LIVRE I
ger à cette impression générale. Une terreur sourde couvait au-dedans de lui-même; mais il la comprimait de tout le poids de ses pensées orgueilleuses. Il racontait, avec une exagération toute nouvelle, sa gloire, les laveurs dont les Muses lavaient comblé , 1 empressement de ses voisins à rechercher son alliance.
" Les paroles présomptueuses du roi , son regard superbe, et Tempreinte douloureuse d'une inquiétude qu'il cherchait en vain à étouffer, donnaient à tous ses traits un aspect singulier et terrible. Ainsi la plus belle des Gorgones, Méduse, réunissait sur son visage, et les charmes qui attirent, et les épouvantes qui glacent le cœur. Alors je vis s'allumer parmi les convives une sorte de joie bruyante et folle qui tenait du vertige: elle ressemblait à celle des Thyades furieuses , lorsqu'elles se répandent sur le mont Ménale, ou dans les bois du Lycée, en célébrant les victoires du triomphateur de l'Inde: elle ressemblait à celle de la malheureuse Agave, immolant son propre fils au sein de l'ivresse. Les chants des Muses doivent être graves; il ne faut pas (ju'on puisse les prendre pour l'insensé délire des Ménades. «Retirons-nous, dis-je à ma fille; nous « sommes venus pour participer à un banquet des ' Muses, et non point à une orgie de Bacclius. D'ail- ' leurs il me semble que j ai senti sur moi le souffle
6o ANTIGONE.
« de la colère des Dieux. Retirons-nous; ce n'est pas u ici la place d'une vierge. » Antiçone et Ismène se disposaient à nous suivre.
« En ce moment, un prêtre du temple de Delphes se prcscnte pour prendre part à la fête. 8011 air vénérable rappelle le calme dans l'assemblée. Œdipe se lève, et fait placer à ses côtés l'auguste vieillard. Le front du roi se colore de la rougeur de la honte; et le prêtre, en s'accompagnant de la lyre, chante les prodiges de l'harmonie ancienne. U voulait s'arrêter aux jours d'Amphion; mais, entraîné par la puissance du Dieu (pii s'était emparé de lui, il médite de chanter le Sphinx, désolant l'héritage de Cadmus; OEdipe, vainqueur du Sphinx, et recevant, pour prix de sa victoire, le trône de Thébes, et la main d'une reine. Alors il reprend sa lyre, et murmure un chant nouveau. Au lieu des souvenirs heureux qu'il se propose de retracer, ses paroles mystérieuses ne savent peindre que des objets funestes : c'est un enfant dont la naissance avait été un sujet de terreur pour ses parents; ce sont les sommets escarpés du Cytliéron; c'est Laïus, immolé au milieu de ses gardes, .locaste gémissait dans son cœur; car elle se rappelait, et cet enfant condamiu' à mourir en naissant, et son premier époux, immolé par une main inconnue dans un défilé de la Phocide.