‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 166 sur 189 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

« moi qui doit renaître, et survivre à ce que je suis, «à ce que j'ai été; et cet instinct secret de perpé- "tuité, je retends à tout. Le jour, succédant à la « nuit , m'annonce l'univers sortant des ténèbres « cosmofjoniques. La génération continue des êtres « me manifeste l'immortalité du principe de la vie. « Mon ame ne peut être ni enfouie dans la terre , ni '«brûlée par le feu, ni éteinte au sein de l'eau. « L'homme est-il formé d'une manière terrible et « merveilleuse? Qu'importe, s'il ne doit pas rentrer « dans la masse orageuse des éléments? Ainsi donc « le peu de confiance que j'ai à toutes les législations " actuelles , le peu de confiance que j'ai, il faut bien « que je l'avoue, aux trop fragiles créations d'Or- « phée, dont tu racontes tant de prodiges, ce peu « de confiance ne sera point le génie du mal , pour «me forcer à blasphémer. Thamyris, Taffaiblisse- « ment de mes organes ferait-il toute l'incertitude «de mes pressentiments? Ah! je suis loin d'avoir « oublié combien ils furent fermes, lumineux, as- « sures. L'âge et le malheur ont fait d'inexprimables « ravages, mais ils n'ont pas tout détruit. » „ « Il m'adressa ensuite les questions suivantes :

«Puisque vous me parlez de la Thrace, puisque '< vous me parlez d'Orphée, dites-moi, Thamyris, « celui que vous regardez comme un interprète de '< la sagesse divine , n'est-il pas maudit chacjue an-

.. im'c sur les l)()i(ls du Stryiiinii |);ir les iiiôiiados ' rcstoes indociles au joiij; social?

« Dilcs-iiioi , les iiistitiitioiis du sajjc «jiie vous «vénérez n'ont-elles pas été, pour <juel(jnes mis, " peut-être niênic pour des multitudes, le dur cn- ' lacement d'une funeste fatalité?

« Qui sait si le mauvais principe n'exige pas des .< sacrifices humains? et ([ue produirait l'abolition " de ces sacrifices, si l'on ne parvenait à détrônei" ' le mauvais principe? »

"Puis, sans attendre ma réponse, le vieillard prétendit que le nom d'Orphée commen(;ait déjà à disparaître de la courte mémoire des hommes. Il se mit alors à peindre avec énerj^ie la renomm(';e la plus éclatante, destinée à périr à son tour, ainsi que toutes les choses humaines. Cette mort nouvelle , (jui attend inévitablement l'homme dans cette sorte de seconde vie , lui paraissait un des plus tristes aspects de la condition humaine, et qui prouve le mieux notre misère. Mais ce qui est au-dessus de toutes les .o;loires, lors môme qu'elles seraient durables, c'est de travailler à son propre perfectionnement. Tous les hommes ne sont pas appelés à ajjir sur les autres; tous sont appelés à agir sur eux-mêmes. Si quelquefois les pensées et les sentiments de quelques uns profitent à tous, sont transmis d'arec en â{je, et ajoutent aux trésors du

penre humain, il est le plus souvent des pensées non moins hautes, des sentiments non moins beaux , qui ne laissent aucune trace après eux; ceux-là subsistent également, car rien de nous ne peut périr. La vie à venir est toujours nécessaire, soit pour expliquer l'homme individuel, soit pour expliquer rhomme collectif dans ses sympathies avec ses semblables.

M Le noble vieillard aimait aussi à raconter la mort de Linus, le premier des poètes du monde nouveau. «Hélas! disait-il, souvent il m'arrive de u mêler dans mes chants, aux inspirations de Linus, « les tristes inspirations d'Olen de Lycie, le dernier « des poètes du monde ancien. C'est un {^rand mal- « heur, Thamyris, de se trouver ainsi placé à une « époque de fin et de renouvellement. "

«< Evandre , je n'avais pas long-temps à visiter l'étranger merveilleux. Un jour, et ce fut le dernier de nos entretiens, je le trouvai saisi d'un enthousiasme poéti(|ue. Ce n'était plus un homme; son visage brillait d'une lumière toute surnaturelle. Je le voyais comme un être placé sur les limites de deux mondes; il me semblait que déjà un nuage se {jlissait sous ses pieds pour le soulever de dessus la terre, et l'emporter parmi les régions immortelles de l'apothéose. 8a lyre impatiente hâtait le mouvement de ses mains inspirées; les paroles les

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plus iii('li)(Jioiiscs st' précipitaient sur ses lèvres; et voici celles <jiie j ai pu saisir dans les chants prophélirpies du vieillard inconnu :

"Rideau brillant des êtres, des éléments, de la >' nature variée, et infinie dans son admirable va- (I riété, tu vas donc enfin te lever devant moi! Ré- '< vélation de l'univers en présence de Ibomme, tu " n'as donc plus rien à ni'apprendre! Cette révéla- « tion inconjpléte et temporaire servit pourtant à '< m'annoncer une révélation complète et définitive, « celle que je pressens au-dedans de moi-même. Tou- >( jours et dans tout la souffrance est produite ])ar la «vie; je me suis demandé pourquoi la souffrance '«avait été infligée à la vie, pourquoi Texistence a « été achetée au prix de la douleur.

" L'ordre dans l'univers matériel démontre l'or- « dre dans funivers immatériel.

« Les esprits ont leurs lois ainsi que les corps.

« Il y a eu perturbation dans ces lois , fharmonie " a été troublée : ce n'est pas la puissance suprême «< qui a défailli.

«Gomment une intelligence libre a-t-elle pu dé- « traquer le monde? et cette intelligence libre, com- « ment est-elle passée sous fempire lamentable de « la fatalité des choses?

« L'épreuve et fexpiation rendront graduelle- « ment le libre arbitre à cette noble intelligence « déchue.

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