, nous le trouverons dans notre cœur, et la grâce , nous l'espérons de vos prières.
Nous vous adressâmes , l'an dernier, une instruction sur le zèle des églises , et ce n'est pas sans une vive satisfaction que nous avons appris, n. t. c. f. , que , dociles à nos exhortations , et dans la prévoyance que nous viendrions bientôt vous visiter , vous avez fait les dispositions convenables pour rendre ces maisons saintes moins indignes de la majesté du Seigneur. Nous continuerons , cette année , selon notre usage , de toucher en peu de mots quelqu'un des points qui intéressent le bon ordre des paroisses , et , sans sortir des églises , les confréries et dévotions nous offrent un sujet qu'il nous a paru utile de traiter.
Les confréries et dévotions approuvées par l'Eglise, N. T. c. F., sont de puissants secours accordés à notre faiblesse pour nous porter à la pratique du bien et nous y faire persévérer. Respectables par l'autorité qui les consacre , saintes par les objets auxquels elles se rapportent , non moins que par la fin qu'elles se proposent , qui est l'honneur de Dieu et la sanctification de nos âmes , riches d'indulgences, qui rachètent la multitude de nos dettes et couvrent l'imperfection et l'insuffisance de nos
29t LF? CONFRÉRIES.
œuvres, elles méritent toute l'estime du vrai fidèle. L'impiété les condamno comme de vaines superstitions , le monde les dédaigne comme des pratiques puériles , indignes de la majesté de la foi ; mais le chrétien qui sait que l'Eglise n'autorise rien qui ne soit saint et louable, et qu'il n'est rien de petit dans notre grande Religion , ne voit dans ces dérisions et dans ces mépris qu'un motif de plus de les chérir et de les honorer. Nos frères séparés nous les reprochent comme des observances d'une justice pharisaïque , parce qu'ils se persuadent , ou qu'on leur persuade faussement , que nous faisons consister dans ces pratiques tout le mérite de la vie chrétienne. Mais quand donc voudront-ils comprendre ce qu'on leur a répété tant de fois , que la piété ne s'en sert que comme d'un appui pour se soutenir? Sans doute , si nous étions de pures intelligences , nous n'aurions pas besoin de ces encouragements pour nous élever à Dieu et nous enflammer d'un saint zèle pour la vertu ; la loi toute seule réglerait nos mœurs; mais nous avons des sens qui agissent sur l'imagination , et, par l'imagination, sur notre âme; hélas! et qui ne connaît pas les ravages qu'ils y exercent et les tempêtes qu'ils y soulèvent ! Et si nous voulons les réduire , ces sens séditieux , qui aspirent sans cesse à prendre sur l'esprit un ascen-
dant funeste , que pouvons-nous faire de plus sage que de multiplier les liens qui les emprisonnent , les règles qui les assujettissent, les barrières qui brisent leur fougue impétueuse , et de les modérer tellement par une exacte discipline, qu'ils n'aient plus de liberté et d'exercice que pour la recherche et la poursuite du bien? Si même nous avions la foi et la ferveur des siècles évangéliques , si nous étions encore sous cette impression , et , si l'on peut s'exprimer ainsi , dans cette atmosphère de grâces et de vertus où vivaient les premiers fidèles , rapprochés qu'ils étaient des lieux et des temps que remplissaient encore de leurs suaves émanations et de leurs célestes influences les souvenirs récents de la vie du Sauveur , de ses œuvres , de ses miracles , de la venue de son Esprit, de la sainteté de ses disciples, nous pourrions plus facilement nous passer de ces secours <pie la Religion prête à notre faiblesse comme des moyens d'encouragement et de persévérance. Mais il n'en est point ainsi, n. t. c. f., dans nos temps de refroidissement et de langueur : la foi s'éteint , la piété s'afl'aiblit, les mœurs dépérissent. Au lieu que les premiers chrétiens devenaient des hommes tout spirituels par leur détachement de la terre et leiuintime et constante union avec Dieu ^ nous devenons, nous , chaque jour , plus terrestres et plus appesantis,
20t) LES CONFRÉRIES.
Vespril de Dieu se retirant de nouveau de l'homme parce qu'il est chair \ et ne pouvant plus demeurer dans une société qui se matérialise. Il faut donc présenter de nouveaux attraits a la piété , pour qu'elle se ranime ; à la foi , pour qu'elle se réveille ; à la vertu , pour qu'elle reprenne sur les cœurs son aimable empire; et voilà pourquoi, sans doute, l'Eglise a multiplié , dans ces derniers temps , ces dévotions et associations pieuses qu'elle jugeait moins nécessaires , alors que le feu de la charité se conservait et s'alimentait de lui-même , et que la multitude des croijants n'avait qu'im cœur et qu'une âme ^ !
Mais si ces moyens d'émulation sont utiles à chaque fidèle , ils présentent plus d'avantages encore, appliqués à une paroisse. Tout ce qui tend à nous rapprocher dans des pensées de paix et d'amour nous améliore et nous perfectionne. L'homme isolé tombe, et il n'est personne qui le relève ^ ; admis dans une société de frères , il marche soutenu et comme porté par le mouvement unanime de ses compagnons, qui poursuivent la même carrière. L'àme grandit et s'inspire par l'association , chaque membre em-
' Non permancLit spiritus meus in homine, quia caro est. cènes, vi. 3. ' Erat multitudinis credentiiim cor unum et anima una. act. ii. 32. * Vœ soli , quia cùm ceciderit , non habet sublevantem se. eccles. IV. 10.
prunte de son union avec le corps toute la force du corps lui-même ; le faisceau se rompt difficilement \ a dit le sage, et ce n'est pas sans raison qu'il a prononcé Vanathème contre celui qui est seul. Que de fruits ne peut pas produire , dans une paroisse , une confrérie bien réglée? Elle y fermente comme un levain précieux qui peut sanctifier toute la masse. Elle préserve l'innocence , elle maintient la jeunesse dans des habitudes vertueuses , elle fait pratiquer le zèle , la charité ; par elle la piété est honorée , les sacrements fréquentés , les jours du Seigneur dignement sanctifiés. Elle édifie l'assemblée des fidèles; les autels lui doivent leur décoration et leur parure ; elle ajoute à l'éclat des cérémonies saintes par la mélodie de ses chants , le bel ordre de ses lignes et la gravité de sa démarche sous sa bannière déployée. Elle est le hen des cœurs, l'ornement de l'Eglise, l'exemple du troupeau , la joie du pasteur , im spectacle à Dieu , aux anijes et aux hommes. S'obstiner à ne voir dans des pratiques si saintes , si fécondes , que des formules stériles, un temps perdu, de vaines observances, c'est s'aveugler volontairement. Sans doute, n. t. g. f., on peut abuser des meilleures institutions , et nous ne prétendons pas , à Dieu ne plaise , excuser ces âmes présomptueuses
' Funiculus triplex difficile rumpitur. eccles. iv. J2.
