II
c'est une épitaphe que j'ai voulu préparer pour notre toml commune.
Malgré tout ce que l'amitié a pu faire, malgré les pli illustres suffrages et rindulgcncc dos interprètes de l'opinio publique, j'ai toujours pensé que mon nom ne me survivra pas, et que ma réputation déclinerait d'autant plus vil qu'elle a été nécessairement fort exagérée par l'intérêt c parti qui s'y est attaché. On a jugé de sa durée par son éter due; j'ai fait, moi, un calcul différent qui se réalisera d mon vivant, pour peu que je vieillisse. A quoi bon noi révéler cela? diront quelques aveugles. Pour que mon pa;j me sache gré, surtout, de m'être livré au genre de poés que j'ai jugé le plus utile à la cause de la liberté, lorsque, pouvais tenter des succès plus solides dans les divers genn que j'avais cultivés d'abord.
Sur le point de faire ici un examen consciencieux de ci productions fugitives, le courage m'a manqué, je l'avou J'ai craint qu'on ne me prît au mot lorsque je relèverais d( fautes, et qu'on ne fît la sourde oreille aux cajoleries pâte nelles que je pourrais adresser à mes chansons ; car encoi faut-il bien que tout n'en soit pas mauvais. Puis, malgré politesse des critiques à mon égard, ce serait peut-être pou ser la reconnaissance trop loin que de faire ainsi lei besogne. Je le répète : le courage m'a manqué. On n'incci die guère sa maison que lorsqu'elle, est assurée. Ce que puis dire d'avance à ceux qui se font les exécuteurs d hautes œuvres littéraires, c'est que je suis compléteme innocent des éloges exagérés qui m'ont été prodigués ; qi jamais il ne m'est arrivé de solliciter le moindre article ( bienveillance; que j'ai été même jusqu'à prier des am journalistes d'être pour moi plus sobres de louanges; qu loin de vouloir ajouter le bruit au bruit, j'ai évité les ov tiens qui l'augnicntent, me suis tenu loin des coteries qui propagent, et que j'ai fermé ma porte aux commis voyageu de la Renommée, ces gens qui se chargent de colporter vot réputation en province et jusque dans l'étranger, dont 1 revues et les magasins leur sont ouverts. Je n'ai jamais poussé mes prétentions plus haut quo i
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riiuliqui^ le titre do cliaiisoniiior, sentant bien qu'on nicltanl toute ma f2;Ioiro à conserver ce titre auquel je dois tant, je lui devrais encore d'ûiro jugé avec plus d'indulgonco, placé par lu. loin et au-dessous do toutes les grandes illustrations do mon siècle. Le besoin de cette position spéciale a toujours dû m'ùter l'idée de courir après les dignités littéraires les plus enviées et les plus dignes de l'être, quelque instance que m'aient faite des amis influents et dévoués, qui, dans la poursuite de ces dignités, me; promettaient, je suis lionteux de le dire, plus de bonheur que n'en a eu B. Constant, grand publiciste, grand orateur, grand écrivain. Pauvre Constant!
A ceux qui douteraient de la sincérité de mes paroles je répondrai :
Les rèvos poétiques les plus ambitieux ont berce ma jeunesse ; il n'est presque point de genre élevé que je n'aie tenté en silence. Pour remplir une immense carrière, à vingt ans, dépourvu d"(Hudos, même de celle du latin, j'ai cherché à pénétrer le génie de notre langue et les secrets du style. Les plus nobles encouragements m'ont été donnés alors. Je vous le dcmaiule : croyez-vous qu'il ne me soit rien resté do tout cela, et qu'aujourd'hui, jetant un regard de profonde tristesse sur le peu que j'ai fait, je sois disposé à m'en exagérer la valeur? mais j'ai utilisé ma vie de poëtc, et c'est là ma consolation. Il fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu'il entend et qu'il aime, et qui se créât des imitateurs pour varier et multiplier les versions du même texte. J'ai été cet homme. La Liberté et la Patrie, dira-t-on, se fussent bien passées de vos refcains. La Liberté et la Patrie ne sont pas d'aussi grandes dames qu'on le suppose; elles ne dédaignent le concours de rien de ce qui est populaire. Il y aurait, selon moi, injustice à porter sur mes chansons un jugement où il ne me serait pas tenu compte de l'influence qu'elles ont exercée. Il est des instants, pour une nation, où la meilleure musique est celle du tambcur qui bat la charge.
