RI-: PAC ES
pans avoir pordn la tùlo, a rc'ix'té souvent ce mot de la meilleure foi du monde ; aussi ne l'adressait-il jamais à un ami.
Je n'ai connu ([u'un homme dont il ne m'eût pas 6té possiMo de m'éloii^ner, s'il lut arriva au pouvoir. Avec son imperturbable bon sens, plus il était propre à donner dosages conseils, plus sa modestie lui faisait rechercher ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. Les déterminations une fois prises, il les suivait avec fermeté et sans jactaiKe. S'il en avait reçu l'inspiration d'un autre, ce qui était rare, il n'oubliait point de lui en faire honneur. Cet homme, c'était Manuel, à qui la France doit encore un tombeau.
Sous le ministère emmiellé de M. de Martignac, lorsque, fatigués d'une lutte si longue contre la légitimité, plusieurs de nos chefs politiques travaillaient h la fameuse fusion, un d eux s'écria : Sommes-nous heureux que celui-là soit mort! C't'st un éloge funèbre qui dit tout ce que Manuel vivant n'eût pas fait à cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes.
Vloi, je puis dire ce ({u'il aurait fait pendant les Trois- Juurnées. La rue d'Artois, rilotel'de-Ville et les barricades l'auraient vu tour à tour, délibérant ici, se battant là : mais les barricades d'abord, car son courage de vieux soldat s'y fût trouvé plus àl'aisi^ au milieu de tout le brave peuple de Paris. Oui, il eût travaillé au berceau de notre révolution. Certes, on n'eût pas eu à dire de lui ce qu'on a répété de plusieurs, qu'ils sont comme des greftiers de mairie qui se croiraient les pères des enfants dont ils n'ont que dressé l'acte de naissance.
Il est vraisemblable que Manuel eût été forcé d'accepter une part aux aifaires du nouveau gouvernement. Je l'aurais suivi les yeux fermés, par tous les chemins qu'il lui eût fallu prendre pour revenir bientôt sans doute au modeste asile que nous partagions. Patriote avant tout, il fût rentré dans la vie privée sans humeur, sans arrière-pensées ; à l'heure qu'il est, de l'opposition probablement encore, mais sans haine de personnes, car la force donne de l'indulgence, mais sans désespérer du pays, parce qu'il avait foi dans le peuple.
Le bonheur de la France le préoccupait sans cesse; eùt-il vu accomplir ce bonheur par d'autres que lui, sa joie n'en eût pas été moins grande. Je n'ai jamais rencontré d'homme moins ambitieux, même de célébrité. La simplicité de ses mœurs lui faisait chérir la vie des champs. Dès qu'il eût été 8ûr que la France n'avait plus besoin de lui, je l'entends s'écrier : Allons vivre à la campagne.
Ses amis politiques ne l'ont pas toujours bien apprécié; mais, survenait-il qucl([ue embarras, quelque danger, tous s'empressaient de recourir à sa raison imperturbable, à son inébranlable courage. Son talent ressemblait à leur amitié : c'est dans les moments de crise qu'il en avait toute la plénitude, et que bien des faiseurs de phrases, qu'on appelle orateurs, baissaient la tète devant lui.
Tel fut l'homme que je n'aurais pas quitté, eùt-il dû vieillir dans une position éminente. Loin de lui la pensée de m'affubler d'aucun titre, d'aucun emploi ! car il respectait mes goûts. C'est comme simple volontaire qu'il eût voulu me garder à ses côtés sur le champ de bataille du pouvoir. Et moi, en restant auprès de lui, je lui aurais du moins fait gagner le temps que lui eussent pris, chaque jour, les visites qu'il n'eût pas manqué de me faire, si je m'étais obstiné à vivre dans notre pénible retraite. Aux sentiments les plus élevés s'unissaient dans son cœur les affections les plus douces ; il n'était pas moins tendre ami que citoyen dévoué. Ces derniers mots suffiront pour justifier cette digression, qui d'ailleurs ne peut déplaire aux vrais patriotes. Ils n'ont jamais plus regretté Manuel que depuis la Révolution de juillet, en dépit de quelques gens qui peut-être répètent tout bas : Sommes-nous heureux que celui-là soit mort !
Il est temps de jeter un coup d'œil général sur mes chansons Je le confesse d'abord : je conçois les reproches que plusieurs ont dû m'attirer de la part des esprits austères, peu disposés à pardonner quelque chose, même à un livre qui n'a pas la prétention de servir à l'éducation des demoiselles. Je dirai seulement, sinon comme défense, au moins comme excuse, que ces chansons, folles inspirations de la jeunesse et de ses retours, ont été des compagnes fort utiles,
données aux u;raves refrains et aux couplets politiques. Sans leur assistance, je suis tenté de croire que ceux-ci auraient bien pu n'aller ni aussi loin, ni aussi bas, ni même aussi haut; ce dernier mot dùt-il scandaliser K-s vertus de salon.
Quelques-unes de mes chansons ont été traitées d'impies, les pauvrettes ! par MM. les procureurs du roi, avocats généraux et leurs substituts, qui sont tous gens très-religieux à l'audience. Je ne puis à cet égard que lépéter ce qu'on a dit cent fois. Quand, de nos jours, la relijiion se fait instrument politique, elle s'expose à voir mé( onnaitre son caractère sacré; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle; les croyants, qui croient autre chose que ce qu'elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l'attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces crevants, je n'ai jamais été jusque-là : je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l'inipiétc?
Enfin, grand nombre de mes chansons ne sont que des inspirations de sentiments intimes ou des caprices d'un esprit vagabond; ce sont là mes filles chéries : voilà tout le bien que j'en veux dire au public. Je ferai seulement observer encore qu'en jetant une grande variété dans mes recueils, celles-ci ont dû n'être pas inutiles non plus au succès des chansons politiques.
Quant à ces dernières, à n'en croire même que les adversaires les plus prononces de l'opinion que j'ai défendue pendant quinze ans, elles ont exercé une puissante influence sur les masses, seul levier qui désormais rende les grandes choses possibles. L'honneur de cetie grande influence, je ne l'ai pas réclamé au moment de la victoire : mon courage s'évanouit aux cris qu'elle fait pousser. Je crois, en vérité, que la défaite va mieux à mon* humeur. Aujourd'hui j'ose donc réclamer ma part dans le triomphe de 1830, triomphe que je n'ai su chanter que longtemps après, et devant les sépultures des citoyens à qui nous la devons. Ma chanson d'adieu se ressent de ce mouvement de vanité politique, produit sans doute par les flatteries qu'une jeunesse enthousiaste m'a prodiguées et me prodigue encore. Prévoyant que bientôt l'oubli enveloppera les chansons et le chansonnier,