‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 189 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

i8 l'HKMIKIU: ADDITION

Il est fort à icinanjiior <|iie plus Ton remonte liant, plus Ion trouve illimitée la snj)putati(m des tem|)s. Une année solaire se fond, et se perd, pour ainsi dire, dans des cycles immenses formés par le concours des astres : c'est ce (jui a donné lieu aux grandes années. Les semaines d'années et les années jubilaires des Hébreux sont déjà une restriction à ce qu'il y avait d'illimité dans le lan.|}a(;e de l'Orient; et cette restriction émanait de leur eosmo{^onie elle-même, si admirable dans son imposante simplicité. Les olympiades, qui sont une restriction plus (grande encore, qui ne sortent pas non plus de la contemplation de la marche du soleil relativement à notre terre, mais qui appartiennent à une cosmogonie locale , au lieu de porter la forte empreinte d'une cosmogonie générale , les olympiades marquent le commencement des temps historiques, et leur institution est presque synchronique avec l'ère adaptée à la fondation de Rome. Par-tout le temps se dégage de l'éternité ; le fini de l'infini; l'Occident de l'Orient; le connu de l'inconnu; l histoire du mythe.

Les périodes astronomiques, les cycles de différents genres , où s'est épuisée tantôt l'imagination , tantôt la science, pour trouver des phases certaines.

des alternatives de décours et de recours, dans cette immense et merveilleuse horloge de Tunivers, qui sonne incessamment les heures palingénésiques de tant de globes roulants au sein de l'espace infini, ces périodes et ces cycles ont été des temps de purification, d'épreuves, de félicité perdue ou promise, de malheur passé ou futur, de menace ou d'espérance, d'épouvante ou de retour à la confiance; ils ont été des âges pour les intelligences pures avant d'être des âges pour le genre humain , pour les diverses sociétés humaines. De là les différentes acceptions du mot siècle , et même du mot éternité ': la langue latine primitive , où l'on trouve encore quelques anneaux usés de cette chaîne antique par laquelle nous fûmes attachés au roc immobile du vieil Orient, la langue latine aura à nous raconter toutes ces significations oubliées, si riches en enseignements, d'une doctrine si profonde.

Telle est la cause qui a produit la confusion de fastronomie avec la religion : le temps a dû être l'image de l'éternité.

Nous touthons également à l'écueil contre lequel se sont brisés Boulanger, Court de Gébelin , et surtout Dupuis.

Ainsi donc les phénomènes sociaux se succèdent dans une chronologie idéale, et non dans une chronologie qui se compte par la succession des années

20 PHI'.Mir.Ili: ADDITION

cl tics sicclcs: on a noiiIu liiiic clc cette clii(ni()l<)j;ic i(l('Mlc une clironolojiic positive, et alors tout a été enil)r()nill('\ Ncan (oi< ur |)ii( eoordoiinor ( etfe clirouolojjie, ([ui est une chronologie cycli(|ii(î clc civilisation, et non une chronolo;jie astronomie juc.

Yico ne s'y était pas tionipc*. Il avait bien compris que la pliilolo(;ie était le meilleur instrument pour sonder les profondeurs de l'antiquité. Bacon l'avait également compris.

Depuis, une science nouvelle est survenue, la géologie.

Nous savons à présent deux choses, l'une, que l'homme est nouveau sur la terre, l'autre, que l'idée a précédé le fait.

Les poissons, dans les abynies des mers, sont la proie les uns des autres; les espèces n'y sont limitées que par d'insatiables destructeurs. Les entassements d'animaux fossiles dans des cavernes que l'on découvre en divers lieux annoncent qu'à une époque où l'homme n'existait pas encore les anifnaux étaient comme sont les poissons de la mer.

Dès le moment où l'homme a paru, les animaux ont eu un dominateur intelligent; ilfallait bien qu'il fût complet dans sa nature d'être intelligent, car sans cela il n'aurait pu subsister. En outre, si les

merveilles de Tinstitution du langage et celles de rinstitiition sociale eussent été successives, nulle chronologie historique ne serait suffisante pour rendre compte de la série graduelle des faits.

Ceci nous indique une autre fonction du mythe, celle d'expliquer symboliquement tantôt la spontanéité, tantôt la succession.

Ainsi a été confirmée l'antique révélation.

Si nous nous reportions , par la pensée, à une époque génésiaque, où le monde physique tout entier était comme en ébullition ; où les éléments , pour ainsi dire, n'avaient pas leurs limites assignées; enfin où tout était dans la confusion, nous trouverions les inondations dans la péninsule grecque, les embrasements dans la péninsule italique, le brisenient des rochers dans l'isthme immense qui sépare la Baltique du Pont-Euxin. La vallée du Nil et lÉtrurie sont des marais. L'homme épouvanté fait de tout des signes et des puissances, soit dans les animaux, soit dans les arbres des forêts, soit dans les météores d'une atmosphère bouleversée. La science fulgurale , l'aruspicine, les pronostics des fontaines, les rites des augures, toutes ces choses furent un souvenir, une tradition d'un état cosmogonique où la nature entière avait un langage pour les facultés instinctives de l'homme,

M. de Sainte-Croix a vu dans les Titans les défen-

2i n5i:.Mn:i{i: addition

seins dim Miirifii ciilfo, vaincus par les sectateurs (luii cullv, nouveaii. Il Fallait y voir la peiiitiiie (11111 ;i};e cosmogonie jiic, où riioiiiiue avait à lutter coiitie les forces de la nature, à s'approprier la terre, pour ainsi dire, en la faisant. De plus, c'est une très courte vue de croire ({ue Ion fonde un établissement reli{jieux et pr)]iti<jue comme l'on bâtit une maison; que l'on fait une religion comme une bypcjtbèse pbilosopbique. Soyez certain ([ue vous ne rencontrerez jamais une origine avec cette courte vue. Dieu et la forme essentielle de l'esprit humain donnée par Dieu , voilà le type et le germe de toutes les manifestations successives de rhoiiime.

Le règne de l'humanité, c'est l'homme se détachant du tout panthéistique. Les statues à gaines sont remplacées par les statues avec l'attitude de la faculté locomotrice. Le progrès de l'art de Dédale est l'emblème du progrès du libre arbitre. Certaines affections pathologiques, certaines impressionabilités, certains modes accidentels de nos perceptions, ne nous donnent-ils pas une idée de cette confusion de lètre dans le tout, de ce magisme de la nature, qui sont une des explications du paganisme? Dans une sphère, les influences de l'air et du sol; dans une autre sphère, les sentiments généraux se personnifiant, ne conduisent- ils pas à la même idée?

Le christianisme pouvait donc seul n^us sauver (les superstitions naturelles comme des superstitions théiirgiques.

Venons à quelques observations de détail, sans trop chercher à y mettre de Tordre.

Céphalœon avait fait une histoire universelle, depuis Ninus et Sémiramis jusqu'au régne d'Alexandre, en neuf livres, avec les noms des neuf muses.

L'histoire d'Hérodote a encore l'unité de l'épopée.