298 LES CONFRÉKIES.
qui croiraient avoir accompli toute justice, parce qu'elles auraient donné leur nom à la confrérie même la mieux autorisée et la plus respectable ; mais nous ne devons pas confondre l'abus que notre malice ou notre ignorance peuvent faire d'une institution , et le bien que la sagesse en peut tirer par un usage saint et légitime : les abus viennent de l'homme ; les avantages sont dans la chose elle-même, et nous maintenons qu'une association sagement dirigée, des pratiques de dévotion religieusement observées, sont un des jnoyens les plus efficaces de sanctifier une paroisse , ou de la régénérer , si elle est déchue de l'esprit de sa première ferveur.
Et admirez, n. t. c. f., comme l'Eglise s'est montrée saintement prodigue de ces encouragements spirituels, et non moins saintement ingénieuse à en diversifier les formes pour satisfaire toutes les préférences , et s'accommoder à tous les attraits de la piété ! Quelle unité dans la fin qu'elle se propose , la gloire de Dieu et la réforme de nos mœurs ! et quelle merveilleuse variété dans les moyens qu'elle emploie pour atteindre ce but ! Quand on considère avec le» yeux de la foi cette multitude presqu'infinie d'édifiantes confréries, de dévotions douces et tendres , proposées à l'émulation des fidèles , ne croit-on pas reconnaître ce riche et précieux tissu
varié de mille couleurs et ornements divers , dont le Prophète avait vu la reine, c'est-à-dire l'Eglise , parée au jour de sa gloire? Nous n'en rappellerons que les plus connues et les plus chères à la piété catholique.
C'est la confrérie du très-saint Sacrement de l'autel , qui donne des adorateurs au plus auguste de nos mystères, associe les hommes aux Anges dans la garde invisible^ que ces esprits bienheureux font autour du tabernacle du Dieu caché, du Dieu trop souvent solitaire ; la confrérie du Sacré-Cœur, qui va puiser l'amour divin à sa source même , le console par ses empressements de la froideur et de l'oubli des hommes , répare par ses amendes honorables sa gloire offensée , et multiplie les bénédictions , les louanges , les actions de grâces , dans la proportion des irrévérences et des profanations ; c'est la confrérie du Scapulaire , toute embaumée des parfums du Carmel, avec la majesté de ses souvenirs , le merveilleux de ses traditions , la richesse de ses indulgences, la multitude de ses miracles, et la sûreté de ses promesses; la confrérie du saint Rosaire, dont les pieux exercices, suite et complément de l'office divin, contribuent à la sanctification des dimanches et des jours de fête, en prolongeant le temps de la prière, en donnant
rJOO LES CONFRÉRIES.
à la louange de Marie, au culte de l'innocence, les heures de la dissipation et des amusements frivoles : touchante association , qui place une couronne de gloire sur le front de la Reine des Vierges , chaque fois qu'elle récite la couronne de prières qui lui est consacrée ! la confrérie du Rosaire vivant , qui \eut être elle-même cette couronne d'honneur, et former à Marie im diadème royal de pierres précieuses, mais vives et animées, je veux parler des cœurs de ses dévots serviteurs ; la confrérie de la Bonne Mort , qui nous instruit si hien à régler notre vie , et qui , par l'apprentissage journalier qu'elle nous fait faire du dernier combat , nous garantit la victoire au bout de la carrière.
Eh ! que n'aurions-nous pas encore à vous dire, N. T. c. F., des diverses dévotions autorisées et recommandées par l'Eglise , si nous pouvions parcourir dans tous ses détails un sujet si étendu? Dévotion des Quarante-heures , qu'accompagnent tant de grâces et de bénédictions , qui prévient tant de chutes , éloigne tant de dangers , expie tant de scandales ! Dévotion de la Croix , et surtout de cette voie douloureuse que J.-C. a marquée de son sang , et que la foi nous invite à arroser de nos larmes : exercice le plus salutaire peut-être, le plus abondant en fruits de salut ,• et le plus propre
à tous les états , comme à tous les besoins ; où tout est lumière pour Tesprit , et onction pour le cœur; qui nous montre toutes les vérités en scène , et toutes les vertus en action ; oii l'ignorant s'instruit de la valeur de son âme, de la sévérité de la justice et de l'excès de la bonté de Dieu ; où le savant peut étudier une sagesse qui ne s'apprend point dans les livres ; où le juste s'affermit dans la haine du péché et l'amour du divin Maître ; où le pécheur sent s'amollir la dureté de son cœur sous le tendre regard de la Victime innocente expirant pour son crime, où l'affligé se console par la douceur de pleurer, à la vue d'une douleur qucmcune autre doxdeur n'égale * / Dévotion du Mois de Marie , qui lie , par de gracieuses harmonies , le ^nois le plus fleuri et le plus riant de l'année avec ce que le Ciel possède de plus aimable , de plus indulgent, de plus accessible à notre faiblesse , et ce que la terre présente de plus innocent et de plus pur : doux appât offert à la jeunesse chrétienne pour la détourner des joies dissolues et des chants profanes , par l'attrait de pompes saintes et de mélodieux cantiques.