Après tout, si l'on trouve que j'exagère beaucoup l'importance de mes couplets, qu'on pardonne au vétéran qui prend
sa retraite de grossir tant soit peu ses états de service. On pourra môme observer que je parle à peine de mes blessures. D'ailleurs, la récompense que je sollicite ne fera pas ajouter un centime au budget.
Comme chansonnier, il me faut répondre à une critique que j'ai vue plusieurs fois reproduite. On m'a reproché d'avoir dénaturé la ciîanson en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Collé, des Panard, des Désaugiers. J'aurais mauvaise grâce à le contester, car c'est, selon moi, la cause de mes succès. D'abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une langue, et que, comme telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés. J'ajoute que, depuis 1789, le peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont acquis un très-grand développement; notre histoire le prouve. La chanson, qu'on avait définie Vexpression des sentiments populaires, devait dès lors s'élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et l'amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la Révolution, et ce n'était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la barque à Caron, qu'on pouvait obtenir l'honneur d'être chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus, que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir l'entrée des salons pour y faire des conquêtes dans l'intérêt de ces sentiments. Do là, autre nécessité de perfectionner le ^tyle et la poésie de la chanson.
Je n'ai pas fait seul toutes les chansons depuis quinze ou dix-huit ans. Qu'on feuillette tous les rerueils, et l'on verra que c'est dans le style le plus grave que le peuple voulait qu'on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. Il doit sans doute l'habitude de ce diapason élevé à l'immortelle Marseillaise, qu'il n'a jamais oubliée, comme on l'a pu voir dans la grande Semaine.
Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les
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!»ucci'S quo, sans nuii-c ;i leurs autres travaux, la chanson leur eût piorurés V Notre cause y eût gagné, et j'ose le leur dire, eux-mêmes eussent prodté à descendre (|uelqucfois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que ne le vou(h-ait le génie de notre bonne langue française. Leur si} le eût sans doute été obligé de renoncer, en partie, î\ la pomp(> des mots; mais, par compensation, ils se sei-aient habitués à résumer leurs idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l'instinct du vulgaire, lors même que les détails les plus heureux lui échappent. (]'est là, selon moi, mettre de la poésie en dessous. Peut-être est-ce, en définitive, une obligation qu'impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.
J'ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c'est pour le peuple qu'il faut cultiver les lettres, ils m'auraient envie hi petite palme qu'à leur défaut je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable, mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule; je dis le peuple d'en bas, si l'on veut. Il n'est pas sensible aux recherches .de l'esprit, aux délicatesses du goût; soit! mais, par là même, il oblige lus auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement, pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements ; ce ne sont ni des idées abstraites ni des types qu'il vous demande : montrez-lui à nu le cœur humain. Il me semble que Shakspeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style? Croit-on c|ue les vers ininiitables de liacine, appliqués à l'un do nos meilleurs mélodrames, eussent empêché, même aux boul vanls, l'ouvrage de réussir? Inventez, concevez pour ceux qui tous ne savent pas lire; écrivez pour ceux qui savent écrire.
