TROISIÈME FRAGMENT
24 noût i8o8.
Qu'importe, pour le peu que dure la vie, qu'elle ait des couleurs plus ou moins prononcées, qu'elle soit j)lus ou moins pleine de faits? Et qu'il est vain ce désir de vivre chez les siècles futurs, qui tourmente quelques hommes ! Insensé , qui consume ses jours pour apprendre à la postérité les deux ou trois syllabes muettes qui composent son nom ! Qu'est devenue la cendre d'Homère? Qu'est devenue la poussière qui fut Alexandre?
C'est ainsi que s'exprime une philosophie vulgaire : il est si facile de ne mépriser dans la vie que les choses éclatantes ! Mais cette autre philosophie qui enseigne à mépriser aussi les choses douces et aimables, à se méfier des illusions, à redouter les promesses de fespérance , à apprécier les féeries de l'imagination , cette philosophie sévère et impor-
tune est bien moins ordinaire, et elle est beauconj)
meilleure.
Qu'importe donc le plus ou le moins de douleur, le plus ou le moins de plaisir? Que Ihomme soit heureux ou malheureux, le temps est é(;alement hors de son pouvoir. Les instants succèdent aux instants, les jours aux jours, les années aux années ; et il vient bientôt une année qui est la dernière, un jour qui est sans lendemain, un instant qui n'est suivi d'aucun instant. Alors le plaisir et la douleur ne sont plus qu'un songe, et la vie un souvenir confus.
Nulle créature n'est seule pour la douleur ; elle souffre, et elle fait souffrir. Si l'homme savait combien toutes les affections sont redoutables, il fuirait dans un désert pour n'en former aucune; il s'arracherait de bonne heure à celles dont il aurait contracté la douce habitude en naissant. Il faut que tôt ou tard il jette le désespoir dans l'ame des êtres qui lui sont chers; ou qu'il soit lui-même en proie au désespoir, à cause d'eux. Dès qu'il commence à sourire, voilà le malheur, voilà les maladies, voilà la mort qui choisit une victime à côté de lui et dans son cœur.
Les douleurs du corps sont finies, mais les tristesses de lame et les ennuis du cœur n'ont |)oint de bornes. Les forces du corps s'épuisent dans la don-
leur physique, et la souflVancc cesse par son excès : la douleur de lame donne une nouvelle énergie à la force vitale , et le flambeau de l'existence qui paraissait près de s'éteindre se rallume de nouveau. La douleur physique a toujours des gémissements à exhaler, des larmes à répandre; la douleur morale n'a souvent ni la consolation des gémissements , ni le soulagement des larmes.
Mais ne suis-je point ici rebelle à ces deux philosophies, l'une vulgaire, et l'autre sublime, dont je viens d'exagérer peut-être les austères leçons? En effet, au moment même où je voudrais briser le mobile de tant de nobles pensées, et tarir la source de tant de sentiments consolateurs, il me semble que j'entends au fond de mon ame une voix qui murmure et qui m'accuse d'injustice.
Ah! malgré les tourments qui suivent nos affections , ne redoutons pas d'en former, puisque notre cœur est fait ainsi , qu'il ne peut s'en passer. Au risque de rencontrer la douleur, abreuvons -nous de ces doux sentiments que Dieu créa pour nous donner sans doute l'idée d'une félicité à laquelle il ne nous est pas permis d'atteindre sur la terre.
De quel droit encore voudrions-nous que ceux qui ont reçu ce don d'en haut, qui fait désirer de vivre dans la mémoire des hommes, refusassent la brillante auréole de la renommée? Le désir de la
j.So FRAGMENTS.
gloire n est autre chose que le sentiment de la vie ((ui essaie de repousser la mort, Tiustinct dune grande anie qui pressent son inunortalité.
Si j avais deviné, sans m en douter, la cause secrète du chagrin dont je m occupe quelquefois à confier 1 expression à des feuilles volantes! Ne seraitce point la crainte d'être obligé de renoncer à tout ce qui fait renchantement de la vie, et de marcher désormais solitaire dans un chemin dépouillé de fleurs? Raison incertaine, voilà tes belles théories! Philosophie orgueilleuse, voilà tes savants calculs!
Combien l'homme est sujet à l'erreur! Il ne sait jamais ce qu'il veut, ni ce qu'il désire. Il se trompe sur les choses les plus intimes de son cœur. Il faut qu'il se méfie et de ses sentiments les plus généreux, et de l'appréciation qu il en fait. Peut-être devrait-il redouter même les conseils de la vertu, tant sa misère est profonde, tant il ignore ce qui est bien !
eaoeaso»»eoeo8Be8eog8eaae»»eoee»BaoBa8e»oci>»9eoB08»so«oeos«seeac8e