Nous venons de placer sous vos yeux , n. t. c. f.,
* Vos omnes qui transitis per viam , attendue et videte si est dolor sicut dolor meus, turen. i. 12.
les trésors de grâces et de sanctification que l'Eglise met à la disposition de ses enfants. Que ceux qui ont soi [viennent aux eaux de la vie : achetez sans argent et sans échange le lait et le miel des consolations divines \ Tant de ricliesses ne vous laissent que l'embarras du choix. Choisissez donc entre toutes ces fleurs celles qui plaisent le plus à votre œil ; entre ces parfums, celui qui flatte le plus agréablement votre goût ; car nous ne prétendons pas que toutes ces confréries puissent être érigées, que toutes CCS dévotions puissent être observées à la lois dans une même église. Nous estimons , au contraire, qu'ici la sagesse conseille la discrétion; qu'il importe moins d'embrasser beaucoup de pratiques , que d'en suivre un petit nombre avec une religieuse fidélité , qu'une église s'honore moins par la multitude des associations, que par la ferveur des associés, et qu'en particulier dans les paroisses peu populeuses , les confréries ne sauraient se multiplier sans que chacune d'elles en devienne moins florissante. Mais les vœux de la sagesse et de la piété seront également remplis , si chaque église paroissiale possède deux confréries, l'une en l'honneur de J.-C, l'autre à celui de sa très-sainte Mère ; l'une qui en-
• Omiies silienles, venile ad aquas ; emitc absqiic argcuto et absque ullà commutatione vinum et lac. ps. lv. î.
tretienne tout le corps des fidèles dans l'amour et la pratique de la Religion, l'autre qui allume dans le cœur 'de la jeunesse la sainte émulation de la vertu. Lorsque dans une paroisse la jeunesse , et ce sexe surtout, dont la piété fait la plus belle parure, sont plies au joug et à la discipline du Seigneur , toute la communauté chrétienne se ressent de cette heureuse disposition. Nous aimons à reconnaître , N. T. G. F., qu'en cela votre religion a prévenu nos désirs; qu'il est peu d'églises dans notre diocèse qui ne soient pourvues de deux confréries régulièrement instituées ; et le petit nombre de celles qui seraient encore privées de cet avantage , ne manqueront pas, sur notre recommandation , nous en avons la confiance , de puiser à ces sources de perfection et de salut. Mais nous vous rappellerons que ces pieuses institutions ne vous seront profitables , qu'autant que vous en garderez la lettre , et que vous en posséderez l'esprit ; qu'en vain vous en conserveriez avec soin dans vos archives les titres authentiques , si vous n'en suivez les exercices , si vous n'en remplissez les devoirs , si vous les laissez tomber et périr faute de vigilance et de fidélité; qu'inutilement vous vous promettriez d'en recueillir les fruits , si le zèle ne les anime , si la piété ne les féconde ; et qu'enfin le mérite n'est pas à inscrire son nom sur les tablettes
d'une confrérie , mais ;i honorer ses engagements par l'innocence des mœm*s et l'édification des vertus. Nous nous reposons sur vous, nos très-chers Coopérateurs , du soin d'encourager et de répandre ces dévotions saintes et pieuses associations, d'en procurer l'érection canonique là où elles ne seraient point encore établies , de les relever et restaurer dans tous les lieux où le zèle se serait refroidi, de les faire fleurir et fructifier pour la gloire de l'Eglise , la sanctification de vos paroisses et votre propre consolation. Nous n'avons pas besoin de les recommander à votre sollicitude : vous indiquer un bien à faire, c'est vous rendre un service agréable, c'est bien mériter de votre cœur , toujours empressé pour toutes sortes de bonnes œuvres. L'expérience de votre ministère vous a d'ailleurs appris l'heureuse influence que celles-ci exercent sur les peuples dont vous avez la conduite. Vous mettre à la tète des confréries de votre église, en présider les assemblées, veiller à la conservation des titres, à la tenue des registres, au maintien des règlements; en célébrer les fêtes avec solennité, et y préparer les associés par l'attrait des indulgences , c'est en assurer le succès. La récompense de vos soins pieux ne se fera pas attendre : vous la trouverez bientôt dans le bon ordre , dans l'état prospère de vos
I>ES COiNFRÉRIEf;. 305
paroisses renoinelées; et si, à côté d'une si grande rémunération , la plus faible des considérations pouvait avoir place , vous vous acquerrez de nouveaux droits à la confiance et à l'attachement du premier Pasteur.
INSTRUCTION PASTORALE
POIR LE CAREME DE 1837
Nous ne savons, n. t. c. f., si vous avez jamais été touchés du sentiment qui nous saisit chaque fois que nous avons à vous annoncer l'approche de la carrière quadragésimale. Pour nous , nous l'avouons, nous ne pouvons considérer cette succession si rapide des mois et des jours, ce cercle des années qui se déroule si vite pour, ramener les mêmes scènes, cette figure du monde qui passe et fuit sous nos yeux, emportée par un mouvement si précipité; ces solennités qui reviennent et se représentent avec une assiduité si prompte , sans que notre cœur en reçoive une impression vive, intime, profonde , et comme une perception , pour ainsi dire, intuitive de la brièveté du temps, du peu qu'est cette vie.
RRIÈVETf' DU TEMPS. 307
et (le la fragilité de tout ce qui passe avec elle. Cette impression nous touclie moins sensiblement lorsque le temps , poursuivant son cours ordinaire, n'est traversé par aucun incident qui nous signale les progrès de sa marche. Les jours succèdent paisiblement aux jours, sans nous avertir de leur fuite, parce qu'ils se ressemblent , et qu'ils trompent notre attention par cette ressemblance. Mais vienne une de ces grandes époques qui marquent la distance que nous avons parcourue; à leur retour subit, l'attention se réveille , ou plutôt ce n'est plus de l'attention , c'est de la surprise , c'est presque de 1,'effroi. Quoi ! elle est déjà évanouie cette année qui ne faisait que de naître , et ce ruisseau de jours s'est écoulé si vite dans l'océan de l'éternité ! Quoi ! les voilà qui reparaissent ces temps de pénitence que nous ne venons que de quitter , et que nous croyions encore bien loin de nous! Oui, n. t. c. f., telle est la mobilité de nos destinées. A peine avonsnous fermé, par les solennités de la Pàque, la carrière de l'expiation, qu'il nous faut la rouvrir : c'était hier, à ce qu'il me semble, que nous vous indiquions les moyens de sanctifier l'abstinence et le jeûne, et voilà qu'aujoiu'd'bui nous reprenons la trompette pour annoncer à Siou leur retour. 11 en seiM de luéuK^ des quelques années qui nous
