‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 86 sur 189 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

« Poëte incomparable, lui dit-elle, ce ne sont point u là les chants que je te demande. Je te l'ai dit, je ne " suis point un homme farouche, je suis une faible « femme qui voudrait se connaître. I^e malheur «m'opprime, je succombe sous quelque maléfice, « et tu sais des paroles harmonieuses dont le charme >g « a le pouvoir de vaincre les maléfices. N'as-tu donc « point de chant pour apaiser les souffrances de i. rame?N'en as-tu point pour affermir la pudeur des « vierges? Chante , chante les merveilles de l'amour î « N'est-ce pas l'amour qui a tout créé dans le monde? >» « Que me demandes-tu, ménade infortunée? s'é- '. criait Orphée dans un trouble inexprimable. Ah ! " les accents que tu exiges de moi, depuis long-temps « sont endormis sur ma lyre. Je ne pourrais les ré- « veiller sans des peines cruelles; et d ailleurs je ne " suis pas le maître de choisir les modes de mes " chants; ma lyre est comme une puissance surna- '( tu relie qui ne rend que des sons inspirés. Mais, « crois-moi, c'est bien assez de céder à famour sans u chercher à le développer dans les âmes. " « Voilà « qui est parler comme parlerait Minerve elle- «mcme, ou la chaste Diane, dit la ménade avec « un sourire douloureusement railleur. Orphée, je «vous croyais un poëte, et je ne vous savais pas Il tant de prudence. Je croyais aussi que vous étiez i< susceptible de compatir à toutes les misères. Eh

■j.jG oiinii-K.

«bii'ii! crM le Ix'soiii (l'aimci" (|iii (oiinnciilc inmi «cœur. Oui, je veux aimer. Ne ciois pas «|iic ces 11 homnirs <lii rliêîio on du roclicr, a|)|)el(''s par toi « à des liimièies si nouvelles, puissent nie présenter « l'époux de mou choix. Il mêlant un dieu, ou nn «mortel ([uc le {;énie ('j^ale aux dieux, l'écoute, je « ne serais j>as la première fille de la terre que les "dieux auraient juf^ée di^nc d'attirer leur attcîu- " tiou. Je suis belle, et nulle n'est plus belle <[ue « moi. Je sais des danses que les divinités clles-mê- « mes envieraient. Les Heures, lorsqu'elles voltigent « autour du char du soleil , en répandant des roses, « n'ont pas plus de (jrace et de l('>;;èreté. Tu ne « m'as pas vue jouant avec les tijjres dételés de Bac- «chus; ils frémissent sous ma main qui ne craint « point de les caresser; leurs yeux clignotants s'al- " lument, mais ils replient sous leurs pieds leurs « griffes redoutables , et ils me suivent avec une <f merveilleuse docilité. Ils obéissent à la cadence de «mes pas, au son de ma voix, aux signes de ma « main, à la puissance de mon regard. Je suis belle « avec ma nébride tachetée de couleurs ondoyantes, « avec mes cheveux flottants , avec mes attitudes « suaves et variées, et agitant dans les airs un thyrse « orné de feuillage. Mais personne encore n'a connu u le fer acéré que déguisent les rameaux verdoyants «de mon thyrse; ma lance est restée innocente

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« comino lonj^le ai{;u de la panthère apprivoisée « de Bacchiis. Orphée, tu m'apprendras les nohles « et doux mystères de la lyre, et je ravirai ton ame « par mes chants, après avoir fait le charme de tes « yeux par ma présence. Si tu es égal aux dieux, « fais-moi ton égale. Que ta gloire se repose sur «moi, et qu'ensuite je meure! Nul être n'est seul '< sur la terre. Les animaux des forêts ont eux-mè- " mes chacun une compagne. Et toi , Orphée , se- « lais-tu hors de la loi commune? Ah ! le tyran , que « tu veux que j'évite, déjà me possède tout entière. « Poète divin , daigne du moins me redire les chants '< qui te furent inspirés pour fléchir l'inexorable roi " des morts. » « Jeune et belle ménade, dit Orphée, M ton mal me cause une pitié profonde; mais les « chants qui peuvent fléchir le roi des morts peu- " vent-ils de même fléchir le tyran qui est en toi? « Érigone , élève ton ame vers les régions étoilées «où réside l'éclatant Phanès, où habite la majesté « des dieux. Élève ton ame vers les hautes régions « de la beauté qui ne passe point. Tu me disais tout-à- « l'heure : «N est-ce pas l'amour ([ui a tout créé « dans le monde. » Ah! ménade infortunée, il faut « bien que je te l'apprenne, chaque homme a reçu -des dieux immortels des devoirs à accomplir; et «ces devoirs, une fois connus, font entendre leurs « voix impérieuses dans le fond des cœurs. Elles me

.>-S OIJPlIKh:.