Un poëte, du nom de Linus, est dit avoir écrit les aventures d'Orphée en caractères pélasgiques.

Une peinture de Polygnote établit le synchronisme de Thamyris et d'Orphée. Dans cette peinture Thamyris est représenté avec la lyre cassée.

Orphée, d'après les traditions, Thrace, c'està-dire Scythe , homme du Septentrion. La Thrace, lieu sacré, primitif; l'Inde est transportée dans la Thrace; tous les mythographes, tous les poètes, sont unanimes.

Une contrée très limitée s'agrandit et devient le monde même : comme il y a une chronologie idéale, il y a aussi une géographie idéale.

Leibnitz avait bien compris que l'histoire de l'homme est liée à l'histoire de la terre. Charles

24 n{i:Mii:in<: ADnrrioN

Honiu't ;i»iiiK' fort bcllo l)ap,c sur cette théorie; llcrtli'i- la beaucoii]) (.ItJNeloppéc.

Les climats, les f^énies des peuples, douués, le proMcmo liistorique pourrait se résoudre à priori'. ceci nous présenterait une inia{;c de la ])rescience de Dieu.

Les Grecs ont ra])proché toutes les distances, dans le temps comme dans l'espace : les Latins ont été pltis ri{^oureusement vrais.

Dans Orphée, deux hommes, le fondateur, ou, pour parler plus exactement , celui qui rej)résente Tidée de la religion, puis le fondateur ou le représentant d'une superstition. Pausanias en fait un sorcier. Voyez avec quel mépris Aristophane traite les Orphi(|ues; et toutefois Eurij)ide et son scoliastc, de même que Pausanias et Aristophane, attribuent à Or])hée l'institution des Mystères. Toute tradition se hifurcpie; j'ai montré la bifurcation, dès forijjine, par le rliombe retentissant, analo[»ue au tambour lapon, et qui a été sitôt un objet employé aux liistes rites des conjurations et de la magie.

Une théogonie a été attribuée à Orphée; on en trouve quelques fragments épars.

Eumolpus, qui appartient au temps dErechtée, était de Thrace; on connaît les Eumolpides d Eleusis.

Toujours la même hypothèse que, dans la géo-

{graphie idéale, la Thrace est, pour la Grèce, le berceau sacré de toute croyance: c'est l'Inde, c'est la Scythie ; c'est ce que nous nommerions l'Orient.

Tout peuple a une tradition dont le commencement mystérieux se rapporte à un lieu symbolique.

De plus, le lieu qui devient le berceau d'une institution est le hiérofjlypbe de cette institution.

Chaque colline ajoutée à la Rome primitive est le relief d'une institution introduite dans le droit civil romain. De là une tradition consignée dans Servius, à savoir que sept tertres existaient à l'origine sur le Palatin , et portaient déjà le nom des sept collines, dont plus tard devait être successivement formée la ville de Rome.

Il n'y a point de lieu sans le génie de ce lieu , d'après le même Servius ; c'est ainsi qu'en Egypte chaque nome était sous la protection d'un génie : il fallait bien que Ton retrouvât ici ce qu'une telle chorographie a de vivant et de merveilleux.

Cette remarque sur les lieux portant en quelque sorte l'institution comme le sol produit la plante, est confirmée par Plutarque. Il dit «jue Thémistocle, en joignant le Pirée à la ville d'Athènes, lit une révolution, et qu'il affaiblit ainsi l'ascendant des nobles.

i(i PHKMIKin-: ADDITION

.1 ai voulu ([lie Talaoïi \ûi laiiiicaii ilc la tiaditioii «riiiic révélation piiinitivt;, <|iii plus tard devait être déposée dans les Mystèrei».

Ti établissement des Mystères ne remonterait-il point à lépocpie dn premier alTaiblissement des j)atriciats?

Pent-ètre eût-il été dans les convenances de ma fable (pi vEagrius eût été fiait roi et prêtre par Orphée.

Homère partage les hommes en deux classes, selon les iaiififucs qu'ils parlent: les hommes qui parlent une lan^fyue barbare et inarticulée, et les hommes (jui parlent une langue articulée.

Les cris d'Évohé prononcés par les ménades appartenaient à cette lanjjue bar])are (pii fut appelée la nfjiie sacrée.

I^es Grecs disaient que les dieux aiment à être priés avec des articulations barbares. Les antres de Samothrace et les sommets du Gythéron étaient célèbres et vénérables sous ce rapport.

,1'aurais pu peindre une danse orgique sur le Gythéron.

Jai dit les mystères des Barbares, profonds et primitifs. Je dois ajouter que ces mystères sont intuitifs; car, pour la gcntilité, ils sont lexpression de toute anti(|uité reli|jieuse, insondable, de toute origine dont il était impossible de rendre compte.

Talaoïî est donc le barbare, dans le sens où d'anciens philosophes ont pris ce nom.

Nous savons à présent pourquoi Platon parlait avec respect des Barbares , d'où , ainsi que Pythagore, il avait tiré la plupart de ses dogmes et de ses doctrines; car, pour eux, remonter aux Barbares n'était autre chose que chercher au-delà du mythe.

M. Pictet, dans son ouvrage sur le culte des Cabires, chez les anciens Irlandais , prétend que le mot Pythagoras signifie littéralement en gallois explication de l'univers , cosmogonie. Porphyre et lamblique assurent que Pythagore fut initié aux mystères des druides.

iEagrius, ce roi des Odrysiens, petite peuplade de la Thrace , est le barbare, dans le sens où on entend plus généralement ce mot.

Ne trouverait-on pas les deux caractères confondus dans le moyen âge?

C'est Pomponius Sabinus qui m'a appris que Ta- ^ laon fut le père d'Eurydice.

Servius dit qu'Eurydice était une dryade.

Nul poëte, nul écrivain ne m'a enseigné le nom (le la mère d Eurydice. Le nom de Vola, que j'ai cru j)Ouvoir lui donner, a quehjue chose de sacré et de primitif. Vola désigne la paume de la main, symbole très expressif dans le langage figuré de ces temps. Le mot est resté avec cette signification en

•s im{i:aui Hi": AhnrrioN

l.ilia. Il lui, (ho/- lt;s J'-lriis<jiics, \c nom {f<'MU'r;il de foule \ill(', ooiisi{l(MV(^ eoiimio c\ic iii\sti(juc. Une l'Àl(l;i |)oi(o le nom ck; Volns|)a, oracle de la pio- |)lié(essc Vola. V()lns])a est un mot composé «jui, après avoir été le nom diine poésie, dcvinl le nom des propliétcsscs des nations celti(pics. C'est ainsi (jue le nom d'une faculté, d'une institution , d un ordre de choses, fut souvent le nom même de celui (pii représente cette faculté, cette institution, cet ordre de choses, .l'ai osé placer une Voluspa apparaissant au milieu du combat des Th races, .l'ai fait plus, car j'ai introduit un Scalde dans les souterlains de ri'^{;ypte : s'il y a anachionisme, c'est tout au plus dans le mot, car Orphée lui-même pourrait bien être un Scalde. Les Scandinaves, avant d habiter les bords de la Balti({ue, furent établis sur les rivages du Pont-Euxin. L'émi(p'ation d'Odin est contemporaine de Mithridate, mais il y en avait eu d'antérieures, dont l'histoire n'a pas recueilli les témoigna^f^es, et certainement Odin n'est pas le créateur de la mytholo^rie qui lui est attribuée.

