‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 28 sur 160 · VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE

Air : Contredanse de la Rosière, ou L'ombre s'évapore.

Ah! vers une rive Oîi sans peine on vive, Qui m'aime me suive!

Voyageons gaiement.

Ivre de Champagne, Je bats la campagne, Et vois de Cocagne Le pays charmant.

Terre chérie,

Sois ma patrie :

Qu'ici je rie Du sort inconstant.

Pour moi tout change :

Bonheur étrange!

Je bois et mange Sans un sou comptant.

Mon appétit s'ouvre, Et mon œil découvre Les portes d'un Louvre . En tourte arrondi.

J'y vois de gros gardes Cuirassés de bardes, Portant hallebardes De sucre candi.

Bon Dieu! que j'aime Ce doux système!

Les canons même

De sucre sont faits.

Belles sculptures, Riches peintures En confitures

Ornent les buffets.

Pierrots et Paillasses, Beaux esprits cocasses, Charment sur les places Le peuple ébahi, Pour qui cent fontaines, Au lieu d'eaux malsaines, Versent, toujours pleines, Le beau ne et l'aï.

Des gens enfournent.

D'autres défournent; Aux broches tournent Veau, bœuf et mouton; Des lois de table

L'ordre équitable De tout coupable Fait un marmiton.

Dans un palais j'entre, Et je m'assieds entre Des grands dont le ventre Se porte un défi.

Je trouve en ce monde Où la graisse abonde Vénus toute ronde Et l'Amour bouffi.

Nul front sinistre;

Propos de cuistres,

Airs de ministres, N'y sont point permis.

La table est mise,

La chère exquise;

Que l'on se grise :

Trinquons, mes amis!

Mais parlons d'affaires.

Beautés peu sévères, Qu'au doux bruit des verres, D'un dessert friand, On chante et l'on dise Quelque gaillardise Qui nous scandalise En nous égayant.

Quand le vin tape L'époux qu'on drape,

Que sur la nappe Il s'endort à point; De femme aimable Mère intraitable, Ah! sous la table Ne regardez point.

Folle et tendre orgie!

La face rougie, La panse élargie, Là chacun est roi; Et, quand l'heure invite A gagner son gîte, L'on rentre bien vite Ailleurs que chez soi.

Que de goguettes!

Que d'amourettes!

Jamais de dettes; Point de nœuds constants.

Entre l'ivresse

Et la paresse,

Notre jeunesse Va jusqu'à cent ans.

Oui, dans ton empire, Cocagne, on respire...

Mais qui vient détruire Ce rêve enchanteur?

Amis, j'en ai honte :

C'est quelqu'un qui monte Apporter le compte Du restaurateur.

DE BERA.NGER. 69

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