308 BRltlVKTÉ DU TKMPS.
restent ù vivre , si toutefois elles ne se précipitent pas avec un nouveau degré de vitesse , entraînées par leur propre poids , que leur nombre rend plus lourd , sur la ponte toujours plus rapide oii elles glissent pour courir à leur terme ! Ainsi notre vie passe comme l'herbe des champs qui paraît et fleurit le matin , et qui , le soir , se dessèche et tombe ^ ; ainsi nos années méritent à peine d' être comptées, tant elles ne sont rien *, comme parle le Prophète , et nos jours ressemblent à ces eaux courantes qui se perdent dans le sein de la terre , pour ne plus revenir \ Et maintenant, qu'est-ce que l'homme , et quelles espérances peut-il élever sur un fondement si ruineux? Et qu^ est-ce que le fils de l'homme , je veux dire , que sont tous ces projets de fortune , d'agrandissement , d'élévation dont il est en travail , et ces vastes pensées d'avenir qu'enfante incessamment son cœur?
Considération des plus graves, n. t. c. f., et qui mérite d'être sérieusement méditée. Elle n'a pas échappé au grand Apôtre , qui en tire l'argument le plus fort , le motif le plus concluant et le plus
> Mane siciit herba transeal , maiie lloreat et transeat. Vespere décidât, induret et arescat. ps. lxxxix. 6.
^ Quœ pro nihilo habpntur eonim anni erunt. Ibid 7.
' Quasi aquae dilabimur in lerram qu» non levertuntur. 2. rois. XIV. 14.
persuasif pour la règle ou pour la réforme de nos mœurs. Le temps est court, nous dit-il, tempus brève est. Les sages Pavaient remarqué avant lui ; mais la plupart n'avaient su ou n'avaient voulu déduire d'un principe si favorable à la vertu, que des conséquences tout au profit des passions , conséquences d'ailleurs bien dignes de leur fausse sagesse. « Le temps est court, (disaient donc ces hommes réputés sages , mais visiblement insensés ) ; donc il faut se hâter de jouir ; donc il faut saisir le plaisir dans son passage fugitif, le prendre au vol , si l'on peut le dire , de peur qu'il n'échappe : Mangeons et buvons , couronnons -nous de roses avant qu'elles se flétrissent , car nous mourrons demain \)) Ainsi s'efforçaient-ils de conjurer, eu la couvrant de fleurs, cette image funèbre de leur néant , celte pensée importune de l'instabilité de la vie qui les poursuivait de ses terreurs jusque dans l'ivresse de leurs fêtes et dans les joies de leurs banquets. Mais saint Paul raisonne bien différemment. Le temps est court , tempus brève est. Mais qu'en conclut- il ? Remarquons ici la ligne profonde de démarcation qui sépare la sagesse évangélique de la sagesse mondaine , et admirons comme , en partant d'un principe semblable , elles amènent des in-
* Manducemus et bibamus : cràs enim moriemur. is. xxii. 13.- 1. 20
-\0 BRI f^ VETE DU TEMPS.
ductions tout opposées. « Le temps est court; il reste donc que ceux qui ont des épouses soient comme n'en ayant point : et ceux qui pleurent , comme ne pleurant point; et ceux qui se réjouissent , comme ne se réjouissant point ; et ceux qui achètent, comme ne possédant point ; et ceux qui usent de ce monde , comme n'en usant point , parce que la figure de ce monde passe ^ » Paroles sévèras, et même dures à l'oreille des passious, mais fécondes en salutaires pensées , en saintes affections , en actions vertueuses ! Maxime crucifiante , si vous le voulez, mais sage dans sa rigueur, qui ne défend pas l'usage des biens de la vie, mais qui le règle; qui n'interdit pas la possession , mais qui condamne l'attache ! Seul point de vue philosophique et chrétien où l'on doive se placer pour juger sainement des choses soumises à l'action du temps , et dépendantes de ses vicissitudes. Lcà est toute la sagesse , toute la morale , toute la conduite de la vie. Là , malgré une apparente sévérité, est tout le secret du bonheur lui-même; carie bonheur , autant que nous pouvons nous en former une idée, repose
1 Tempus brève est : leliquum est ut qui liaient uxores tanquàm non habentes sint ; et qui fient, tanquàm non llentes ; et qui gaudeni , tanquàm non gaudentes ; et qui emunt , tanquàm non possldentes ; et qui utuntur hoc mundo, tanquàm non utanlur : prteterit enim figura hujus mundi. i. cor. vu. 29. 30. 31.
dans une juste mesure , et n'est pas moins compromis par une confiance immodérée dans nos prospérités , que par un sentiment excessif de nos peines. Là surtout est le salut , parce que là se trouvent le remède aux \aines ou criminelles attaches qui nous détournent du Ciel, et la sanctification des croix qui nous en ouvrent l'accès. Méditons-les donc, N. T. c. F., ces paroles saintes, et cherchons-y les motifs de notre modération dans nos joies , et de notre consolation dans nos douleurs.
Adressons-nous d'ahord aux heureux du siècle, et commençons par leur faire l'application de cette grande maxime : Le temps est court , tempiis brève est. Vous êtes opulent , la fortune vous rit , vous nagez dans l'or , vos troupeaux sont nombreux , vos champs s'étendent sans limites , vos greniers sont pleins, vos celliers regorgent de fruits*; vous invitez votre àme à se réjouir à la vue de ces richesses que votre naissance vous a transmises, ou que vos sueurs ont amassées : Mon âme , repose-toi ; tu as des biens en réserve pour de longues années^; ou bien, sans être opulent, vous possédez cette honorable aisance qui suffit à votre ambition , cette médiocrité
* Prompluaiia eorum plena, eructantia ex hoc in illud , oves eorum faetosœ, etc. ps. cxliu. 15 , IC.