Je ne m'arrête pas davantage à ces sortes d'inductions, parceque les occasions ne me manqueront pas pour compléter ma justification.

Les Orphiques croyaient que Bacchus succéderait à Jupiter, comme celui-ci avait succédé à Saturne.

Dans la donnée où Bacchus indique la croyance

à une dernière cniaiicipation plus conipléte, il est iacile de comprendre comment plusieurs ont pu y voir une transformation de Moïse.

Souvent son char est traîné par un centaure et une ménade, ce qui en feit un mythe civil. Il est suivi de ménades, et nous avons vu cpie les ménades, sexe passif, ont été Temblème du plébéianisme. C'est même ce qui nous a conduits à interpréter ainsi le mot muUeres, femmes, dans la loi des xii Tables.

Les premiers chrétiens croyaient que les nations païennes avaient, aussi bien que la nation juive, une tradition des promesses faites au genre humain.

Ainsi le phanès de Bacchus est l'annonce d'un dernier époptisme promis par toutes les sibylles de l'ancien monde.

Je ne saurais trop insister sur la perpétuité et l'identité d'un sentiment .«énéral répandu par-tout.

Erechtée fut appelé diphye, c est-à-dire de deux natures : le nombre de ces sortes de types est très grand.

J'ai fait Orphée diphye ; il est très exact de dire qu'en effet les patriciens et les plébéiens étaient considérés comme appartenant à deux natures différentes. Toutefois j'ai cru que je devais faire Orphée plébéien par choix; il fallait bien moraliser ma fable par la sanction de la volonté. Le plébéien peut

io pi{i:mii:hi-: addition

seul UNoir les syiiipiilliics j;ciU'ral(S tic 1 liuinaiiilc : ainsi (iiiejcVai dit , lo pléhcitui c'est 1 lioiniiu; mènie.

liiie ancienne tradition, recueiUiepar Pansanias, (lit «(irOiphce fut foudroyé pareefjn'il livra Tinitiation, sans les épreuves préparatoires.

C'est Servius <pii m'a autorisé à rcnij)Ioi que j'ai lait du saut de Leucade. Le mot dcsideriwii exprime une soif de connaître; on la a])prK|ué à l'amour. Vénus présida aux desideria. C'est toujours la soii de la race, l'initiation de la race. Le Jupiter dont il est question, à propos du saut de Leucade, lut incertus deiis. Ulysse fut incerlus hcros. Remarquons , en passant, que ce langajTfc mythifpie est transporté souvent d'une sphère dans une autre. Il serait peutêtre assez facile de démontrer que l'Olympe fut limagfe d'une société civile. On y trouverait des dieux opes et des dieux inopès ou hostès ; comme ailleurs nous trouverions des rois opes et des rois hostès, et même des rois serfs. Il y eut des autels desservis par un pontife serf.

Toutes les classes étaient représentées dans le navire Argo.

Toutes les classes sont également représentées parmi les prétendants de Pénélope.

Homère s est trompé pour le second fait; les poètes alexandrins pour le premier.

Aristée est un mythe antérieur à Orphée, si l'on

AUX PUOLËGOMÈINES. .U

fait d'Orphée un des héros de la Toison d'Or, et appartient à une cosmogonie sociale , devienue une fable.

'^^ Ici analogie de Bacchus, d'Orphée, d'Actéon ; l'un déchiré par les géants, l'autre par les ménades, le troisième par ses chiens: trois âges d émancipation. Romulus se trouve dans la même catégorie.

La lyre, le nutùs divin, la foudre : un fait primitif quelconque; ce fait primitif, un mythe, un emblème, qui devient une légende.

Lorsque Gicéron demandait à Atticus, pour le

poëte Chilius, des renseignements sur les initiations,

c'était sans doute afin que ce poëte fît ce que Virgile

* a fait depuis, quoique sans doute dans une tout

autre direction d'idées.

Virgile, traditions populaires , arrangées dans un système philosophique sur les progrès de la civilisation, système expliqué au livre V de Lucrèce, mais arrangées par une pensée d'adulation.

Virgile n'est point un poëte spontané comme Homère; et Homère n'est spontané que parcequ'il est une personnification.

Pourquoi Virgile place-t-il dans une sorte de purgatoire les enfants, ainsi que les hommes injustement condamnés à mort? On ne peut douter que ce ne soit un do^^pne de l'initiation , celui-là même qui répugnait tant à Platon. Serait-ce une trace de cette

32 nil-MIlKl-: ADDITION

(•iil|);il)ililc j;tMu'>ralc' dont l\îsj»cct' iHiniaino aurait besoin crèlic rarlictce?

Quoi (|iril vi\ soil , Virj'jilc et les poètes alexandrins ont exéeuté, dans une sphère d idées, ee (jiic plus tard les pliilosophes alexandrins exécutèrent dans une autre sphère.

Si Ton nie demandait comment j'ai introduit le poëme de Job dans une des séances des initiations, j'aurais à réj)ondre que ce poëme était un des vases sacrés enlevés par les Hébreux aux ]i,{;yptiens; en d'autres termes, l'histoire de Job, Arabe, l'ait j)artie des traditions générales, connnunesà tous les peuples de cet Orient.

Il me faudrait un volume au lieu d'une simple dij^ression pour exposer convenablement le mythe de Prométhée, sur-tout pour réfuter lord Byron, qui, dans son terrible drame deCaïn, a évidemment été égaré par l'imitation d'Eschyle, parceque la pente de son génie douloureux le portait à sympathiser avec l'ancienne fatalité tragique. Cependant il lui eût été commandé d'éclairer son sujet par la lumière du christianisme, et d'entrer avec une religieuse réserve dans les secrets de la prescience divine. Alors il aurait compris réellement la destinée humaine; alors, tremblant, comme tout l'ancien monde, devant le redoutable problème de l'origine du bien et du mal, il aurait pu rencon-

tier, comme rancicn monde, cette jjran de pensée, que la responsabilité est une promotion. Telle est, nous l'avons entrevu , et nous le verrons pleinement, telle est la condition du plébéianisme appelé à être 1 humanité elle-même.

J'aurais, au sujet du phénix, une trop longue dissertation à faire, et ce n'est pas ici le lieu. D'après des témoignages qu'il ne m'appartient pas de discuter, la dernière apparition de l'oiseau cyclique serait de l'an i38 de notre ère; la précédente remonterait au temps de Sésostris. Quant à l'énigme, on reconnaîtra cette fameuse énigme du sphinx, mais avec les développements donnés par le scoliaste de Sophocle, avec le sens profond des oracles anciens, celui delà conscience, de la responsabilité, acquises à l'homme individuel et à l'homme collectif.