Par suite d'habitudes enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. Il ne se présente à nous que comme une tourbe grossière, incapable d'impressions élevées, généreuses, tendres. Toutefois, chez nous, il y a pis, même en
matière de jugemonts littéraires, surtout au tlicùtre. S'il reste de la poésie au monde, c'est, je n'en doute pas, dans ses rangs qu'il faut l'aller chercher. Qu'on essaye donc d'en faire pour lui; mais, pour y parvenir, il faut étudier ce peuple. Quand par hasard nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tôte et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres : représentent-ils des hommes du peuple, môme dans des compositions histori({ues, ils semhlent se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi : « Est-ce ma faute si je suis misérablement déguenillé? si mes traits sont flétris par le besoin, quelquefois même par le vice ? Mais dans ces traits hâves et fatigués a brillé l'enthousi asme du courage et de la liberté; mais sous CCS haillons coule un sang que je prodigue h la voix de la patrie. C'est quand mon âme s'exhale qu'il faut me peindre. Alors je suis beau. » Et le peuple aurait raion de parler ainsi.
Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est sorti des classes inférieures, à peu d'exceptions près. Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leur origine; ou, si nous voulons bien souffrir chez nous des portraits de famille, c'est à condition d'en faire des caricatures. Beau moyen de s'anoblir, vraiment! Les Chinois sont plus sages; ils anoblissent leurs aïeux.
Le plus grand poète des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléon, lorsqu'il se dégageait de l'imitation des anciennes formes monarchiques, jugeait le peuple ainsi que devraient le juger nos poètes et nos artistes. Il voulait, par exemple, que le spectacle des représentations gratis fût composé des chefs-d'œuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et Ton a remarqué que jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de discernement. Le grand homme avait appris de bonne heure, dans les camps et au milieu des troubles révolutionnaires, jusqu'à quel degré d'élévation peut atteindre l'instinct des masses, habilement remuées. Qn serait tenté de croire que c'est pour satisfaire à cet instinct qu'il a tant
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fatigué lo luondo. L'amour (juo porte à sa uîéuioiro la pôm-ration nouvelle, qui ne l'a pas connu, prouve assez combien {'(Muolioii po('ti((U(> a de pouvoir sur lo p(îuplc. Que nos auteurs travaillent donc sérieusement i)Our cette foule si i)ien préparéo :\ recevoir l'instruction dont elle a i)esoin. En sympathisant avec clic ils achèveront delà rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront In domaine du génie et de la gloire.
Les jeunes gens, je l'espère, me pardonneront ces réllexions, que je ne hasarde ici que pour eux. Il en est peu qui ne sachent l'intérêt que tous m'inspirent. Combien de fois me suis-jc entendu reprocher des applaudissements donnés ;\ leurs plus audacieuses innovations! Pouvais-je ne pas applaudir, même en blâmant un peu? Dans mon grenier, a leur âge, sous le règne de l'abbc Delille, j'avais moi-même projeté l'escalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait : Non, les Latins et les Grecs mômes ne doivent pas être des modèles ; ce sont des flambeaux : sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m'avait arraché aux lisières des le Batteux et des la Harpe, service que je n'ai jamais oublié.
Je l'avoue pourtant, je n'aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs; je n aurais pas voulu surtout qu'on tournât le dos à notre siècle d'affranchissement, pour ne fouiller qu'au cercueil du moyen âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-être avais-je tort, après tout. C'est lorsqu'à travers l'Atlantique il croyait voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens! il y a de la raison dans votre audace; mais, puisque vous avez l'avenir pour vous, montrez un peu moins d'impatience contre la génération qui vous a précédés, et qui marche encore à votre tête par rang d'âge. Elle a été riche aussi en grands talents, et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que
pour vous. C'est du milieu des combats à mort de la tribune, du bruit des longues et sanglantes batailles, dans les douleurs de l'exil, au pied des cchafauds, que, par do brillants et nombreux succùs, ils ont entretenu le culte des Muses, et qu'ils ont dit à la l)arbarie : Tu n'iras pas plus loin, lit vous le savez, elle ne s'arrôte que devant la gloire.
Quant à moi, qui jusqu'à présent n'ai eu qu'à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu'elle me cric : Arrière, bonhomme ! laisse-nous passer. Ce que l'ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j'ai encore la force de m'en éloigner. Trop souvent, au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. Je me hâte de gagner le mien, quoiqu'il soit un p(;u dur.