2 Anima , liabes multa bona posita in plurimos annos, requiesce, comede, bibe, epulare. luc. xxii. 15, 16.
".h2 BRIÈVETÉ DU TEMPS.
pitis précieuse à vos yeux que l'abondance de l'or, parce qu'elle vous épargne les soins d'une grande fortiuic , sans vous ôter aucune de ses jouissances, et vous permet de satisfaire tous vos goût», sans compromettre en rien cette vie de loisir que vous avez arrangée pour votre usage. Si vous n'y prenez garde , vous allez vous endormir dans une trompeuse sécurité , sur la foi de cet avenir qui se présente à vous, brillant et pur; vous allez oublier la condition d'un mortel! Et puis, quand viendra riieure de tout quitter , cette rupture soudaine , violente , inattendue , vous coûtera autant de déchirements , autant de cris doidoureux que vous aurez de liens qui vous attachent à la terre , et vous ne saurez plus , dans votre naufrage , que jeter à la mort cette plainte tardive qu'elle n'entendra pas : Est-ce ainsi , cnieUe mort, que tu me sépares de tout ce que j'aime ' ! Mais, si aous êtes prévoyant et sage, vous vous direz à vous-même : Le temps est court. Ma condition présente est heureuse : combien d'années puis-je me promettre d'en jouir? En supposant que la mort ne viendra pas me surprendre avant le temps, si toutefois elle a égard à aucun temps, et que cette nuit même mon âme ne sera pas redemandée, comme à ce riche de l'Evangile; en ad-
» Siccine séparât amara mors? 1. reg. xv. 32.
BRIÈVKTK DU TEMPS. 513
mettant que je vive une vie d'honime , qu'est-ce qu'une année , qu'est-ce que dix , quinze , vingt années que je puis espérer de vivre encore ? Si , regardant en arrière , vous revenez sur un nombre égal de vos jours écoulés, vous en retrouverez à peine la trace. Elle s'est efîacée sous la main du temps , comme le sillon que laisse après lui le vaisseau qui laboure les mers. Pensez-vous pouvoir jeter les fondements d'un bonheur solide sur ce flot qui passe, sur cette vapeur qui se dissipe, sur ce sable qui fuit sous vos pieds ? Non , vous conclurez avec le pieux auteur de V Imitation, que tout ce qui passe avec le temps est de peu de valeur * , et ne mérite pas de fixer le cœur de l'homme , que vous ne devez pas placer votre paix dans des richesses qui ne vous rachetteront pas de la mort , que le meilleur usage que vous en puissiez faire est de vous en détacher par avance , pour ne pas sentir le regret de leur perte inévitable , et que le plus sûr moyen de les conserver longtemps, de les conserver toujours , est d'en faire passer avant vous le superflu dans le Ciel par la main des pauvres.
Vous vous promettez des jours de bonheur qui doivent jeter quelques fleurs sur l'aride uniformité et la triste solitude de notre vie ; ce sont des amis
' Modicum est et brève quidquid transit cuni lempore. Imil. Christ.
314 BRIÈVETÉ DU TEiMPS.
que vous allez revoir; c'est une réunion de famille, longtemps souhaitée, qui va couronner votre attente. La Religion ne vous interdit pas ces douceurs ; mais, dans la crainte que votre cœur ne s'y repose avec trop de complaisance , et pour ne point vous écarter de cette mesure que le chrétien doit garder dans ses joies [les plus légitimes et les plus innocentes, songez que le temps est court , le temps de la consolation plus court encore que celui de l'épreuve; et, parce que le honheur n'est pas de ce monde , s'il se présente à votre porte , ne l'introduisez sous votre toit qu'avec cette réserve et cette circonspection dont on use quand on reçoit un étranger.
Vous avez atteint ce haut degré d'élévation et de fortune après lequel vous soupiriez, et qui a été le but de toutes vos démarches. Tout vous sert à souhait , tout cède à la supériorité de vos conseils ; les événements assouplis par votre main puissante ont pris la forme qui convenait à vos desseins; vos ennemis sont abattus , vos concurrents écartés ; et vous avez la satisfaction de penser que tous ces succès sont votre ouvrage , le fruit de votre habileté , de votre persévérance ; que vous vous êtes fait vousmême \ et qu'il n'y a que vous au monde pour accomplir de grandes choses. Ce triomphe serait beau,
1 Ego feci memetipsum. ezech. xxix. 9.
si ce triomphe pouvait durer ; mais , au faîte de la grandeur , pensez à Técueil où elle doit infailliblement se briser. Le temps est court , comptez ce qui vous en reste ; et , sans parler des nuages qui s'assemblent sur les cimes élevées , voyez si une grandeur qui s'évanouit si vite mérite les efforts et les sacrifices que vous avez faits poiu' y parvenir.
Pour vous, après avoir longtemps travaillé, il ne vous reste plus qu'à jouir. Grâce à vos talents, à votre activité , à votre intelligence des affaires , vous vous êtes créé une existence pleine de dignité et d'indépendance , vos enfants sont établis avec tous les avantages qui peuvent flatter votre cœur de père; vous vous voyez revivre avec bonheur dans de pctitsfils qui promettent de vous continuer sur la terre , et qui entourent votre table et votre foyer, comme ime couronne de joie et d'espérances \ Vous avez une vieillesse honorée, vos concitoyens vous apportent des tributs d'égards, de considération et de confiance. La vie est douce alors : le passé se représente à vous accompagné de cet attrait que l'on éprouve à voir de loin les écueils qu'on a su éviter , les périls qu'on a courus , les obstacles qu'on a surmontés , les fatigues même qu'on a essuyées. Le présent n'a rien que de consolant et de flatteur; et, quant à l'avenir,
1 Filii lui sicut novellae olivaium, in circuilu mensœ tuae. ps. cxxvii. 4.
établi comme vous l'êtes, quel nuage pourrait le troubler? On ne nie pas que cette situation ne soit belle ; il s'agit seulement de savoir si elle a des chances de durée. Or, de peur que cette prospérité ne vous éblouisse , que vous ne fassiez votre paradis de ce monde , au risque de perdre celui de l'autre vie , et que vous ne rendiez vos derniers moments plus amers par le sentiment plus vif d'une séparation que vous n'auriez pas prévue , notre' ministère nous fait un devoir de vous déclarer que le temps est court , court pour nous tant que nous sommes , plus court pour vous ; car telle est la rigueur de notre destinée que ces jours de quiétude et de paix dont on est si désireux de goûter les douceurs , n'arrivent , s'ils arrivent jamais, qu'après que le travail a dévoré la plus grande partie de notre vie , en sorte que , quand vient le temps du repos > le temps nous manque pour en jouir.