Elle n'était point tout-à-fait ainsi dans l'Antipone, dont je n'avais voulu faire qu'une épopée domestique. On verra plus tard que le premier Brutus et Œdipe sont deux personnages analogues.

Ce n'est pas sans raison que j'ai placé dans les spectacles de l'initiation tout un idéal de représentations scéniques, et que j'ai attribué les plus éclatantes illusions de la peinture à ces tapisseries égyptiennes dont la célébrité fut si grande, précisément sous ce rapport.

JOMK IV.

:\.\ PHKMll.lli: ADDU'ION

(^iTil u\c soif permis de eiter à ee sujet une anecdote ancienne. Théoii deSanios avait fait un tableau où Ton voyait un p,nei rier armé; et avant de découvrir le tahleau , le peintre faisait jouer une fanfare militaire ])ar un trompette. Lart d'ajonter les prestif^es de la nuisifjue à ceux de la peinture, de faire concourir plusieurs ordres de sensations à une impression unique, fut fort connu des prêtres de l'E-

Plutarque parle de fastrolo^fifue Tarutius qui dressa le thème fatal de Rome, d'après la science astrolo- [jique, et indépendamment de la science chronolo- .jyique. Le jour fixé ainsi pour le jour de la fondation de Rome se rencontra avec celui que Varron avait déterminé. N'étais-je pas autorisé à faire dresser ce thème au sein des sept tertres qui furent, d'après Servius, l'emblème, j'oserais dire embryonaire, de la ville aux sept collines?

Homère a p^ardé le silence sur l'Assyrie. Cette remarque, jointe à beaucoup d'autres, nous confirmera dans la pensée ïju'Homère n'est point un poëte, mais une poésie. Platon (Lois, III ) dit que Troie était vassale de l'Assyrie. Ce grand empire était-il déjà sur son déclin, qu'il ne put fournir des secours suffisants à la ville de Priam pour la p^arantir de la ruine? ou plutôt n'était-ce point le commencement des destinées ascendantes de l'Eu-

AUX PUOLÉGOMÈNES. 35

rope? Ne soyons point étonnés si la guerre de Troie est devenue une ère du p^enre humain.

Continuons nos observations de détail, toujours sans chercher à les lier entre elles. Quoique isolées, elles se rattachent toutes à un même ensemble de choses, et elles servent toutes ou à expliquer ou à justifier ma composition.

Les Phéaciens et non les Cyclopes ont fait, les premiers, des enceintes défensives. On aurait donc dû nommer constructions phéaciennes ces monuments que Ton a coutume de désigner sous le nom de murs cyclopéens.

L'importance de file de Samothrace tient sans doute à ce que cette île portait l'empreinte des derniers bouleversements du globe.

La cause, la substance, l'idée : telle est au fond la trithéie de Samothrace, d'après Schelling. De plus, le lien magique par lequel sont unies les divinités de Samothrace, devenues des idoles populaires, ou changées en amulettes, fait comprendre cette dégénération superstitieuse qu'on a appelée fétichisme.

Il y aurait un chapitre à faire sur les îles sacrées , et un autre sur les montagnes sacrées; les montagnes sont aussi des îles. Platon remarque cette expression montera la ville comme un monument de la tradition du déluge. Elle est aussi dans la Bible.

36 PRF.:Mn,]?r addition

Los lioiiinics (|iii laisaicnt partie de la cité étaiciil les Ikuiiiiics des hauts lieux; les cnlous (|ui culdvaieut la campa^^ue étaient les liouiuies des bas lieux. Souvenons- nous (|uc la différence des lieux est un endîlènie de la différence des destinées.

Anna Pérenna est un personnage palingénésique méconnu par Virgile,

Sons Saturne, Picus, Faunus et Latinus, raison de la cosmogonie romaine. Énée, raison de la mytboloj;ie romaine. Romulus , raison de la cité romaine.

La fable de Faunus et celle de Protce sont analogues.

D'après Fcstus, le nom mystique de Rome fut Romula, et le nom sacré de l'Italie fut Barbaria.

Un fra.'jment d'un poëte, désigné comme antérieur à Homère, donne le jugement de Paris comme un emblème cosmogonique.

Platon dit que les lois de 1 Egypte étaient des poèmes de la déesse Isis.

Maxime de Tyr dit que Jupiter avait donné a Mi nos ses lois en vers.

Suidas dit que les lois données par Dracon aux Atbéniens étaient en vers.

Tacite dit que les histoires primitives des Germains étaient en vers.

La nymphe Cannente, c'est-à-dire la muse latine

primitive, racontait en vers les origines héroïques du Latiuni. La porte carnientale était près du Capitole.

Les lois royales de Rome'étaient en vers.

Les Scandinaves attachaient aux vers une puissance mapjique. Un héros croit succomber sous cette sorte de maléfice. Ce sont des vers qui commandent une bataille. La loi des xii Tables punit du feu les coupables de maléfices par les vers, les incantations.

Diodore de Sicile et Ovide s'accordent en ceci, que le réfjne de Jupiter commença le gouvernement domestique et patriarcal; ce fut le premier rudiment du gouvernement civil, fondé, en effet, sur la famille certaine. J'ai parlé plus haut du régne de Bacchus, qui devait succéder à celui de Jupiter.

Origéne dit que Bacchus est l'ame , dans le mythe de Sabazius : s'il est vrai que le cœur soit lame civile, du moins c'est ainsi dans le vieux latin, on conçoit pounpioi les Titans voulurent arracher le cœur à Bacchus : ici les Titans sont les patriciens voulant que les plébéiens restent à jamais privés de lame civile.

Taurais trop de choses à dire sur l'analogie des cérémonies nuptiales avec les croyances relatives à la cosmogonie; sur le mariage, considéré, chez les anciens, à l'égal d'une initiation.

3<S l'UKMlKni: ADDITION

Tupiler Tôlrios vt .limon réicia présidèrent aux uoccs. Or Tôlos si{jnific initiation, mystère.

î.e inaria{{e reposant sur une tradition eosniojTonicpii' est un souvenir C{{aré de la Bible, comme on en trouve par-tout.

Le n)aria{;c fut, déplus, une prcrofT^ativc de la ju'opriété : voilà pourquoi le plébéien universel, Ulysse, marcbe à la con(juête d un lit nuptial formé de l'olivier franc dont les racines sont restées profondément enfouies dans le sol.

L idée du mariage étant identique avec celle dune véritable initiation, il résulta que les profanes durent être exclus du mariage. Les profanes étaient ceux qui habitaient la ville sans faire partie de la cité; ceux qui participaient à la relijrion, et restaient en dehors delà res sacra; ceux qui pouvaient avoir, et ne pouvaient pas posséder : les profanes étaient donc les plébéiens.

De là noces justes et noces injustes. Pour bien comprendre l'acception des mots justes et injustes, il faut remonter à celle de justice, ^i/m stafîo, limitation du droit; et le mot jus signifie en même temps droit et force, si même, à son origine, il ne signifie pas force seulement. Les noces injustes finirent par obtenir des effets civils.

