Oeuvres
Nous sommes à une époque où toutes les idées doivent être produites, où tous les problèmes qui importent à l'homme doivent être exposés en même temps. Le sentiment d'une telle simultanéité est la cause de l'apparente incohérence que l'on a cru remarquer dans les prolégomènes ; mais il ne faut point s'en trop inquiéter, une pensée dominante finira par se faire jour, et par se dégager des nuages dont elle est encore entourée. C'est pour hâter le moment où ce but pourra être atteint que je me suis décidé à demander un nouvel entretien avec mes lecteurs, avant de leur présenter l'Orphée.
A mesure que j'avance, je procède à ma propre initiation ; ce qui était replié en moi se déplie successivement, et comme à mon insu. L'impulsion de la pensée première, l'euchaînement de celles ([ui en découlent, me conduisent à un terme que souvent je n'ai point su prévoir. D'ailleurs les notes que
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j ai rnss(Mnl)l('<\s sont eu si nrand nombre, onf tcllcnicnt besoin il être éclaiiécs les unes par les autres, que ee serait un travail au-dessus de mes forces, si je voulais les consulter et les discuter toutes à-lafois, pour les employer d'une manière définitive, pour être certain de la place que cluupie chose doit occuper dans les coin])ositions successives; et ce lut là aussi la raison de l'édition provisoire que je donnai Tannée dernière.
Voici donc cet Orphée, ([ue j'ai déclaré ne pas être établi sur des bases scientificjues, et qui cependant, j'ose presque laffirmer, n'est, sous certains rajjports, qu une véritable évocation de ranti({uité.
La mytholopie est une histoire condensée , et pour ainsi dire aljjébrique.
La tradition groupe les événements primitifs, pour faire d'un ensemble de faits un seul fait symbolique; par-là elle est dis|)ensée du soin de mar- (juer de longues éphémérides. Quelquefois ces faits groupés sont rendus plus saillants, par une faculté Dierveilleuse de persc^nnification , qui est un des attributs de l'esprit humain. Les traces de l'évolution cycli([ue s'effacent, et la mémoire du seul fait symbolisé brille dans la nuit des âges. Ainsi était le clou du siècle, enfoncé par le marteau d'un pontife sur le frontispice des temples.
Chaque peuple ancien a sa cosmogonie sociale,
laquelle est une image, un écho, une transformation d'une cosmogonie générale, universelle.
Ce n'est point par des emprunts faits avec discernement, coordonnés avec élégance, que l'on peut parvenir à établir un système d'idées exact et complet; c'est par une vue qui plane sur le tout, par une impression collective reçue à un centre commun , par l'assimilation de la pensée divine ou humaine avec sa propre pensée. Si l'on voulait comparer et faire sympathiser entre eux les témoignages, on arriverait à faire un poëme arrangé comme ceux des Alexandrins, au lieu de faire un poëme spontané comme ceux d'Homère, comme le Ramayana ou les Eddas.
Il existe, dans le cours des âges, un moment où les traditions deviennent de l'histoire, le même sans doute que celui où la poésie devient de la prose; une bande obscure couvre toujours ce moment, et le couvre sur toute l'étendue de l'horizon.
On ferait fausse route si l'on voulait chercher, en étudiant les Mystères des Gentils, une antiquité historique, au lieu d'une antiquité religieuse.
Je ne pouvais considérer le mythe grec que d'une manière tout-à-fait générale, mais il m'était permis de chercher à pénétrer dans les profondeurs du
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iiiN tho latin. Toiitt^iois ccliii-là niêiiic, je liai pas \(»iilii lo j)ciiuli'o, mais le liiirc scntii'. Il devait être jioiir moi la cosiiio};()iiie romaine ; de plus, il deviendra le type de toutes les cosiiioponics sociales, dans raj)plieation (|iie je compte en faire; comme les développements de la chose romaine, son couis et ses vicissitudes, seront pour nous le type et le symbole de toute histoire considérée dans ses éléments génésiaques.
Le mythe latin me paraît avoir mieux <|ue le mythe grec conservé son caractère cosmoijonicpie. 11 est une transition plus sévère et plus majestueuse de l'Orient à 1 Occident. Virgile fut trop bercé jjar la brillante fantaisie de la Grèce; et moi-même, me trouvant si souvent en présence d'un mythe affaibli, mais vivement coloré, j'ai dû (piehpiefois m'en laisser éblouir.
