‹ ŒuvresChapitre 102 sur 165 · PRÉFACE DR L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DR L'AUTEUR

Au moment de prendre congé du public, je sens avec une émotion plus profonde la reconnaissance que je lui dois ; je me retrace plus vivement les marques d'intérêt dont il m'a comblé, depuis près de vingt ans que mon nom a commencé à lui être connu.

Telle a été sa bienveillance, qu'il n'eût tenu qu'à moi de me faire illusion sur le mérite de mes ouvrages. J'ai toujours mieux aimé attribuer ma popularité, qui m'est bien chère, à mes sentiments patriotiques, à la constance de mes opinions, et j'ose ajouter, au dévouement désintéressé avec lequel je les ai défendues et propagées.

Qu'il me soit donc permis de rendre compte à ce même public, dans une simple causerie, 'des circonstances et des impressions qui m'ont été particulières, et auxquelles se rattache la publication des chansons qu'il a accueillies si favorablement. C'est une sorte de narration familière où il reconnaîtra du moins tout le prix que j'attache à ses suffrages.

Je dois parler d'abord de ce dernier volume.

Chacune de mes publications a été pour moi le résultat d'un pénible effort. Celle-ci m'aura causé à elle seule plus de malaise que toutes les autres ensemble. Elle est la dernière ; malheureusement elle vient trop tard. C'est immédiatement après la Révolution de juillet que ce volume eût dû paraître : ma modeste mission était alors terminée. Mes éditeurs savent pourquoi il ne m'a pas été permis d'achever

plus tôt un rôle privé désormais de l'intérêt qu'il pouvait avoir sous le règne de la légiiimitc. Beaucoup de chansons de ce nouveau recueil appartiennent à ce temps déjà loin de nous, et plusieurs môme auront besoin de notes.

Mes chansons, c'est moi. Aussi le triste progrès des années s'y fait sentir au fur et à mesure que les volumes s'accumulent, ce qui me fait craindre que celui-ci ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m'en font un reproche, quelques-unes m'en sauront gré, je l'espère; elles reconnaîtront que l'esprit de l'époque actuelle a dû contribuer, non moins que mon âge, h rendre le choix de mes sujets plus grave et plus philosophique.

Les chansons nées depuis 1830 semblent, en effet, se rattacher plutôt aux questions d'intérêt social qu'aux* discussions purement politiques. En doit-on être étonné? Une fois qu'on suppose reconquis le principe gouvernemental pour lequel on a combattu, il est naturel que l'intelligence éprouve le besoin d'en faire l'application au profit du plus grand nombre. Le bonheur de l'hurnanité a été le songe de ma vie. J'en ai l'obligation, sans doute, à la classe dans laquelle je suis né, et à l'éducation pratique que j'y ai reçue. Mais il a fallu bien des circonstances extraordinaires pour qu'il fût permis à un chansonnier de s'immiscer dans les hautes questions d'améliorations sociales. Heureusement une foule d'hommes jeunes et courageux, éclairés et ardents, ont donné depuis peu un grand développement à ces questions, et sont parvenus à les rendre presque vulgaires. Je souhaite que quelques-unes de mes compositions prouvent à ces esprits élevés ma sympathie pour leur généreuse entreprise.

Je n'ai rien à dire des chansons qui appartiennent au temps de laRestauration, si ce n'estqu elles sontsorties toutes faites de la prison de la Force. J'aurais peu tenu à les imprimer, si elles ne complétaient ces espèces de mémoires chantants que jo publie depuis 1815. Je n'ai pas, au reste, àcraindre qu'on me fasse le reproche de ne montrer de courage que lorsque l'ennemi a disparu. On pourra même remarquer que ma détention, bien qu'assez longue, ne m'avait nullement

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aii^ri : il est vrai qu'alors je; croyais voir s'approcher l'ao coinplissoiueiit. ch; iiio.s prophéties contre les lîoiirhoiis. (î'est ici l'occasion de nrexpli(|uer sur la petite guerre (jue j'ai faite aux princes de la branche déchue.