- (lisi'iK ;i moi (jii'il ne ma ])as clc doiiiu' de crcci' > par laiiioiir, mais par la ])iiissaiKH; de la paiole; •< (;!lcs me diseiil de civiliser les liommes, et non

- de ré};ner sur le cœur des feuimcs. IS as-tu jamais ' goûté le miel (|ui se trouve daus le creux des vieux •< cliêucs? On dit (|uc cesL uu présent des dieux, et Mju'il nous a été apporté du ciel avec la rosée du X matin. Non, il n'est point un présent immédiat ' des dieux, il ne nous vient pas du ciel connue la >' rosée du matin. TTne mouche brillante ctléf^jère, "douée d'un instinct parfait, le compose avec Tes- " seucc des Heurs. Symbole des cités futures, mais " symbole ij^noré, le peuple des abeilles est de deux «sortes; les unes produisent une postérité, les au- " très, restées vierges, enrichissent et augmentent le .< trésor commun. La virginité est aussi quelquefois ^- imposée aux hommes. »

« Ërigone, rougissant d'une douce pudeur, laisse échapper quebjues larmes; puis elle dit dune voix émue et tremblante: "Oserai-je, poëtc di- « vin , te rappeler un souvenir? dis-moi , la renom- » mée a-t-elle menti lorsqu'elle nous a parlé d'une X femme heureuse entre toutes les femmes? d'une '< femme... » « Ah! reprit Orphée, ne t'accuse point '< de réveiller un souvenir cher et sacré; ce souvenir

n'est jamais absent de mon cœur. Mais apprends «ceci, Érigone, nymphe dont le sort devrait tant

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« exciter l'envie, si le bonheur et la gloire se mesu- «< raient sur la beauté, apprends ceci. Eurydice ne « me fut point donnée comme une épouse est doii- " née à son époux. Elle fut ma sœur et ma com- ' pagne mystique. Sitôt que notre pensée se fut « permis d'envisager les plus augustes mystères de « l'initiation nuptiale , alors elle me fut enlevée. ' Junon pronuba refusa de sourire dans le ciel. « Jupiter ombriès n'avait dans ses trésors aucune « ame à purifier par notre ministère. La dernière •< initiation que nous avions osé désirer, l'initiation «< douce et redoutable qui contient à-la-fois les pro- « messes de la vie et les promesses de la mort , cette i< initiation ne put s'accomplir que dans la moitié « funeste de ses promesses. " « Eh bien ! s'écrie « Erigone , que cette moitié funeste s'accomplisse " aussi en moi ! Une telle gloire me suffît ; qu'elle « me soit accordée, et que la mort vienne ensuite « me frapper ! Pourrais-je d'ailleurs soutenir le poids « d'une si grande félicité? Non, non, les facultés du « bonheur ont des bornes bien plus étroites que les "facultés de la douleur! Je mourrais donc, mais « que je meure ton épouse ! » Orphée restait en silence. Erigone était accablée par la multitude de ses pensées et de ses sentiments. « Réponds- moi, . Orphée, lui dit-elle, veux-tu que je sois ta sœur? « veux-tu que je sois ton épouse mystique? veux-tu

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'((lie je sois l(»ii esclave obéissante, et <(ue je te .«suive dans tes courses aventureuses, comme les

' tij^fi'cs de Haccluis uie suivent lorsque je les tiens « en laisse? Tu ne ni cnscifjneras d'ajide science que '< celle de louer les dieux immortels, ou de tendre « les cordes de ta lyre lorsque tu voudras chanter. "Je me tiendrai, si tu le veux, en silence devant '< toi; j'obéirai au moindre sifjnc de tes yeux. Pour " toi, oui, je m'en sentirai la force, pour toi je Ic- '< rai taire tt)utes les voix de la nature. Nul enfant '< ne s assiéra sur mes {jeuoux, et ne mencliantera "de son innocent sourire. Que te faut-il de plus ? ■< Et cependant connucnt as-tu été instruit de ce « qui s'est passé dans les profondeurs où se cachent '< et Junon pronuba et Jupiter ombriès , divinités .< qui me sont inconnues? Ta pensée a-t-elle des '< ailes qui puissent te ])ortcr dans les sphères cé- " lestes?»

«Orphée, laissant tomber sur la ménadc un triste rc^jard, lui dit: "Érigone, un effort qui fut "au-dessus d'Eurydice, qui vainquit la fille de la «vision, ne saurait être facile pour toi, pour toi "faible mortelle, qui n'es point née d'un Titan. » « Si un tel effort fut au-dessus d'Eurydice, reprend « Érigonc, sans doute, poëte cruel, ce fut parceque " toi-même n'étais pas insensible à l'égal d'un ro- " cher. A quoi servent tant de détours? Je n'ai pu

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