Ératosthènes pensait que la poésie n'est pas la philosophie par excellence, on la philosophie primitive, mais un moteur des esprits; Yarron prétendait (pie la poésie fut devancée pai- une philosophie; il s'occupait des mythes dont d anciennes villes voilaient leurs origines et même leurs lois, dette ])hilosophie qui, d'après Ératosthènes et Varron, précéda la poésie, ne reporte-t-elle pas notre pensée vers cette doctrine et cette langue des Barbares qui excitaient l'admiration et le respect de Platon? Et,
à notre tour, ne pouvons-nous pas supposer que ce mot Barbares est une expression va^ue , indéterminée, pour désigner la source ijOjnorée des doctrines, le point de départ inconnu des traditions? Plus tard nous trouverons encore à méditer sur ce sujet.
11 ne faudra donc pas s'étonner lorsqu il m'arrivera de traverser l'hellénisme sans m'y arrêter.
Quoi qu il en soit, Strabon exigeait pour la poésie trois éléments , Thistoire, le mvtbe et l'arrangement. Tel fut, en effet, le génie poétique de Virgile, et telle fut sans doute aussi la raison qui le fit nommer par l'antiquité le compilateur. Ce génie néanmoins s'étant allumé dans la sphère patricienne, Virgile fut inhabile à pénétrer le mystère profond de révolution plébéienne; de plus encore, étant homme nouveau, il ne put connaître qu'imparlaitement le mystère j^atricien , déjà si obscurci de son temps. Qui sait même si l'empire, heureux légataire du tribunat, n'aimait pas à confondre toujours les choses patriciennes et les choses plébéiennes? Il est curieux, au reste, de remarquer combien les hommes nouveaux sont singulièrement portés à se dépouiller de leurs sympathies naturelles. Un exemple remarquable est celui de Cicéron flétrissant finstilution du tribunat, enfantée par findomptable loi du progrès, et sans laquelle le peuple romain n'aurait pu accomplir son immense desti-
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ncc. Cctto institution, si iail)l('ii sa naissance, fonjitiirs si (•() M testée, mais (|ui devait dévorcM' toutes les antres, tant était inéluctable le destin dont elle recelait le }|erme,si elle n'eût pas été produite par la n('eessite, n'aurait pu résister aux eiforts constajits (pii furent laits pour l'abolir. Au (U)ntraire, il est permis de croire ([u une autre aurait inévitablement sur{;i, en l'absence de celle-là, dans le cas où elle eût été étoufïée, ainsi que l'eût voulu Cicéron, conirae ces monstres civils desi{;nés dans la loi des XII Tables; une autre aurait surj^i, car il lallait bien que la conquête du droit commun finît par s'accomplir. Or la dictature, devenue permanente, ne tut que la faculté plébéienne se faisant puissance sous le nom d'empereur; et, dans lliypotbèse inadmissible de la victoire du patriciat, c'est lui ([ui aurait ]>roduit sa personnification. Mais le patriciat depuis lonfif- temps était fraj^pé d'immobilité; et Sylla avait abdiqué pour tout le corps aristocrati([ue.
Le principe patricien ne devait pas tarder, en effet, de se cristalliser, comme fait toute lanjjue non arlée, toute lauîïue arrivée à l'état de momie, de
lanjTue morte.
L'Orphée, et je l'ai déjà donné à entendre, doit
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servir d'introduction à ce que, dans le volume suivant, j'aurai à dire sur l'histoire romaine; il en résulte que plusieurs expositions de doctrines paraîtront sans doute étranges, comme, par exemple, celle de la nature différente des âmes. C'est bien là une trace de lOrient , ou plutôt c'est l'Orient luimême marquant de sa forte et indélébile empreinte les antiques croyances du Latium. Ces croyances, il faut maintenant les chercher dans les vieux débris de la langue qui se parlait sur les collines d Evandre, et que Virgile ignora.
Le genre humain partagé en initiables et en initiateurs est une idée dérivée d'un dogme caché dans toutes les cosmogonies, le dogme identique de la déchéance et de la réhabilitation. Cette même idée de la nature différente des âmes, dégénération du dogme primitif, nous ne tarderons pas d'en avoir la preuve, passa ensuite dans la gnosse, philosophie mystique qui devait embrasser à-la-fois le monde ancien et le monde nouveau de l'humanité.