Mon admiration enthousiaste et constante pour le ^cnie de ri'.nipcreur, ce ([u'il inspirait d'idolâtrie au peuple, qui n(^ cessa de voir en lui \o représentant do l'cgalitc victorieuse; cette admiration, cotte idolâtrie, qui devaient faire un jour de Napdiéon le plus noble objet de mes ciiants, no m'aveuglèrent jamais sur le despotisme toujors croissant de l'empire. En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d'une patrie que la République m'avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qui m'étaient indift"érents, leur faiblesse me parut dcvoirrendre facile la renaissance des libertés nationales. On nous assurait qu'ils feraient alliance, avec elles : malgré la Charte, j'y croyais peu ; maFs on pouvait leur imposer ces libertés. Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après ce dénoùment fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut pas d'abord décidément contraire aux maîtres qu'on venait d'exhumer pour lui. Je chantai alors la gloire de la France : je la chantai en pré- 'sence des étrangers, frondant déjà toutefois quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile à la royauté restaurée.

On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons ; ce que je viens de dire répond à cette accusation, que peu de personnes aujourd'hui, j'en suis sur, tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence.

Les illusions durèrent peu; quelques mois suffirent pour que chacun pût se reconnaître, et dessillèrent les yeux des moins clairvoyants; je ne parle que des gouvernés.

Le retour de l'Empereur vint bientôt partager la France en deux camps, et constituer l'opposition qui a triomphé en 1830. Il releva le drapeau national et lui rendit sonavetiir, en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans les Cenl-Jours, l'enthousiasme populaire ne m'abusa pas : je vis que Napoléon ne pouvait gouverner ^onstitutionnellement; ce n'était pas pour cela qu'il avait été donné au

monde. Tant bien que mal, j'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée la Politique de Lise, dont la forme a si peu de rapport avec le fond : ainsi que le prouve mon premier recueil, je n'avais pas encore ose faire prendre à la chanson un vol plus élevé ; ses ailes poussaient. Il me fut plus facile de livrer au ridicule lès Français qui ne rougissaient pas d'appeler de leurs vœux impies le triomphe et le retour des armées étrangères. J'avais répandu des larmes à leur première entrée à Paris; j'en versai à la seconde: il est peut-être des gens qui s'habituent à de pareils spectacles.

J'eus alors la conviction profonde que, les Bourbons fussent-ils tels que l'osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait plus pour eux possibilité de gouverner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux, qui, depuis 1814, avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la terreur, l'anarchie directoriale et la gloire de l'Empire. Cette conviction, qui ne m'a plus abandonné, je la devais moins d'abord aux calculs dp ma raison qu'à l'instinct du peuple. A chaque événement je l'ai étudié avec un soin religieux, et j'ai presque toujours attendu que ses sentiments me parussent en rapport avec mes réflexions pour en faire ma règle de conduite dans le rôle que l'opposition d'alors m'avait donné h remplir. Le peuple, c'est ma musc.

C'est cette muse qui me fit résister aux prétendus sages, dont les conseils, fondés sur des espérances chimériques, me poursuivirent maintes fois. Les deux publications qui m'ont valu des condamnations judiciaires m'exposèrent à me voir abandonné de beaucoup de mes amis politiques. J'en courus le risque. L'approbation des masses me resta fidèle, et les amis revinrent 1.

Je tiens à ce qu'on sache bien qu'à aucune époque de ma

1. Par un rapprochement singulier, dont je m'honore, ces deux condamnations me réunirent en prison à M. Cauchois-Lemaire, ex-proscrit, écrivain encore plus intempestif que moi, c'est-à-dire plus courageux, et par conséquent aussi plus abandonné des uns et plus maltraité dos autres.

