‹ ŒuvresChapitre 119 sur 165 · LES CINQ ÉTAGES · texte numérisé non relu

LES CINQ ÉTAGES

Am : Dans cette maison à quinze ans; on J'étais bon cliasseur autrefois.

Dans la soupente du porlicr Je nacpiis au rez-de-chaussée.

Par tous les laquais du quartier A quinze ans je fus pourchassée.

Mais bientôt un jeune seigneur M'eplè.e à leur doux caquctage.

IMa veilu me vaut cet honneur ; Et je monte au premier étage.

Dlî BKRANOER. 2G1

Là, dans un riche appartement,

Mos mains dcvienneni dos plus l)hin(*lirs.

Grâce à l'or do mon jeune ainanl,

Lh, tous mes jours sont dos dimanclies.

Mais, par trop d'amoui- emporté,

Il meurt. Ah! pour moi quel veuvage!

Mes pleui-s respectent ma beauté,

Ht je monte au deuxième étage.

Là, je trompe un vieux duc et pair Dont le neveu touche mon âme :

Ils ont d'un feu payé bien cher, L'un la cendre et l'autre la flamme.

Vient un danseur: nouveaux amours; Là noblesse alors déménage.

Mon miroir me sourit toujours, Et je monte au troisième étage.

Là, je plume un bon gros Anglais Qui me croit et veuve et baronne ; Puis deux financiers vieux et laids.

Même un prélat, Dieu me pardonne! Mais un escroc que je chéris Me vole en parlant mariage.

Je perds tout ; j'ai des cheveux gris, Et je monte encore un étage.

Au quatrième, autre métier:

Des nièces me sont nécessaires.

Nous scandalisons le quartier, Nous nous moquons des commissaires.

Mangeant mon pain à la vapeur,

Des plaisirs je fais le ménacie.

Trop vieille, enfin je leur fais peur, Etje monte au cinquième étai^e.

Dans la mansarde me voilà, Me voilà pauvre balayeuse.

Seule et sans feu, je finis là Ma vie au printemps si joyeuse.

Je conte à mes voisins surpris Ma fortune à difl'érents âges, Et j'en trouve encor des débris En balayant les cinq étages.

L'^LCI11MISTE^

AîR de la Bonne Vieille ou d'Aristippe.

Tu vas, dis-tu, vieux et pauvre alchimiste,

Tirer de l'or des métaux indigents,

El, faisant plus pour moi, que l'âge attriste,

Me rajeunir par de secrets agents.

J'ouvre ma bourse à ta science occulte ;

Mon cœur crédule au grand œuvre a recours.

Chacun pourtant conservera son culte.

Tout l'or pour loi, mais rends-moi mes beaux jours.

1 . Il ne faut pas croire que cette espèce de charlatans ou de fous ait entièrement disparu do la France. C'est l'un d'eux qui m'a donné l'idée de cette chanson. Il faut convenir que celui-là avait l'air d'une profonde conviction.

DR Hf: RANORR. 263

Sur ce hrnsipr soiilllo donc on silcnro,

Ou (l'un vi(Mix livre inlorroi^o les mois'.

Ton art est sur: le Paclolo ol. Jouvonro

Dans ce creuset vont marier leurs (lois.

L'œil sur ce feu, que lu rôves de choses !

Vois-tu déjà le sourire des cours?

Moi, pour mon front je n'attends que des roses.

Tout l'or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours

Ivre d'espoir, quel délire t'égare !

(f 0 rois! dis-tu, baisez mes pieds poudreux.

J'aurai plus d'or que Cortez et Pizarre

N'en ont conquis pour d'autres que pour eux. )^

Naguère encor, toi qui vivais d'aumônes,

Déjà l'orgueil rugit dans tes discours.

Achète au poids et sceptres et couronn(\s.

Tout l'or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Oui, rends-moi-les avec leur indigence; Rends à mon âme un corps plus vigoureux;

1. L'Hermès des anciens Égyptiens passait dans l'antiquité pour avoir découvert tous les secrets de la nature et les avoir transmis aux prêtres de son pays. La transmutalion des métaux lui était attribuée ; de là le nom de science tifrmètique. Les prétendus livres qui portent son nom sont, dit-on, l'ouvrage des Grecs du Bas-Empire. Ils sont encore la règle des alchimistes et souffleurs, gens qui cherchent le grand œuvre ou la pierre philosophale, secret qui donne à la fois des trésor.s à volonté et la prolongation indéfinie de la vie humaine. Nicolas Flamel, qui eut la réputation chez nos aïeux d'avoir découvert la pierre philosophale, passait pour être devenu immortel, et je ne sais quel ancien Toyagour raconte l'avoir rencontré en Asie deux ou trois siècles après l'époque où il vécut.

