‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 145 sur 184 · PREMIÈRE PARTIE. SyS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. SyS

«Quelquefois les fossoyeurs, poussés par la curiosité, entrent dans le cimetière pendant que je suis occupé de ces sinistres pensées. Alors je leur dis : " Par charité , mes amis , ne vous inquiétez pas de mon corps , quand ma pauvre ame ne l'habitera plus. Vous le laisserez dans le lieu où moi-même je l'aurai laissé; et vous démolirez ma maison pour cacher ma dépouille sous les débris de ma funeste demeure, et pour abolir la mémoire du Régicide. Mais abstenez-vous, je vous en conjure, abstenezvous de me maudire ; car j'aurai subi le jugement de Dieu , et vous ne voudrez pas ajouter à la rigueur de ce jugement. « Les fossoyeurs ne me répondent point, mais ils inclinent la tête en signe d'adhésion à ma volonté.

u Lorsque le curé me rencontre dans mes promenades solitaires , il m'aborde toujours , et il me demande avec bonté pourquoi je ne viens point dans l'église chercher les consolations de la religion. Je lui dis : « Monsieur le curé , je ne suis point digne de trouver place dans l'assemblée des fidèles ; mais il y a un petit réduit connu de moi seul où je vais me mettre à genoux durant les offices. Je ne manque jamais à ce devoir que je me suis imposé. De là j'entends vos chants solennels : j'envoie au ciel mes prières isolées. Ah! pourvu que mes prières n'irlitent pas encore le ciel au heu de l'apaiser ! »

376 LUOMME SANS NOM.

" Sans doute les jours sombres et tristes me plaisent; il me semble que Dieu me les envoie; car, clans mon funeste délire, je voudrais que Dieu daignât me manifester sa colère au lieu de ne la faire entendre que sourdement au fond de mon cœur. Je vais chercher sur ces hautes cimes toutes les terreurs des orages; je vais savoir si je pourrai ouïr plus distinctement l'arrêt du Juge suprême. Mais là comme ailleurs, mais dans ces moments comme dans tous les autres, je n'entends toujours que le cri de ma conscience; et mon Créateur ne se révèle à sa créature déchue que par la terrible voix des pressentiments. Je reste abymé sur le seuil de cette obscurité redoutable dans laquelle Dieu se retire, mystère de vie pour les justes, mystère de mort pour les pervers.

'< Ma santé néanmoins a rarement souffert des tourments de mon ame. C'est un bonheur pour moi de n'être point malade ; car je ne voudrais implorer l'assistance de personne, et cependant une sorte de pudeur m'obligerait à vaincre cette répugnance, et à accepter les secours de la charité chrétienne, de cette charité qui ne craint ni la contagion du malheur, ni l'approche du crime; de cette charité qui descend au fond des cachots, qui va dans les bagnes, «pii monte sur les échafauds. Si donc je me trouvais sérieusement malade, sans doute je ferais prier les

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