Vous êtes florissant de santé et de jeunesse ; vous marchez dans votre force, et vous n'imaginez pas que le mal puisse approcher de vous, ni que les années puissent faillir à cette surabondance de vie dont vous avez la conscience. Mais que faut-il à la mort , dites-le-nous , pour avoir raison et de la jeunesse la plus vive , et du tempérament le plus robuste , et du plus fier courage ? Une goutte de sang
épanchée au cœur , une légère altération dans les moindres fibres du cerveau. Et quand votre existence se prolongerait au delà des limites ordinaires ; quand vous vivriez autant que les Patriarches qui voyaient croître en paix le nombre de leurs années jusqu'à l'âge le plus reculé , et s'endormaient , pleins de jours, à l'extrémité d'une longue et paisible vieillesse; autant que le soleil qui depuis tant de siècles a éclairé nos ancêtres , et qui doit encore prêter sa lumière à nos derniers neveux, vous n'en devriez pas moins reconnaître que le temps est court , parce que tout ce qui se mesure par le temps et l'espace a un terme , et que , dès qu'on touche à ce terme , un dernier point détruit tout , comme s'il n'avait jamais été.
Et ainsi, n. t. c. f., car nous ne voulons pas multiplier sans fm ces détails, ainsi de toutes les autres vanités qui composent cette figure séduisante, mais trompeuse , cette brillante , mais fugitive représentation du monde. Ouel que soit le charme qui vous attire, ou l'espérance qui vous flatte, ou la passion qui vous captive , ou l'intérêt qui vous conseille ; que votre cœur soit épris de l'ambition des richesses ou de celle de la gloire , de la jalousie du pouvoir ou de celle des honneurs, de l'attrait des plaisirs ou de celui du repos, de l'illustration
que donne la naissance ou de celle que confèrent les talents, songez à la brièveté du temps, à la fragilité de la \ie : et vous ne regarderez plus qu'avec indifférence ces biens qui excitaient votre envie; et, si Dieu vous les donne , vous les posséderez sans en être possédés , et vous ne vous y reposerez plus comme dans votre iin , vous en servant tout au plus commo de moyens qui peuvent vous y conduire ; et vous n'ambitionnerez plus d'autres richesses que celles qui ne périssent point , d'autre couronne que celle qui ne se flétrit pas , d'autres plaisirs que ces joies intarissables qui se renouvellent éternellement à la source de Dieu même ; et il vous importera peu que votre nom s'immortalise sur la terre , pourvu qu'il soit écrit dans le Ciel; et, puisque l'Esprit-Saint, dans les images qu'il ejnploie pour peindre la fuite précipitée de nos jours , nous autorise à user de cette comparaison , affranchis de ces liens qui entravaient votre marche , plus légers de tout ce poids d'affections vaines ou coupables que vous aurez rejeté loin de vous , vous courrez' à votre fin , à votre père , à votre Dieu , à votre ^ éritable patrie , à travers les créatures , sans vous laisser distraire par leurs charmes , comme ce fleuve qui porte à la mer le tribut de ses eaux. Suivez-le dans son cours rapide j il fuit à travers les riches campagnes
et les prairies semées de fleurs , sans se laisser détourner par la beauté de ses rives , et l'agrément des sites qui les couronnent. Il baigne, en courant, le pied des monuments, les murs des palais, les remparts des cités , traverse à la hâte les capitales des provinces , et les métropoles des empires , sans s'arrêter à aucune pour leur magnificence. Il coule sous les arches superbes des ponts royaux , indifférent aux formes élégantes ou hardies de leur architecture , et toujours pressé de poursuivre sa course. Si vous lui demandez où il va, il vous répondra dans son langage , par le bruit de ses flots qui se précipitent vers l'océan : Je vais à la mer. Tel , dans son passage sur la terre , le vrai chrétien court à Dieu. En vain les créatures se présentent sur sa route pour retarder ses pas : Je vais à Dieu , leur crie-t-il en pressant sa marche , je ne puis m 'arrêter à converser avec vous : car le temps est court, et le jour du Seigneur est déjà proche ^
Cette considération de la brièveté de la vie , si puissante pour guérir nos cames d'une affection désordonnée aux choses de la terre , et déprendre nos cœurs d'une attache à la vie qui ne nous sauverait pas de la mort , qui nous rendrait même ses atteintes plus cruelles, et nous exposerait au danger d'une
' Quia propè est dies Domini. is. xiii. G.
3iO BRifiVETÉ DU TEMPS.
mort éternelle ; celte considération , disons-nous , n'est pas moins efficace pour adoucir nos plaies et \erser sur nos peines un baume consolateur. Hélas , c'est principalement sous ce rapport qu'elle nous est plus utile; car la vie, même la plus heureuse, est tissuc de jours tristes plus que de jours sereins, et la somme des biens , pour les mortels les plus fortunés , n'égale pas celle des misères ! Tournons-nous donc vers la portion de l'humanité la plus nombreuse , vers la grande famille des infortunés , et montrons-lui tout ce qu'elle peut puiser de forces , de consolations et d'espérances dans cette salutaire pensée : Le temps est court.
Vous pleurez , mon cher frère , vous avez perdu un père tendre , une mère adorée , des enfants chéris, un protecteur généreux , un ami sûr , éprouvé , et que vos diverses fortunes ont trouvé toujours fidèle. Si vous les pleurez comme absents , comme arrivés avant vous au terme d'un voyage que vous faisiez de conserve , on ne vous défend pas de payer le tribut de vos larmes à ces chers objets de votre tendresse ; ces larmes chrétiennes ont aussi leur douceur; mais si , comme Rachel , vous ne vouliez pas être consolé , parce qu'ils ne sont plus * , je vous dirais : Les avez -vous crus immortels? Ils sont entrés,
1 Noluit consolari quia non sunt. matih. il 18.
comme parle l'Ecriture , dans la voie de tout ce qui respire sur la terre ' ; le flot qui les a poussés vous entraîne vers le même abîme. Celte carrière , qu'ils ont si promptement parcourue, ne s'étend pas devant vous comme un horizon sans limites; vous n'êtes pas à une telle distance du terme , que vous ne puissiez l'apercevoir dans un lointain plus ou moins obscur. Chaque pas vous en approche , chaque heure est une avant-courrière de l'iieme fatale. Consolezvous , le temps est court ; vous irez bientôt rt^'oindre ceux que vous avez aimés, et la mort qui vous a désunis vous assemblera pour ne plus vous sép;\rér. La tentation vous éprouve ; vous goûtez la loi d'innocence, selon riiomme intérieury et cependant vous sentez comme une révolte de la loi des membres qui se soulève contre celle de l'esprit, et vous craignez sans cesse de ne pas faire le bien que vous voulez, et de faire le mal que a eus ne voulez pas : des combats au dehors , drs craintes au dedans " ; c'est au point que vous vous ennuiiez de vivre , et vous vous écriez avec saint Paul : Malheureux homme que je suis l qui me délivrera de ce corps de mort et dépêché^? Sans doute, si cet état ne devait point
' Ingredior viam iiniversœ leiT.T. jos. xxiii. li.