De là Vortus, c est-à-dire la naissance, qui était le partage des seuls patriciens; et ce mot ortus est la

racine de plusieurs mots importants. On comprend que l'histoire des mots serait toute une histoire des choses.

Les plébéiens étaient sans ortus, c'est-à-dire sans naissance. Par la même raison, ils n'avaient point de nom, si ce n'est le nom chacun de son patron ; point de tombeau, si ce n'est le tombeau commun de la famille du patron.

J aurais beaucoup de choses aussi à dire sur la propriété aux confins célestes, et sur la propriété aux confins terrestres; niais, dans le prochain volume, nous aurons à nous enquérir de ce que fut le Pomerium, de ce que furent les champs ou les territoires nommés effata.

Cette différence dans les deux propriétés, ce qui fait l'essence de l'une et de l'autre, tient à ce qu'il y a de plus profond dans un ordre de choses très profond, et dont il est impossible de s'occuper en passant.

Tout ce que je puis dire en ce moment, c'est que la propriété est une sorte d'assimilation de la terre à l'homme, une extension du moi; et que le droit de propriété, en remontant à l'orip^ine première, repose sur le défrichement primitif.

Ainsi le prix actuel de la propriété transmissible, le prix même du ferma^JC, ne sont autre chose ([ue la translbrjuation de la valeur conquise sur la terre

4o i»iu:mièiu: addition

|)ar le (Iclriclicmcnt. Le mot auctor, le mot auctoritds, (|Mi eu est êiiuiné, aebévcroiit plus lard i\c. Jioiis iiistiuire sur ee sujet, eonuiie sur beaucoup d'autres, car tout est lie dans le uioude civil ancieu.

C'est par cette raison que je ne sais quel roi (TILfjypte fut dit avoir achevé le monde.

C'est par cette raison encore qu'OEuiund, roi Scandinave, dans le sixième siècle, est connu sous le nom de roi dclricheur.

Joignez à cette idée de la propriété, telle (|ue nous venons de l'apercevoir, celle de taire que le ciel et la terre soient une imaoe l'un de l'autre, et vous aurez le pressentiment de cette harmonie sévère et inconnue des sociétés antiques.

. Quant au droit de la conquête, on sait qu'il se substitue à tous les droits.

.T'aurais également à m'expliquer sur les tombeaux, (£ui étaient disposés de manière à représenter aussi le ciel et la terre; sur les villes primitives, qui étaient de véritables hiéro.f;lyphes de l'ordre le plus élevé; sur les sexes, qui exprimaient divers états d'initiation sociale : toutes ces doctrines se développeront successivement par la suite.

Quelques mots cependant nous y prépareront, sans beaucoup nous retarder.

Les tombeaux étrusques et les tombeaux arcadiens

AUX PROLÉGOMÈNES. 4i

étaient formés d'une petite colline et cVune chambre souterraine. Un tombeau était comme une borne placée sur les limites de deux mondes.

Ne dirait-on pas qu'une seule pensée préside à la formation de la ruche? Les cités primitives ressemblent, sous ce rapport, à une ruche: tout y est prescrit fatalement. Je ne crains pas d'employer cette expression, parcequ'elle fait mieux sentir l'analogie de la pensée qui lait la ruche avec la pensée qui fait la ville: celle qui faisait la ville était une pensée cosmogonique.

Ne pourrait-on pas conjecturer que les anciens palladium furent les châsses où étaient conservés les os du fondateur? Je ne serais pas en peine de trouver des faits à l'appui de cette conjecture.

Dans le mélange des peuples, soit par migration, soit par les conquêtes, il est une chose tout-à-fait primitive à considérer. Cette philosophie, qui a été supposée antérieure à la poésie , avait admis des principes mâles et des principes femelles, c'est-àdire des principes actifs et des principes passifs, pour causes premières des diverses organisations sociales : plus nous avancerons dans nos investigations, moins une hypothèse si extraordinaire nous paraîtra hasardée.

Les peuples-femmes sans doute furent des peuples-hostès, des peuples avec le piincipe passif, et

il pri:miI':hk addition *

privés ilu j)i'inci|H; actif. IjCS Auiazoncs se nourrissaient de tortue, du viclitfœdo, dont Orphée , d'après Horace, détourna les hommes. Nous verrons, en effet, dans le volume suivant, (ju'Amazone si};nifie, à la lettre, privé du pain. Les j)euples que Sésostris soumettait à son empire étant déchus du principe actif, il les manjuait du sij^iie du principe passif.

Nous avons déjà remarqué que la distinction ou la séparation des sexes était une loi {générale dont la raison est toute cosmog^onique. Ajoutons ici que, dans un lan(i;ayc théosophique, l'homme, c'est l'existence; la femme, c'est la conscience du moi. Ajoutons encore qu'Orphée est dit avoir donné une théogonie où, pour la première fois, les dieux furent distingués par les sexes.

Tia pensée m'était venue de construire dans Orphée, à loccasion de hi Tlirace , une léjjislation cyclopéenne; je m en suis abstenu, parceque je me propose de la construire historiquement, lorsque je m'occuperai de la loi des xii Tables, dernier monument de cette sorte de législation , enveloppée du mythe. D'ailleursje ne pouvais ni limiter ni particulariser le caractère indéfini et général que j'avais adopté pour laThrace. Il eût fallu expliquer les degrés divers d initiation sociale des Thyades, des Mimallones, des Bassarides; et ce n'était point à moi

tlcntrcrdaiis de tels détails, de résoudre de tels problèmes, qui appartiennent à la muse de l'histoire.

D'un autre côté, même dans 1 hypothèse de ma composition , la Thrace n'était pas une contrée assez primitive, assez enfoncée dans les ténèbres du monde naissant, pour que j'eusse pu y placer l'action d'un combat cosmog^onique, comme est, dans le Mahabarat, celui des Soors et des Asoors, pour la conquête de l'amréeta, breuvage de l'immortalité; comme est, dans Hésiode, celui des Titans. C était bien assez empiéter sur la chronologie idéale, que de peindre en ce moment une première guerre de l'humanité.

J'ai placé dans le neuvième livre d'Orphée , sous la forme dun poëme runique, les lois-morès destinées à être un jour le premier fondement de cette même loi des xil Tables.

Sur ceci j'ai encore à me justifier; et cette nouvelle justification , comme celle que j'ai donnée au sujet de Vola, sera fondée sur lidentité de tout ce qui tient aux origines.

M. Pictet a prouvé l'antiquité du culte des Gabires chez les Irlandais. L'analogie de ce culte , dans lancienne Erin, avec celui de Samothrace, frappait les écrivains du siècle qui a précédé le christianisme. La cosmop,onie illustrée par la savante discussion de M. Pictet est analogue aux cosmo-

44 nu:Mn:iu: addition

};oiiios iiidit'iiiKîs, et ;i j)()iir dcriiicrc limite, j)(>ni" lioiizoïi inconmicnsuraMc, l'absolu , c'ost-à-d ire i'iiitini, c'est-à-dire encore les iiii|)osaiit(;s, les silencieuses , les créatrices ténèbres de 1 Orient.