Quoi ! vous ne ferez plus de chansons ! Je ne promets pas cela; entendons-nous, de giâce. Je promets de n'en pas publier davantage. Aux joies du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré, mal gré, il faut trafiquer de la Muse : le commerce m'ennuie; je me retire. Mon ambition n'a jamais été à plus d'un morceau de pain pour mes vieux jours; elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse espérer jamais l'honneur d'être éli-, gible, en dépit de la Révolution de juillet, à qui je n'en veux pas pour cela. A ne faire des chansons que pour vous, dirat-on, le dégoût vous prendra bien vite. Eh! no puis-je faire autre chose que des couplets pour ma fête? Je n'ai pas renoncé à être utile. Dans la retraite où je vais me confiner, les souvenirs se presseront en foule. Ce sont les bonnes fortunes d'un vieillard. Notie époque, agitée par tant de passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J'ai connu un grand nombre d'hommes qui ont marqué depuis vingt ans ; sur presque tous ceux que je n'ai pas vus ou que je n'ai fait qu'entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de Dictionnaire historique, où, sous chaque nom de
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nos iiotahiliti's politiques et littiM-airos, jeunes on vieilles, vientlront se class(M- mes nombreux soiiv(!nirs et les jugements que je mci nermcitiai de porter ou (pie j'emprunterai aux autorités comixtentes. (le travail peu fatigant, qui n'exige ni des connaissances profondes ni le talent -de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des eneurs et des calomnies qu'enfante toujours une lutte envenimée: car ce n'est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j'ai formé ce projet. Dans une cinquantaine d'années, ceux qui voudront écrire l'histoire de ces jours féconds en événements n'auront à consulter, je le crains bien, que des documents entachés de partialités. Les notes que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque conliance, môme dans ce qu'elles auront de sévère, car je ne prétends pas n'être qu'un panôg3Tiste. Les historiens savent tant de choses, qu'ils sauront sans doute alors que j'ai eu peu à me plaindre des hommes, même des hommes puissants; que, si je n'ai rien été, c'est comme d'autres sont quelque chose, je veux dire en me donnant de la peine pour cela; ils n'auront donc pas à me ranger au nombre des gens désappointés et chagrins. Ils sauront peut-être aussi que j'ai joui de la réputation d'observateur assez attentif, assez exact, assez pénétrant, et qu'enlin je m'en suis toujours plutôt pris à la faiblesse des hommes qu'à leur mauvais vouloir du mal que. j'ai pu voir faire dans mon temps. Des matériaux recueillis dans cet esprit manquent trop souvent pour que les historiens à venir ne tirent pas bon parti de ceux que je laisserai. La France, un jour, pourra m'en savoir gré. Qui sait si ce n'est pas à cet ouvrage de ma vieillesse que mon nom devra de me survivre? Il serait plaisant que la postérité dit : Le judicieux, le grave Déranger! Pourquoi pas?
Mais voici bien des pages à la suite les unes des antres, sans trop de logique, ni surtout de nécessité. Se douteraiton, à la longueur de cette préface, que j'ai toujours redouté d'entretenir le public de moi, autrement qu'en chansons? Je crains bien d'avoir abusé étrangement du privilège que donne l'instant des adieux : il me reste pourtant encore une dette de cœur à acquitter.
Au risque d'avoir l'air de solliciter poar mes nouvelles chansons l'indulf^ence des journaux, mise par moi si souvent à l'épreuve, je dois témoigner ma reconnaissance à leurs rédacteurs, pour l'appui qu'ils m'ont prêté dans mes petites p;uerres avec le pouvoir. Ceux de mon opinion ont plus d'une fois bravé les ciseaux de la censure et les ongles de la main de justice pour venir à mon secours dans les moments périlleux. Nul doute que sans eux on ne m'eût fait payer plus chèrement la témérité de mes attaques. Je ne suis point de ceux qui oublient les obligations qu'ils ont à la presse périodique.