2 Foris puiznap. , intùs timoré.?. 2. cor. vu. 6.
■■* Infelix ego home , quis me liberabit de corpore morlis hiijiis ?
ROM. VII. 2i.
finir, le martyre n'en égalerait pas les tourments *. iMais , après que vous aurez un peu souffert , Dieu %mis perfectionnera , // vous confirmera dans sa grâce, il vous y établira par la possession de sa gloire , siir des fondements si solides *, que tous ne serez plus exposé au danger de la perdre. 11 n'attend , pour tirer de la fournaise l'or de votre charité , que le temps nécessaire à son épuration dans le creuset. Résistez avec force dans la foi ^ combattez comme un généreux soldat de J.-C. \ soyez fidèle jusqu'à la mort °. L'épreuve est courte , puisque la vie n'est qu'un moment , et la récompense est éternelle.
Vous êtes pauvres , vous souffrez la faim , le froid , la nudité, et ce qui fait saigner votre âme plus que vos propres privations , c'est de vous voir entouré d'une multitude de petites et innocentes créatures, les enfants de votre cœur , qui vous demandent du pain , et à qui vous ne pouvez donner que des larmes; qui vous demandent des vêtements, et que vous ne pouvez couvrir et réchauffer que de vos embrasse-
1 Ut tiEderet nos etiani vivere. 2. cor. i. 8. ^ Jlodicùm passos ipse perficiet , confirmabit, solidabitque. 1. pet. V. 10.
3 Regislite fortes in fide. l pet. v. î). * Labora sicut bonus miles Chiistl. 2. tihoth. ii. -3. i Esto fidebs usquè ad mortem. apoc. n. 10.
ments et de vos caresses. Ou bien vous êtes malade , infirme , languissant ; vous ne comptez pas de jour qui n'amène sa souffrance ; vous voyez le soleil se lever et se coucher sans éprouver aucun adoucissement à vos maux ; votre existence flétrie est une mort plutôt qu'une vie , et ce dépérissement journalier de \os forces, qui s'éteignent d'heure en heure, est, selon la pensée de saint Grégoire , comme ime agonie prolongée , une longue continuité de la mort ^ Quel cœur ne serait touché du spectacle de tant de misères et de tant de douleurs ! Mais le Seigneur a promis sa bénédiction à ceux qui pleurent , à ceux qui souffrent, et le Seigneur n'ajourne pas indéfiniment sa promesse ^ Pauvres , relevez votre tête abattue , portez vos regards vers le Ciel , ne voyez-vous pas votre rédemption qui approche ^ ? Encore quelques jours de privations et d'angoisses, et vous serez pleinement rafraîchis et rassasiés , et vos haillons seront changés en vêtements d'honneur; et l'obscurité et l'horreur de vos réduits en des demeures brillantes; et Dieu même essuiera toute
1 Mors pst poliùs dicenda (iiiàni vita. Ipsecnim quolidianus defeclus corriiptionis qnid est aliiid qii:^m qucndam prolixitas niortis. S. Greg. H omit. 3". in Erang.
^ Non tardai Dominns piomissioneni snam. V. pet. mi. 0.
3 Respicite et levate capita vestra : ccce enim appropinquat redemptio vestra. i.lc. xxi. 18.
32i BRIÈVETÉ DU TE:\ÎPS.
larme de vos yeux ' ; et chacune de ces larmes , recueillie avec amour et respect par la main des Anges , ajoutera un rayon à votre auréole de gloire ! Tristes victimes sur qui la souffrance s'acharne comme sur une proie , ayez confiance : ne savezvous pas qu'il faut que la feuille tombe pour que l'arbre reverdisse, qu'il faut que le grain meure dans le sein de la terre pour refleurir à sa surface sur une tige rajeunie et renouvelée ; que nous n'avons point ici-bas de demeure permanente ; mais que si celte maison terrestre , ce corps de boue , oi^i nous languissons emprisonnés, tombe en poussière , nous avons dans le Ciel une maison éternelle, hàtic de la main de Dieu même'! Encore quelques jours de douleurs patientes et résignées, ei cette mortalité ^ qui se transforme , revêtira l'immortalité; ei cette corruption, qui s'achève et se précipite , sera changée en une lumière incorruptible ' ; et réunis avec les Saints , dans ce séjour de paix , d'où la douleur et les gémissements sont bannis, vous direz avec eux : Non , les souffrances du temps, de ce temps si court, ne sont pas dignes de la
* ALstergel Deiis omnem lacrymam ab oculis eorum. apoc. vu. 17.
■2 Scimiis quoniam si terrestris domus nostra hujus habitationis dissolvatur, qiiùd œdificalinnem ex Deo liabemus, donium non mauufactam, aeternam in C.œlis. 2. cor. v. i.
BRlÊVETf: I)i; TEMPS. 52.S
gloire qui est révélée en nous '. Mon; ce moment fugitif, cette part légère de tribulations qui nous a été mesurée , ne vaut pas ce poids éternel , cette mesure immense de bonheur, qui en est le fruit et la récompense ^ !