N'est-il pas singulier que, dans le latin, le mot sons, coupable, soit le mot simple, et que insons, innocent, soit le mot composé? Or, dans l'origine, le second s'appliqua au patricien, et le premier au ])lébéien.
Comme on le verra, l'idée d'initiables et d'initiateurs, l'idée de la nature différente des âmes, se
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|)rt)cluisil ilonc, ilôs los piomici's temps, sons lii Forme (I 11 ne croyance à des aines innocentes et à des âmes conpables.
Dans tont ceci est le l'ait cosmof;oni(jne oriental, devcnn le fait cosnioPoni((nc latin. Ainsi l'être patricien et 1 cire plcbcien tén)()i(;noraient dn d()j;nie identique, du do^nie un delà déchéance et de la réhabilitation.
Ce fait, je ne pouvais le présenter sous un vêtement histori(|ue; j ai dû faire un mythe.
Et rOrient est venu m'ap])rendre les secrets de la langue des Barbares.
Remanjuez que lorsque iMaute nomme le latin une lanp ue barbare, ce n'est |)oint par comparaison , mais d une manière absolue.
Au reste, il faut bien l'avouer, ce qui fit l'avan- U\[]e du mythe est pour nous une difficulté de plus, parcet[ue nous ne pouvons femployer dans toute sa concision et toute son énerjijie. Aussi, dès que j ai voulu m'en servir, je me suis senti obli{;é de fexpliquer, et de faire entrer cette explication dans la contexture même du j)oëme; il est impossible ([u'il n'en résulte pas quelque embarras dans la narration. Un jour peut-être, lorsque nous serons accoutumés à cette sorte d histoire contenue dans le mythe, on l'écrira aussi facilement que M. de Barante écrit nos chroniques nationales.
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Virgile succomba à la peine, et j'en ai dit la
raison.
Dans rOrphée, on pourra trouver des choses qui supposent établi précisément ce qui est peint comme s'établissant. Le poëme de Nonnus et tous les poèmes cosmogoniques doivent être pleins de ces apparentes interversions , de ces syncbronismes qui semblent être de véritables anaclironismes, parceque là est la zone obscure, tout autour de Fborizon ; parceque là est le fini se dégageant de l'infini ; parceque là est à-la-fois le monde se formant et le monde tout formé. Plus le poëme sera une image juste et vraie des traditions, plus il sera empreint de ce défaut grossier, qui est, j ose le dire, l'expression d'une vérité profonde. S'il m'était permis d'user ici de tous mes droits, je citerais la Bible ellemême, qui, dès le meurtre dAbel par Gain, marque implicitement la terre déjà peuplée de vengeurs du .sang innocent.
Aux objections qui pourraient mètre adressées sur ce sujet, j'aurais à répondre que l'Orphée est l'histoire condensée de quinze siècles du genre humain : une telle synthèse laisse intact l'ordre de travaux consacrés à l'analyse scientifique. Tous les efforts tloi vent tendre maintenant à reculer, le plus
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possible, riiori/oM de 1 histoiii' dniis l;i nuit des »>ii{|ines, à ajjiandir son ('iiij)ii(! , (îti laisant des ron(|uètes successives sur la rc'jjion des laMes.
Mais pnis(jue lOiphce devait être un poeuic antitjue, il est assez juste que tout ne puisse pas être saisi dans le premier moment. Il nie suffit donc d'affirmei" que rien n'est hasardé, que tout i'e|)ose sur une étude ajiprofondie, sur des autorités certaines. Ainsi le lecteur est prié de ne point s effaroucher de quehpies expressions (jue je me suis cm obhfjé d'enq)loyer telles que je les suppose fournies par le vieux Tiatium, et que je ne pouvais traduire sans en dénaturer le sens. Tous les mots dont je me sers, et c'est sur-tout pour le livre neuvième que j'ai besoin de cette explication, tous les mots dont je me sers sont pesés avec une scrupuleuse exactitude; s'il en est plusieurs d'inusités dans la langue latine qui nous est familière, je ne les ai point tirés des éléments mêmes de la langue pour le plaisir de produire des sons archaïques et inconnus. Les Preuves entassées dans les deux derniers volumes achèveront ma justification, et seront le plus souvent comme de véritables scolies. La situation où je me suis trouvé explique, à mon avis, celle où furent placés queh[ues uns des poètes alexandrins.