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I vie do chansonnior je n'ai donnti droit à |)crsonne do mo diro : Fais ou ne fais pas ceci ; va ou ne va pas jusquc-I;'i. Quand je sacrifiai le modeste emploi que je ne devais qu'à M. Arnault, et qui était alors ma seule ressource, des liommos pour qui j'ai conservé une reconnaissance profonde me firent dos offres avantageuses, que j'eusse pu accepter sansrou[îir; mais ils avaient une position politique trop, influente pour ([u'clle ne m'eût pas gêné quelquefois. Mon huiiKuir iiuiépendante résista aux séductions de l'amitié. Aussi étais-jo surpris et affligé lorsqu'on mo disait le -pensionné de tel ou tel, de Pierre ou de Paul, de Jacques ou do Philippe. Si cela eût été, je n'en aurais pas fait mystère. C'est parce que je sais quel pouvoir la reconnaissance exerce sur moi que j'ai craint de contracter de semblables obligations, même envers les hommes que j'estime le plus*.

Il en est un que mes lecteurs auront nommé d'abord : M. Laffitte. Peut-être ses instances eussent-elles fini par triompher de mes refus, si des malheurs dont la France entière a gémi n'étaient venus mettre un terme à l'infatigable générosité de ce grand et vertueux citoyen , le seul homme de notre temps qui ait su rendre la richesse populaire.

La Révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune : je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère: j'en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par la bas-

1 . J'ai cependant reçu un service pécuniaire à cette époque. Lorsque j'étais à la Force, en 1K29, une souscription fut ouverte pour payer mon amende et les frais de justice. Malgré tous les efforts de mes jeunes amis de la société Aide-toi, le ciel t'aidera, la souscription no fut pas remplie entièrement, grâce aux mêmes personnes qui avaient empêché la réélection de Manuel en 1824. Je n'ai point su quelle somme il manquait; mais je n'ai pu ignorer que l'un de nos plus recommandables citoyens, M. Bérard, chez qui la souscription était ouverte, m'acquitta envers le fisc. Ce service, au reste, doit me sembler de peu d'importance, comparé à ceux de tout genre que m'a rendus l'amitié de M. Bérard.

que, malgré les efforts qu'ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. Malheureusement je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail obligé m'est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d'expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc ! Je faisais de la paresse. Ce défaut m'a tenu lieu de bien des qualités; aussi je le recommande h beaucoup de nos honnêtes gens. Il expose pourtant à de singuliers reproches. C'est à cette paresse si douce que des censeurs rigides ont attribué l'éloignement où je me suis tenu de ceux de mes honorables amis qui ont eu le malheur d'arriver au pouvoir. Faisant trop d'honneur à ce qu'ils veu- • lent bien appeler ma bonne tête, et oubliant trop combien il y a loin du simple bon sens à la science des grandes affaires, ces censeurs prétendent que mes conseils eussent éclairé plus d'un ministre. A les en croire, tapi derrière le fauteuil de velours de nos hommes d'État, j'aurais conjure les vents, dissipé les orages, et fait nager la France dans un océan de délices. Nous aurions tous delà liberté à revendre ou plutôt à donner. Car nous n'en savons pas bien encore le prix. Eh ! messieurs mes deux ou trois amis, qui prenez un chansonnier pour un magicien, on ne vous a donc pas dit que le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui la mettent eu branle d'entendre aucun autre son ! Sans doute des ministres consultent quelquefois ceux qu'ils ont sous la main: consulter est un moyen de parler de soi qu'on néglige rarement. Mais il ne suffirait pas de consulter de bonne foi des gens qui conseilleraient de môme ; il faudrait encore exécuter: ceci est la part du caractère. Les intentions les plus pures, le patriotisme le plus éclairé, ne le donnent pas toujours. Qui n'a vu de hauts personnages quitter un donneur d'avis avec une pensée courageuse, et, l'instant d'après, revenir vers lui, de je ne sais quel lieu de fascination, avec l'embarras d'un démenti donné aux résolutions les plus sages! Oh ! disent-ils, nous n'y serons pas surpris ! quelle galère ! le plushonteux ajoute : Je voudraisbien vous voira ma place. Quand un ministre dit cela, soyez sûr qu'il n'a plus la tête à lui. Cependant il en est un, mais un seul, qui,

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