Et vous , ce nVst pas votn- corps qui souffre , c'est votre âme. Vous pleurez la perte de ces illusions qui vous berçaient en des rêves de gloire , à votre première entrée dans le monde , à vos premiers succès dans la carrière ouverte aux talents ; alors que ren\ie dont vous n'aviez point encore éveillé l'attention ombrageuse , ne s'était pas armée contre vous de ses poisons, et que la faveur publique saluait par les présages les plus doux , les espérances que faisaient naître vos heureux essais. Vous croyiez les hommes bons , et ils vous ont trompé; le monde généreux , et il vous a indignement trahi. Vous ne doutiez point de vos forces : il vous semblait que vous n'aviez qu'à vouloir, pour arriver à tout. Des rivaux qui ne vous valaient pas, vous ont supplanté; votre mérite a été méconnu , les couronnes que vous vous promettiez se sont posées sur d'autres fronts. Vous auriez pris le
' Non sunt condigna? passiones lemporis hiijns ad futuram gloriam qu«e revelabitur in nobis. rom. viii. 18.
- Momentaneum «t levé tribulationis nostia? œternum i^lorise* pondus operatur in nobis. 2. cor. iv. 17.
ÔSf) nniÈVKTK hV TEMPS.
vol de l'aigie; mais votre aile découragée ne veut plus tenter le moindre essor. Votre âme est à la gène dans ce monde étroit où il n'y a pas de place pour le génie; vous dites que vous manquez d'air, et vous voulez mourir! Arrêtez, infortuné jeune homme , ce n'est pas la peine de vous tant hâter; la ^ie est-elle si longue qu'il soit besoin de l'abréger? Ah! n'éternisez pas votre malheur par votre crime ; cet air qui manque a votre poitrine oppressée , espérez-vous le respirer plus abondant et plus libre dans ce sombre néant que votre incrédulité vous promet, ou dans ces brasiers dévorants dont notre foi vous menace? Attendez un peu; les temps changent, et les hommes changent aussi. Un jour limpide succède à un jour orageux ; et, si ce jour ne vient pas , n'est-il pas d'autre gloire que celle de la terre, d'autre justice que celle des hommes? Aspirez à Dieu ! Cette immortalité que le monde vous refuse ne durerait qu'un jour ; celle que la Religion vous propose embrasse l'étendue des siècles éternels !
Ah! N. T. c. F., si dans toutes nos peines, dans nos délaissements , dans nos angoisses , nos serrements de cœur, nous savions répéter, goûter cette parole , le temps est court , la méditer avec une foi ferme dans les promesses de Dieu , et une tendre
BHifcVKTÉ DU TEMPS. 327
confiance dans sa bonté , que de pleurs seraient essuyés , que de blessures guéries , que de douleurs apaisées ! L'homme ne s'agite dans son inquiétude que parce qu'il attache à cette terre , à ce monde , à cette vie , une importance qu'elle n'a pas. Le remède aux maux qui travaillent la société , maux trop réels , bien que les mauvaises passions les exagèrent, n'est point dans des combinaisons nouvelles, dans la substitution de tel principe , de tel système à l'ordre que les siècles ont consacré. Comme J.-C. a dit qu'il y aurait toujours des pauvres au inilieu de nous \ il y aura toujours aussi dans le monde , quelque forme qu'on essaie de lui donner , des désordres , (Jes injustices , d'amères déceptions; et quand le Sauveur a déclaré que son royaume n'était pas de ce monde * , il n'a pas entendu seulement marquer les limites de la puissance spirituelle, il a parlé comme le représentant de l'humanité tout entière , qui elle aussi n'a pas où reposer sa tête , ou ne la repose que sur des épines déchirantes. Le remède , le seul remède , est dans cette simple réflexion : ce que nous voyons , n'est pas le terme, ce n'est qu'un passage, un état de préparation et d'épreuve; il ne s'agit que d'attendre pour que
• Pauperes semper habetis vobisciim. joan. xii. 8.
* Regnum meutn non est de hoc mundo. joan. xviii. 36.
r,±S BRlfcVliTK ni" TFMPS.
tout soil réparé et remis en sa place, et notre attente ne sera pas longue , car le temps est court , t emplis brève est.
Xourrissons-nous , >. r. c. F., de ces fortes et consolantes pensées , qui , salutaires dans toutes les situations heureuses ou malheureuses de la vie, ont de plus un mérite de circonstance , et un à propos tout particulier aux approches de la carrière de pénitence qui s'ouvre devant nous. Cette sainte carrière paraît longue à la nature impatiente de toute règle qui réprime ses appétits et gène sa liberté. Quarante jours de privations et d'abstinence ! Prier , jeûner durant quarante jours , s'interdire , non-seulement l'usage de certaines viandes, mais -toutes les fêtes, toutes les réunions de plaisirs qui ne peuvent plus s'accorder avec le sérieux de ce saint temps ! Cette perspective effraie les âmes sensuelles et immortifiées, et les justes eux-mêmes ne savent pas toujours se défendre d'une impression de tristesse qui n'est pas selon Dieu , lorsque la cendre , imposée siu- leurs fronts, les avertit qu'ils sont entrés dans un temps à part , réservé , consacré , dont aucune portion ne peut être dérobée, sans un véritable larcin , aux gémissements et aux travaux de la pénitence. Mais pour nous animer à le traverser avec courage , disonsnous : Le temps est court : tempus brève est. Que
BRI]f':VETh:; DU TEMPS. 520
sont quarante jours dans la suite d'une année , puis- (fue l'année elle-même passe avec tant de vitesse? Est-ce trop de ([uelques semaines de privations pour purifier son cœur, expier les désordres de toute une vie, mériter le pardon et la grâce? Jugez de leur durée par le faible souvenir ([ui vous en restera quand elles seront écoulées. Que \ous sanctifiiez ces jours en chrétiens ou que vous les profaniez par vos scandales , ils n'en auront pas fui avec moins de rapidité ; mais cette profanation ne vous laisserait que des regrets; votre fidélité, au contraire, remplira votre cœur <ruu doux contentement , et vous vous écrierez avec le Roi-Prophète : 0 Dieu , loin de nous plaindre de la rigueur de vos préceptes , nous nous réjouissons , et nous aous rendons grâces pour les jours où vous nous avez humiliés sous la loi de votre justice *. Ei personiui ne vous ravira votre joie ', parce que les joies d'une bonne conscience sont le seul bien du temps , qui ne passe pas avec le temps !
' l.eetali sumus pro diebus quibus nos huniiliasli. ps. lxxmx. 15. - Gaiidium vestnim nemo toUct à vobis. joax. xvi. :}2.
INSTRUCTION PASTORALE