Quant aux runes, on dit (|u'on en trouve dans la Tartarie couinie en Daneniarck, en Norwé^je, et en Suéde. On sait que les runes ont participé de la puissance magique ou divine attribuée à la poésie primitive de tous les peuples. Elles étaient de plusieurs sortes , et avaient diverses propriétés : il y avait les runes amères, les runes secourables, les runes victorieuses, les runes médicinales.

Les mala cnrmina punis de mort par la loi des XII Tables étaient des runes amères, des maléfices.

Les mots cbaruics et encbantements sont, dans notre ancienne lanjjue française, les derniers témoins de cette antique superstition.

Nous avons vu plus haut de quelle contrée sont sortis les Scandinaves. Je ne veux pas laisser échaj)per une remarque. Quel([ues unes de leurs plus anciennes poésies sont des élégies sur une patrie primitive, qui avait un beau ciel et de beaux fruits. Un de leurs proverbes exprime des regrets sur la figue. Il ne faut pas trop mépriser cette petite inductioji, et l'on sait combien les Athéniens furent jaloux des figues que produisait l'Attique.

Voici une autre analogie.

Les fées du Nord ne sont-elles pas une transformation des péris de l'Orient? J'aurais donc pu peindre Eurydice consultant l'arbre des fées, comme Jeanne d'Arc fut accusée de l'avoir fait durant sa rêveuse et innocente enfance.

M. Lévéque, dans les notes de sa traduction de Thucydide, troisième excursion, sur l'ori^jine septentrionale des Gre<;s , fait un parallèle détaillé du chamanisme avec la religion primitive des Grecs et des Latins. M. Georgi , de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, dans une description détaillée de tous les peuples qui habitent l'empire de Russie, a fait, sur les mœurs et la religion de ces peuples, un résumé dont M. Lévéque s'est servi pour son introduction à l'Histoire de la Russie.

Le point de départ serait le Japhet de la Bible, d'après M. de Forraont.

Nous sommes toujours assurés de rencontrer la Bible, lorsque nous arrivons à une certaine hauteur dans les traditions générales du genre humain. A ce sujet, puisque l'occasion s'en présente, je crois devoir rappeler quelques paroles du texte sacré, qui viennent ici à mon secours, et qui confirment en même temps ce que j'ai dit ailleurs de l'identité du génie des peuples avec le génie de leurs langues, peut-être même avec la forme et les circonstances des lieux où ils s'établirent. Les descendants de Noé

46 PHKMIKin: ADDI riON

se |)art;i{;orciii la terre; et la ( leiièse (cli. X) entre dans les détails de ec |)ar(a{;e. VMc. dit, en terniiiiaiil 1 énnniération des enfants de .laphet: "Ils se partaj^èrent entre eux les îles des nations, sétablissanl en divers j)ays, on chacun ent sa lanjjne, ses familles et son peuj^le particulier. )' Elle dit, en terminant rénumération des enfants de Cham : i< Ce sont l.à les fils de Cham tlivisés en leurs familles et leurs lan,f;ncs, leurs J^iys et leurs nations. » Enfin elle dit en terminant Ténumération des enfants de Sem : •< Ce sont là les fils de Sem distribués en leurs fiimilles et leurs langues, leurs régions et leurs peuples. »

Ija traduction française est insuffisante sans doute, et déjà le latin de la Vulgate caractérise mieux le fait que je veux signaler. Ces mots , en parlant des fils de Japhet, unusquisque secundum lincjuam suam; en parlant des fils de Cham, in linquis.... suis; en parlant des fils de Sein , secundum linguas suas; ces mots, dis-je, indicpient, à mon avis, non seulement la division des langues et des races, mais aussi Tidentitc de chaque race avec chaque langue, renseignement cosmogonique de la plus haute importance.

Ce n'est pas tout : si nous pouvions discuter les passages dont je viens de donner des extraits , nous aurions à y remarcjuer encore ces sortes d'anachro-

AVX PROLÉGOMÈNES. /jy

nismes qui sont de véritables synclironismes, dans un ordre d'idées plus vaste, et que nous avons considérés comme les expressions d'une vérité profonde.

Il convient mieux, je crois, de revenir à ce qui nous occupait tout-à-riieure.

Suivons une famille humaine marchant le long de la mer Caspienne et des Palus-Méotides. Un rameau entre dans la Thrace, puis se divise encore. Les uns pénètrent dans la Grèce; les autres continuent leur route par l'Illyrie. C'est de là qu'un dernier rameau serait venu en Italie. La Grèce ne touche au continent que du côté du nord. Du côté de la mer, les colonies phéniciennes et égyptiennes auraient croisé les races venues par l'intérieur du pays. La race antérieure qui garnissait la Thrace, la Macédoine, l'Epire, parait avoir reçu le nom de Pélasges, nom évidemment générique, et que nous retrouvons sur toutes les côtes de l'ancienne Italie.

La Thessalie s'est nommée Pélasgie. Au siège de Troie, les Pélasges avaient pour chef Hyppotous.

La langue de cette fauiille humaine aurait-elle été la langue sacrée du vieux Latium? Sa religion, peut-être le chamanisme primitif, serait- elle la religion protoancienne que Romulus voulut abolir? car Romulus se présente comme législateur et non

4s iMn«:MiÈi{i: addiiion

(•«Miinio (lu'ocrati'. Cotic iolij;i()n fiit-cllc; la iiiriiic (|iii lut rôtal)li(' |)ar]Nunia, tcMiIclois avec les formes de cette |)hilos()|iliie italiijiie personnifiée sous le nom (.le Pvtbajiorc? Itit-elle enfin celte relifjion de Nnnia, dont on brûla plus tard les livres, lors({n'ils furent retrouvés après avoir été si lon^j-tenips perdus? In autre. Esdras ne se rencontra pas pour les conserver, pour leur rendre leur antiqne puissance.

Dodone était en Épire. Que l'on sonjje au peu de mots que j'ai dit sur une {^éojrrapbic et sur une cbronolo^ie idéales. Homère fait une cbronoloyic de Troie, parallèle à la cbronolo|;ie des Grecs. Pour lui les mœurs et le culte sont semblables et analogues ; il est évident que cela ne peut pas être ainsi. Moïse de Khorène donne, sur la {guerre de Troie, des détails qui peuvent servir à rectifier les récits d'Homère.

Orpbée et Homère sont sur deux lignes différentes.

Dodone, fondée par les Pélasges , antérieure à Del plies fondée par les Hellènes.

Il y aurait maintenant à parler des Ioniens et des Doriens, dont la guerre du Péloponèse signale l'antique antipathie, antipathie qui se reproduit dans toute l'bistoire romaine, sous la forme de la lutte des patriciens et des plébéiens, c'est-à-dire du

principe stationnaire et du principe progressif, du principe fatal et du principe volitif, du principe initiateur et du principe initiable.