Je n'ai point cherché à compléter l'exposition du mythe latin; une telle entreprise eut été trop diffi-
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cile pour moi, et trop fastidieuse pour le lecteur. Ce mythe se déroulera par la suite , à mesure qu'il viendra s'ofFrir à uioi, car je n'ai point le projet d'aller au-devant de lui.
Je crois cependant utile de prouver l'altération que lui a fait subir Vir^^i le, et d'établir dans quel système d'idées, ou plutôt sous l'influence de quels préjugés cette altération a eu lieu. Un seul exemple suffira. Mézence paraît avoir été, pour l'âj^e mythologique, ce que fut Servius Tullius pour l'âge héroïque; selon toute apparence, 1 ancien larthe étrusque voulait unir des races que la croyance séparait fatalement, ou, pour mieux me faire comprendre, il voulut non pas confondre les classes, mais les rendre moins hétérogènes l'une à l'égard de l'autre. Voyez ce qu'en a fait Virgile; je ne l'accuse point, j)arceque sans doute la tradition avait été pervertie avant lui. Les poètes grecs n'ont pas eu plus de respect pour Sisyphe et pour Tantale. Et, sans doute aussi, ce n'est pas Virgile qui a inventé le châtiment de Thésée éternellement assis.
Au reste, la mémoire des émancipateurs ou des civilisateurs a souvent été exposée à de tels outrages, dans les temps fabuleux aussi bien que dans les temps histori([ues. Ceux qui ont favorisé l'avancement des plébéiens n'ont point été épargnés par cette renommée aristocratique qui fit du sixième
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roi (le nniiic, (le I insliliiUMii tlii ((mis, le (îls (I'iiik- K'innie ('S(lnv(\
noinôrc a consacré tons les dcfjrés de civilisafioii aiUi(|uc, (;t H)niiaii( nue sorte d'échelle pro(jressive. Ainsi il rej^résente les Cyclopcs, par fiiniilles isolées , sans culte public; les Lestri^pfons ayant des assemblées seudjlables à celles des sauvaj;es de TAniéri([ne; les Ciconiens, qui avaient doui])té les chevaux et découvert Vemploi des métaux , et qui avaient une guerre réjjnlière. Je ne pousserai pas plus loin cette énumératiou, (|u'il sulTit quant à présent d'indiquer. Aristote et IJomère, Tun investigateur, l'autre peintre de sociétés contemporaines , sont analogues en un sens. T^'Odyssée et les Politiques s'appliquent à divers âges sociaux avec la différence dans les formes que motive celle des âges. Virgile imite Homère, à la spontanéité près. Un tel travail synchronique, j'aurais j)u sans doute l'essayer, à mon tour, quoique avec quebjue peine, dans lOrphée; mais n'aurait-ce point été un travail plus curieux qu-instructif .'' D'ailleurs je ne crois pas qu'il me fût permis d'excéder, au-delà de ce que je l'ai fait, l'emploi du langage mythique. Tai déjà expliqué les raisons qui m'ont porté à né{>liger la peinture des civilisations de la Grèce antique. Il en
est de même de celles du Latium, dont l'Odyssée a péri, et qu'il aurait fallu reconstruire. Il m'importait seulement, pour atteindre à mon but, de si'jna- 1er l'initiation successive du plébéien général, et, dès le commencement des épreuves auxquelles ce plébéien général était soumis par la Providence, faire entrevoir l'époptisme de l'humanité, c'est-àdire le christianisme. Toutefois j'ai voulu que l'Égypte fût une image de toutes les civilisations synchroniques de cette époque du monde, et même qu'elle conservât une image des civilisations antérieures. Il s'agissait pour moi de montrer l'enfantement merveilleux de l'Occident par l'Orient, et l'Occident conservant les titres de sa filiation.
On sentira bien ici ce que je disais dans le volume des Prolégomènes, qu'arrivé à une antiquité où l'on espère pouvoir signaler le fait primitif plus ou moins évident, on trouve toujours les traces d'une antiquité antérieure, incontestable. Les mots indigènes et autocthones , comme les expressions poéti(|ues nés du chêne ou du rocher, ne nous empêchent point de creuser plus avant, de chercher sur le sol les pas effacés de proto-anciens par-delà les anciens. Nous savons que tout est sous une forme indéfinie avant d'être sous une forme circonscrite. Nous savons que le mythe est une histoire condensée, et <{uc nous sommes appelés à lire cette histoire.