2'5l CHANSONS

A mon esprit ôlc l'expérience;

Souffle en mon cœur un sang plus généreux.

Puis, l'échappant de ton palais de marbre,

En char pompeux bercé sur le velours,

Vois-moi dormir, heureux au pied d'un nrbre.

Toutl'orpour toi, mais rends-moi mes beaux jour».

Je sais pourtant ce que vaut la richesse;

Mais j'aime encor;jo possède, et cent fois

J'ai craint de voir ma trop jeune maîtresse

Compter mes ans et les siens par ses doigts.

G est du soleil qui sied à sa peau brune;

C'est de l'été qu'il faut à nos amours.

Celle que j'aime est sourde à la forlune.

Tout l'or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

3Iais au creuset ta main que trouve-t-elle? Rien! te voilà plus pauvre et moi plus vieux. « Non, non, dis-tu; demain lune nouvelle; Recommençons; demain nous serons dieux. » Tu mens, vieillard ; mais d'erreurs caressantes J'ai tant besoin, que je te crois toujours. Sur mon front nu vois ces rides naissantes. Tout l'or pour loi, mais rends-moi mes beaux jours.

Dli ni'.RANUI'.K. 2flS

CHANT FIJINËRAIR

LA MORT DE M (J N AMI Q U ïiN ESCO U RT. Air : Édios des bois, errant dans ces vallons.

Quoi! sourd aux cris d'un long Miserere ^ Sous ce drap noir que j'asperge en silence ; Quoi ! ce cercueil de cierges entouré, C'est mon ami, c'est mon ami d'enfance ! Cessez voschants, prêtres; c'est à ma voix /

' Dis.

De le bénir pour la dernière fois. \

Descendu là sans s'appuyer sur vous, Dans l'autre vie il entre exempt d'alai'mes. Ou'est-il besoin que votre Dieu jaloux De son enfer vienne effrayer nos larmes ? Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Son àme, hélas! trop tôt prenant l'essor, Tel un fruit mûr qu'un jeune enfant dérobe, Nous est ravie. Un ange aux ailes d'or L'emporte au ciel dans le pan de sa robe. Cessez vos chanis, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

2fi6 CHANSONS

Modeste et bon, cet liomme vertueux, Privé (les biens que l'opulence affiche, A semblé pauvre au riche fastueux, Et par ses dons au pauvre a semblé riche. Cessez vos chants, prêtres ; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Las, sur les flots, d'aller rasant le bord.

Je saluai sa demeure ignorée:

Rnti'e, et chez moi, dit-il, comme en un |)ort.

Raccommodons la toile déchirée.

Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix

De le bénir pour la dernière fois.

Proclamé roi de ses festins joyeux, A son foyer je fais sécher ma lyre.

J'y vois pour moi se dérider les cieux. Et mon pays daigne enfin me sourire.

Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

A mes chansons que sa joie applaudit, Sur mes succès son cœur s'en fait accroire; Et, s'enivrant des fleurs qu'il me prédit, Prend leur parfum pour un encens de gloire. Cessez vos chants, prêtres ; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Au peu d'éclat dont je brille à présent, Ah ! qu'il ait pari, et puisse à ma lumière, Comme au flambeau qui porte un ver luisant.

DIÎ nÉ RANGER. Ml

F.opfïtomps son nom se liro sur la pierro* I Cosso/, vos ('liants, i^rc^lros: c'ost à ma voix [)o lo bénir pour la promicrc fois.

Des hymnes saints cossoz le triste accord: Il est parti, mais pour un meilleur monde, A mes chansons s'il peut rester encor Dans ce cercueil un écho qui réponde, Cessez vos chants, prôlres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Bis.

1 . Franrois Quénescourt, né à Péronne, où j'ai passé six ans de ma jeunesse, est mort à Nanterre, près de Paris. J'ai reçu de lui les preuves de l'amitié la plus tendre et la plus constante. Cette chanson n'exprime qu'imparfaitement tous les services que cet ami m'a rendus. Voici l'épitaphc que je lui ai composée. Qui n'a pas connu cet homme d'un extérieur si simple, d'un ton si modeste, mais dont l'esprit était si élevé, le cœur si parfait, ne peut apprécier le peu qu'il y a de mérite dans ces quatre vers où j'ai tâché de le peindre :

Vous qui, lo rencontrant, n'avez pas reconnu Qu'un esprit cultivé, qu'une àine tendre et lièro Brillaient sous l'humble habit de cet Jiomme ingénu, Saluez-lo sous cette pierre.

jeannî: la rousse.

Page 1