Je crois que les travaux actuels de la science jettent plus de jour sur tant de problèmes historiques dont il ne m'appartient pas de m'occuper. C'est peut-être trop d'en avoir dit le peu que j'en ai dit; mais il fallait bien que je justifiasse mes données.

Il s'agit cependant de fixer quelques idées préliminaires sur l'état des plébéiens aux premiers siècles de Rome. On verra que cela est nécessaire pour expliquer plusieurs choses d'Orphée.

Les clients étaient tenus d'assister aux funérailles de leurs patrons. Les Ilotes, à Sparte, étaient tenus de même d assister aux funérailles.

Ceci n'expliquerait-il pas un passage de la loi des Xli Tables, par lequel il était défendu aux femmes de se déchirer les joues en suivant les convois funèbres? J'ai déjà dit que le sexe exprimait un degré dans la hiérarchie sociale.

Cela servirait alors à faire comprendre pourquoi la peine de mort était infligée aux femmes qui buvaient du vin. Ici le mot temetum est le vin civil, interdit aux plébéiens. J'ai dit ailleurs (|ue ce fut,

rn.ME i\. ^

5o riM.Mir.iii: addiiiois

<l;iiis lin antre ordre (li; chost's ot didees, rannécla des t;|)0|)ées indiennes.

r/outrc, emblème de réteniité, enihlèiiie doiH je nie suis servi, d'après Paiisanias, eCsl l'outre eonleuaiit le vin civil.

Le vase, la coupe, à la Chine, an Japon, dans lancicnne K[;yptc, sifjue honoriflcpie, symbole de noblesse, de puissance; c'est non seulement roifraude du vin pour les sacrifices, c'est sur-tout la rétribution du vin civil.

Hercule est peint écartant des centaures rpii veulent se désaltérer au vin de Faulus.

Voici encore une analo[jie, et je suis loin de chercher à en affaiblir Tétranjje éner(pe: les parias suivent les funérailles, et enlèvent les immondices des chemins.

Je ne veux pas laisser croire que je me livre à de simples conjectures.

Gicéron (Lois, liv. II) dit que Sextus iElius et Lucius Acilius, interprètes de la loi des xii Tables , n'entendaient plus celle dont nous venons de parler. Je le crois bien, le sens mythique était perdu. Ils ne pouvaient pas s'imaginer que le mot mulieres voulût dire les plébéiens, comme ils ne pouvaient pas comprendre que le mot temetum signifiât le vin civil. Un autre interprète de la loi des xii Tables, Laelius, ne comprenait pas le mot lessiis. C'est qu'il

AUX PROLÉGOMÈNES. 5i

n'avait pas pu suivre la ligne d'idées déposées dans la généalogie des mots : plebs, pics, ptessiim, ou piessus, ou lessus; e'est-à-diie que le plébéien privé des funérailles allait aux funérailles du patron dont il était le client : plebs c'est funérailles. Comme le client n'avait point de nom , mais le nom de son patron, nous suivons la même ligne d'idées dans les mots ops et inops. Le client de Marcus était donc Marcipor, Marcipos.

Il n est pas temps encore de réfuter l'étymologie ridicule qu'on a adoptée pour le mot pontifex.

Vico dit, d'après Aristote, que, dans les républiques liéroïques, les nobles juraient d'être éternels ennemis des plébéiens. Vico se trompe pour l'époque : c'est des oligarcbies de son temps qu'Aristote parle, et le passage en effet est formel. 11 me semble qu'il explique assez bien cette loi des xii Tables : Adversus liostem œterna aucioritas esto.

A Sparte, toutes les années les éphores déclaraient la guerre aux Ilotes, afin que chacun pût tuer impunément ces hommes toujours considérés comme ennemis. Je cite ce fait d'une manière générale, et non pour venir à l'appui du sens que je crois pouvoir donner à la loi des xii Tables, car les Ilotes de Sparte ne sont pas les plébéiens de Rome.

Voici un passage (jui se rapporte à celui d'Aris-

.V2 PHEMIKIÎK ADDII K^N

i()l(' : « Vous ne trouverez pas une seule ville où les

(grands soient bien intentionnés pour le j)euple »

(Xénop., Uép. d'Atlî.)

Les Romains avaient les mots f)lebs et popiilus , que Von confondait assez facilement à une époque où les institutions avaient chanjifé, et où les mots étaient demeurés, ce ([ui arrive toujours.

En pariant de Servius TuUius, que j'appellerai le roi des plébéiens, Tite-Live dit: Primus injussii POPULI , voluntate PLEBIS regnavit. (I, 4i .) Toutes les éditions que je connais portent PATRUM au lieu de PLEBIS, mais c'est une faute évidente, car un peu plus loin (l, 46 ) , on trouve : Injussu populi.... conciliata pi lus voluntate PLEBIS.

Ce ré^fjne de Servius Tullius est plein de merveilles à expliquer, de problèmes à résoudre : il appartient, si j'ose parler ainsi, à une mythologie plébéienne, ou plutôt il est la partie cosmogonique des destinées plébéiennes.

Quoi quil en soit, le peuple était l'ensemble de ceux qui avaient des droits dans la cité ; tant que les plébéiens furent sans droits, les patriciens seuls étaient le peuple. La célèbre maxime Salus populi suprema lex fut une maxime aristocratique.

La vérité est que les sympathies d'humanité générale ne peuvent naître dans la classe patricienne, mais seulement dans la classe plébéienne; et la

maxime Salus pojndi reçut quelquefois des applications qui font frémir.

Varron avait cru que les enfants qu a Sparte on précipitait du Taygéte étaient non les enfants mal conformés, mais les enfants issus d'unions prohibées. Une loi des xii Tables, restituée d'après Cicéron, donnerait lieu de croire que la même chose se faisait à Rome. Qu'on se rappelle que \es patriciens seuls avaient la beauté civile; qu'on se rappelle encore cette expression , natura secum discors, pour exprimer l'union réprouvée entre le sang patricien et le sang plébéien, et l'on comprendra celle-ci, insignem ad deformitatem , employée pour désigner un enfant que la loi condamnait à périr. L'enfant né de ces sortes d'unions était un monstre

Je crois devoir donner un exemple remarquable de la difficulté qu'offraient les institutions anciennes pour effacer une tache originelle, et cet exemple sera connu de tout le monde : il s'agit de l'esclave chez les Romains , lorsque Ihumanité eut fait assez de progrès pour admettre l'affranchissement.

Première génération, l'affranchi; seconde, le fils de l'affranchi, le libertinus; troisième, le fils du libertinus , qui n'était pas encore ingénu ; quatrième, le petit-fils du libertinus, par conséquent l'arrière- ])etit-fils de raffranchi. A la quatrième génération

5| PHFMIKIJK ADDITION

(le I iillraïu'liisscnuînt , coninu'uçait l'iii};éiiiiit«'', cl encore ({ucllc iiijjénuitc!