Je me fais un devoir d'ajouter que môme les journaux de l'opinion la plus opposée à la mienne, tout en repoussant l'hostilité de mes principes, m'ont paru presque toujours garder la mesure qu'un homme convaincu a droit d'attendre de ses adversaires, surtout quand il ne s'en prend qu'à ceux qui sont en position de se venger.
J'attribue cette bienveillance si générale à l'empire qu'exerce en France le genre auquel je me suis exclusivement livré. Cela seul suffirait pour m'ôter toute envie d'accoler jamais aucun autre titre à celui de chansonnier, qui m'a rendu cher à mes concitoyens.
ET DEENIÈllES LE FEU DU PRISONNIER.
Air du vaudeville de Tacoiinet.
Combien le feu tient douce compagnie
Au prisonnier dans les longs soirs d'hiver!
Seul avec moi se chauffe un bon génie,
Qui parle haut, rime ou chante un vieux air. (Bis.)
Il me fait voir, sur la braise animée.
Des bois, des mers, un monde en peu d'instants. (Bis.)
Tout mon ennui s'envole à la fumée. /
0 bon génie! amusez-moi longtemps, j
Jeune, il me fit rêver, pleurer, sourire; Vieux, il me berce avec mes premiers jeux. Du doigt, dans l'àtre, il signale un navire : Je vois trois mâts sur des flots orageux. Le vaisseau vogue, et bientôt l'équipage Sous un beau ciel saluera le printemps. Moi seul je reste enchaîné sur la plage. Ovbon génie! amusez-moi longtemps.
Ici, que vois-je? est-ce un aigle qui vole Et du soleil mesure la hauteur?
C'est jun ballon : voici la banderole, Et la nacelle et le navigateur.
L'audacieux, si la pitié l'inspire, Doit de ces murs plaindre les habitants. Libre là-haut, quel air pur il respire! 0 bon génie! amusez-moi longtemps.
D'un canton suisse, ah! voilà bien l'image : Glaciers, torrents, vallons, lacs et troupeaux. J'aurais dû fuir quand j'ai prévu l'orage; La liberté, là, m'offrait le repos i.
Je franchirais ces monts à crôte immense, Oii je crois voir nos vieux drapeaux flottants. Mon cœur n'a pu s'arracher à la France. 0 bon génie! amusez-moi longtemps.
Dans mon désert encor quelque mirage!
Génie, allons sur ces coteaux boisés.
En vain tout bas on me dit: Deviens sage-, Plie un genou, tes fers seront brisés. (Bis.) Vous qui, bravant le geôlier qui nous guette, Me rendez jeune à près de cinquante ans, {Bis.) Sur ce brasier, vite, un coup de baguette. / 0 bon génie! amusez-moi longtemps. (
1. Quelques personnes m'avaient écrit de Suisse pourm'offrir un refuge, si je voulais éviter la détention dont j'étais menacé.
2. On avait tenté do me faire entendre qu'il ne tenait qu'à moi d'obtenir des adoucissements à ma captivité.
DE DÉRANGER. '^-i'»
MES JOURS GlIAS DE 1829.
AïK : Dis-moi donc, mon p'tit Hippolyte.
Won bon roi, Dieu vous tienne en joie! Bien qu'on butte à votre courroux, Je passe encor, grâce à Bridoie*, Un carnaval sous les verrous.
Ici fallait-il que je vinsse Perdre des jours vraiment sacrés!
J'ai de la rancune de prince :
Won bon roi, vous me le paierez.
Dans votre beau discours du trône 2,
Méchant, vous m'avez désigné.
C'est me recommander au prône :
Aussi me suis-je résigné.
Mais, triste et seul, quand j'entends rire
Tout Paris en joyeux émoi.
Je reprends goût à la satire :
Vous me le paierez, mon bon roi.
Voyez, verre en main, bouche pleine, Tous déguisés de vingt façons,