LIVRE I. (il
'i OEJipe était agité de mille sentiments divers. Les prestiges de la gloire s'évanouissant peu à peu dans son ame, il sentait naître une sorte de tristesse qu'il ignora jusqu'alors; car les illusions de l'orgueil l'avaient toujours abusé sur l'obscurité de sa destinée: mais, aujourd'hui, mille circonstances de sa première jeunesse viennent s'offrir à son esprit , pour lui prouver, d'une manière confuse, qu'il n'était point né de Mérope , et que Polybe n'était pas son père. Moi-même , il me semblait que ma couronne de laurier s'agitait sur ma tête. Un frémissement intérieur faisait trembler tous mes membres ; le poids du passé et de l'avenir oppressait mon ame. Je saisis, à mon tour, ma lyre; mais, craignant de ne pouvoir en tirer que des sons lugubres, je la donnai à Daphné : «Tiens, ma fille, lui dis -je, « voici la lyre d'Amphion ; nous sommes tous ici en « proie à la puissance de sinistres pressentiments , " reporte notre pensée sur de riantes images. »
" Daphné prit aussitôt l'instrument harmonieux dont les accords élevèrent jadis les murs sacrés de Thébes. A l'instant même une pâleur mortelle vint flétrir sur son visage les roses de la jeunesse. Elle voulait repousser la lyre d'Amphion ; mais il n'était plus en son pouvoir de résister au Dieu de Délos : elle se mit à chanter une invocation à Némésis.Tous les convives étaient muets de crainte , détonne-
ment; et de (grosses larmes roulaient dans tous les yeux.
«Néniésis, disait-elle, divinité douce et terrible, ««écoute ma voix, laisse-toi fléchir. La Pudeur lut ««autrefois, sur la terre, ton aimable compafjne; «< vous étiez toutes les deux vêtues de blanc. Tu te «< mêlais aux assemblées des hommes ; la Pudeur « présidait aux fêtes où les femmes étaient appelées. «« Mais, hélas! à présent vous habitez le haut Olympe, «« et vous ne venez plus nous visiter que rarement. «' Autrefois, ô Némésis! tu entretenais chez les mor- « tels des pensées de modération et d'équité ; tu leur <« apprenais à pratiquer la justice, à ne point abuser «« d'une heureuse fortune , à ne pas se laisser abattre « par le malheur. Tu empêchais lor^ueil de naître «« dans les cœurs superbes; tu excitiis la compassion « pour linfortunc. Tu avais en ta puissance le re- « pentir qui suit la première faute; les prières hum- <« blés et touchantes formaient ton cortège. Aujour- «« d'hui , ô Déesse ! tu es chargée par les justes Dieux «< de récompenser et de punir, d'égaler le châtiment «à la faute, de répartir entre les hommes les plai- « sirs et les douleurs, d'abaisser l'orgueil. Tu ne per- (« mets pas ([ue les succès durent long-temps, par- « ceque la prospérité amollit la force de l'a me. Tu " traînes à ta suite et le malheur qui instruit l'homme, « et le remords qui le déchire. Aujourd hui , terrible