Nous avons vu ce ({uctaicnt l'être patricien et lètre plébéien , clans leur envelopjienicnt cosino{;oniquc; nous les retrouverons plus tard dans leur développement historique. Alors il sera établi que le plébéianisnie est Thunianité elle-même prenant possession de la conscience et de la responsabilité de ses actes, c'est-à-dire s'élevant à la capacité du bien et du mal; car, en dernier résultat, l'émancipation plébéienne n'est autre chose que le don de la capacité du bien et du mal.

Les mythes anciens disaient que, pour accomplir l'initiation , l'initié devait tuer l'initiateur : voilà pourquoi les patriciens furent si constants à refuser ou à retarder l'initiation plébéienne. Ils avaient bien compris que cette expression mythique, transformée en expression historique , est le symbole d'un fait devant lequel ils devaient toujours reculer. Mais la Providence ne recule jamais. Le christianisme a accompli l'initiation générale par la mort volontaire de l'initiateur; et cette mort, qui fut l'exécution d'un décret éternel, est la rançon infinie de la ca- ])acité du bien et du mal accordée à tous.

Me voici arrivé sur les limites d'un nouvel ordre de choses ; je dois pour le moment m'abstenir d'aller plus loin. Il me suffit que la pensée chrétienne soit manifestée.

J'ai donc trouvé ce (jui distiiijjaie rcelleiiieiit le christianisme de la {jentilitc. Le vrai christianisme c'est l'humanité; la gentilité c'est l'exclusion de l'humanité. Ainsi le christianisme est la religion du genre humain ; et cette expression genre humain était nouvelle au temps de Tacite, chose remarquable, puisqu'elle annonçait l'unité que le christianisme apportait dans l'accomplissement des destinées humaines.

Le temps était venu où il ne pouvait plus y avoir plusieurs essences humaines, où il ne pouvait plus y avoir une religion patricienne et une religion plébéienne. D'après Plutarque, Alexandre se plaignait à Aristote de ce que ce philosophe avait publié des ouvrages appartenant à sa doctrine orale ou ésotérique. Il mettait plus de prix à surpasseiles hommes par la doctrine que par la puissance. Aristote s'excuse en répondant que ses livres pouvaient être compris seulement par ses disciples.

Maintenant il n'y a pas besoin de deux doctrines ; la même est donnée à tous; l'ésotérisme et l'exotérisme ne peuvent plus résider que dans la dilfélence des esprits.

Je n'ai point dissimulé que j'avais en quelque sorte inventé un mythe, toutefois comme on invente une telle chose, c'est-à-dire en pénétrant le |>lus possible dans les entrailles mêmes des croyances.

56 piîi<Mii:in: addition

.lai dit (juc j'avais lait un jjocinc aiili(|iic. Toute liistoiro n^mincnrr par une (^popc^c; jVfais flonr tenu (le ((tiimienccr I histoire de riiuinaiiite par une épopée.

Il faut s'identifier avecle{^cnie f^^énéral des temps où les compositions synd)()liques étaient de l'histoire. Elles étaient saisies pour le fond, sans que Ton se rendît compte de la forme, sans que l'on eût besoin de les expliquer dans les détails. Ulysse faisait l'effet d'un héros différent du type héroïque : c'était le plébéien , à l'insu des poètes et des peuples, qui ladoptaient tel que le donnait la tradition. Nul ne demandait pourquoi il enq)loyait toujours la ruse; on savait bien que la force essentielle du héros lui manquait. Nul ne s'étonnait de voir sa tète couverte du pétase , parcequ'on le prenait pour l'homme voyageur. S'il voulut obtenir les armes d'Achille, avait-il un autre moyen que la parole? Les armes d'Achille étaient une fjenèse, comme le démontre la célèbre description du bouclier, imitée depuis par Virgile, qui a fait aussi du bouclier d'Énée une genèse.

L'emblème donné par la tradition était adopté dans toute sa rigueur, et homogènement complété. Il importe peu de savoir où Photius a trouvé qu'Ulysse fut changé en centaure par Halé , magicienne étrusque; il suffit de sentir que la légende est conforme à l'esprit du mythe.

Strabon niait les Amazones, parcequ'il ne pouvait les expliquer. Mais les Amazones étaient consacrées par la poésie et par les arts; et nous voyons, à côté de tous les ordres de civilisations primitives, apparaître un peuple d'Amazones.

Ainsi les Centaures; ainsi lesGyclopes; ainsi ces iles habitées seulement par des nymphes.

Quant aux personnifications , il serait permis de dire non pas qu'elles sont naturelles, mais qu'elles sont dans la nature même de l'esprit humain. Cette faculté primitive de personnification tiendrait-elle à un sentiment confus d'une vérité cosmogonique, à savoir que Ihomme universel fut divisé pour être expié"?

Les personnifications, il n'est pas inutile de le remarquer, sont de deux sortes, de même que parmi les hommes marqués pour marcher à la tête des siècles il en est de deux sortes.

En effet, il y a les hommes spontanés et les hommes assimilatifs; ceux qui devancent leur temps, et ceux qui le représentent.

Voilà pourquoi il est arrivé que nous avons plusieurs personnages portant les noms de Thot, de Zoroastre , d'Orphée. Les uns sont les hommes spontanés, qui ont gouverné l'avenir; les autres sont les hommes assimilatifs qui ont été lexpression d'un tcuips.

58 i'kemii:im: addition

Voilà |»«mi'<|U()i n'ayant lait (jirini C)r|»ln''t;, jai dû réunir ilans \c lucnio type 1 liomnu; s|)()ntani' et riioinnio assiniilatil. Cet Orphée a tlone tlfi lej)résenter ((uiii/e siècles, ainsi 411e je le disais tout-àriienre.

De plus, toute doctrine, toute institution, ainsi que je le disais encore, se bilïmjuent: de là une nouvelle p'irsonnilication , revêtue toujours du niùnie nom.

Mais on ne peut exiger ([uc je dise tout dans ce premier supplément aux l'rolé{|ouiènes. Tai seulement voulu montrer ([ue je pouvais justifier tous les éléments de ma composition.

Les arguments placés à la tête de clia([uc livre sont les développements successifs de cette première addition.

.Vai donné au neuvième livre le nom de cosmogonie romaine.

L'épilogue qui termine fOrjdiée s'unit intimement au prologue qui commence la J'\)rmule générale. Ce sont comme deux anneaux ([ui entrent l'un dans fautrc. I^a chaîne des destinées humaines étant continue, il fallait bien que la pensée essayât de suivre sans interru])tion cette chaîne.

La Formule générale sera précédée elle-même par une seconde addition aux Prolégomènes.

Toutefois jai dû désirer une transition métaphy-

sique; Vico est venu me l'offrir. Son traité De anli- (jua Ilalorum sapienlia est en quelque sorte le complément de cette cosmogonie romaine tentée dans le neuvième livre d'Orphée.

La psychologie que j'en tire, analogue à la gnosse, et que je chercherai à rendre sensible, suppose que fhomme a graduellement acquis la conscience; j'oserai dire que la révolution française, époque si puissamment palingénésique, confirme cette théorie. Une partie considérable du peuple qui était hors des mœurs générales y est entrée. L'acquisition du droit commun n'est autre chose que la participation aux mœurs générales.

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