DEUXIÈME PARTIE. 38i
brisée à jamais ! Réjouis-toi donc comme Satan se réjouit lorsque le mal se fait sur la terre ! »
« Il m'en souvient , disait-il un jour avec c^<jarcment au curé du hameau, oui, il m'en souvient; j'étais jeune encore. Le peuple français, saisi d'un vertige qui le rendait indomptable, distrait de la guerre par les troubles intérieurs , et des troubles intérieurs par la guerre, marchait avec une force toute-puissante et toute machinale dans la voie terrible où, effroyable berger, la révolution le poussait devant elle. J'ai vu les souverains de l'Europe outragés , sans qu'ils pussent trouver la moindre énergie dans le sentiment de ces outrages; j'ai vu la mort non vengée de mon roi inspirer à la nation frappée de stupeur une sorte de dédain pour tout ce qui n'était pas le pouvoir de la révolution, et un grand mépris pour les calamités et la mort; j'ai vu ensuite la révolution tout entière passer dans les mains d'un seul homme ; et cet homme , le voilà ! Il n'a besoin que de paraître, la révolution le proclame à l'instant son représentant. Il traverse les cités et les campagnes avec une pleine autorité, comme ministre du destin; il n'a rien à craindre, car c'est lui , et il est entouré d'une sauvegarde que lui seul connaît. Marat , Robespierre , noms ignobles que l'histoire n'osera prononcer, vous pouvez rester inconnus dans les siècles à venir : le sang de cinq
millions d'hommes n a pas coulé autour de vous et à vos pieds; vous ne fûtes, ainsi que moi, que de vils instruments. L'héritier du comité de salut puhlic comparaîtra pour nous tous devant la postérité; il cachera nos crimes et nos avilissements sous le manteau de son inconcevable fortune , de son immense gloire. »>
Tels étaient les discours extravagants du Régicide; mais l'héritier du comité de salut public fut vaincu à Waterloo; il fut vaincu j)ar la seconde croisade de l'Europe, ou plutôt il se crut vaincu, et il le fut en effet. Ce fut lui qui manqua à son armée. Dieu voulait le salut de l'ï^urope aux dépens de la seconde humiliation de la France.
L'homme du 21 janvier retomba sur lui-même: il rentra dans ses remords comme le malade, après une fièvre ardente, rentre dans le bon sens et la raison. Les remords étiiicnt redevenus son état naturel, et il n'avait rien fait qui pût les augmenter; il n'avait point proscrit de nouveau le sang de ses rois. Ses paroles inconsidérées n'avaient été que le délire de ses souffrances, la folie de sa profonde misère.
Peu après cette époque désastreuse, deux prêtres d'un rare mérite, d'une grande charité, et d'une éloquence pénétrante, vinrent à j)asser par le bouqj voisin du hameau où habitait le Régi-